À en croire son chef, la victoire électorale de la droite au printemps dernier serait aussi, voire d’abord, le fruit d’une bataille menée sur les idées. Véritable révolution culturelle de la droite française ou efficace mise en scène communicationnelle ? Rupture idéologique ou méthodologique ? Si le discours de la méthode proposé aujourd’hui par le staff sarkozyste n’est pas à prendre pour argent comptant, la chronologie de cette victoire est lourde d’enseignements. 

Dans une interview au Figaro |1|, quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle mais déjà convaincu de sa victoire prochaine, Nicolas Sarkozy affirme : « En 2002, quinze jours après mon arrivée au ministère de l’Intérieur, une certaine presse a commencé à m’attaquer sur le thème : « Sarkozy fait la guerre aux pauvres. » Je me suis dit : soit je cède et je ne pourrai plus rien faire, soit j’engage la bataille idéologique, en démontrant que la sécurité est avant tout au service des plus pauvres. Depuis 2002, j’ai donc engagé un combat pour la maîtrise du débat d’idées. (…) Et la violence de la gauche à mon endroit vient du fait qu’elle a compris de quoi il s’agissait ». La leçon se poursuit, situant, contre toute attente, l’inspiration de cette bataille idéologique dans l’histoire de la gauche révolutionnaire européenne : « Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là ».

L’UMP a-t-elle vraiment gagné la bataille des idées ? Comment la droite réputée “la plus bête du monde” dans les années 1980 est-elle devenue intelligente ? Il y eut le théâtre des ralliements d’intellectuels supposés qui continuent aux yeux de certains d’incarner la gauche (André Glucksman, Max Gallo, Alain Minc, Jacques Attali,…), la longue interview donnée par Nicolas Sarkozy à la revue néoconservatrice Le Meilleur des mondes, la rencontre avec le philosophe Michel Onfray pour Philosophie Magazine où le candidat s’aventurait à parler inné et acquis sans background scientifique. Mais il y eut surtout le travail de fond, bien plus discret celui-là, conduit par l’ancienne directrice des études et prospectives de l’UMP, Emmanuelle Mignon. Une offensive menée selon une stratégie idéologique troublante, mal perçue par la gauche pendant la campagne, qui emprunte à l’hélice de l’ADN sa rotation sur elle-même, tournant à la fois vers sa gauche et vers sa droite. Elle s’est traduite par l’intérêt du discours de l’UMP pour des sujets jusque-là identitaires de la gauche, s’appuyant sur les travaux de chercheurs de pointe, sans que la grille de lecture conservatrice ou libérale ne joue un rôle premier.

À l’automne 2007, il est encore trop tôt pour conclure si la campagne présidentielle aura constitué pour l’UMP une séquence de refondation idéologique ou la simple vitrine de repositionnements de circonstances. Ce qu’en disent ceux qui en ont été parmi les principaux acteurs renseigne néanmoins sur un moment historique d’interrogations idéologiques et de réflexion collective. Contactés peu de temps après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, son équipe rapprochée (Claude Guéant, Emmanuelle Mignon, Julien Veyrier…) s’est révélée étonnamment disponible. Fraîche arrogance de ceux qui viennent de triompher, conviction d’avoir damé le pion à tous les intellectuels de gauche, souci d’occuper l’espace médiatique même le plus confidentiel, goût sincère pour la communication et le débat, envie de mettre en scène ce qu’ils perçoivent comme une victoire idéologique ? Un peu de tout cela, probablement. C’est sur la base de leurs témoignages de vainqueurs que s’est construit le fil narratif de cette enquête, par souci de documenter une séquence qu’ils ont contribué à façonner, et d’en apporter la description la plus précise possible. À l’évidence, leurs commentaires et analyses véhiculent autant d’affects et de subjectivité partisane que d’informations. Au lecteur d’en faire un usage critique et distancé.

Alors que c’est bien ce travail des idées qui a semblé cruellement manquer à la gauche dans son ensemble – et pas seulement au parti socialiste – l’exemple de la droite éclaire un mode d’approche singulier, par sa méthodologie et ses effets de contenu. Aux militants et dirigeants du camp d’en face de réfléchir s’il y a là matière, ou pas, à s’en inspirer.

2002-2005 : Le ministère de l’Intérieur : l’autre ministère des Affaires sociales ?

Entre mai 2002 et novembre 2004, le terrain d’action de Nicolas Sarkozy est, principalement, le ministère de l’Intérieur. Là, il se dote d’un objectif – la présidentielle de 2007 -, d’une image – l’homme de fer -, mais aussi, plus discrètement, d’un laboratoire. Le chasseur de sans-papiers, le pompier pyromane des banlieues, le pourfendeur de l’insécurité médiatique qui ne s’embarrasse guère des libertés publiques… Toutes ces déclinaisons d’un Sarkozy autoritaire et agressif ont aveuglé ses adversaires. Or, en même temps qu’il se forge un destin et une image, Nicolas Sarkozy se sert du ministère de l’Intérieur comme d’un poste d’observation stratégique des fonctionnements et dysfonctionnements du monde social. Il a autorité sur les préfets qui lui font remonter sans cesse des informations de première main. Et il peut intervenir dans toutes les « affaires intérieures » qui mobilisent l’opinion publique. Pour organiser ce savoir, il nomme à la tête de son cabinet Claude Guéant, préfet, homme des réseaux Pasqua, qui le suivra ensuite comme directeur de campagne, puis, désormais, comme Secrétaire Général de l’Elysée.

Ce samedi matin de septembre 2007, à l’Élysée, c’est le sourire poli du haut fonctionnaire irréprochable qui nous accueille. Vaste bureau doré, interruption de l’entretien par un coup de téléphone de « Monsieur le Président » – c’est ainsi que le « plus que préfet », comme on le surnomme parfois, s’adresse à Nicolas Sarkozy – : selon l’hebdomadaire Le Point |2| , c’est « l’homme le plus puissant de France ». À l’entendre, il ne fait pas de doute que le ministère de l’Intérieur dont il fut la cheville ouvrière n’était pas seulement un lieu d’élaboration de politiques sécuritaires, mais bien un laboratoire d’observation du social : « Par exemple sur la question de la double peine : Nicolas Sarkozy a fait en sorte qu’une nouvelle façon de considérer cette question très douloureuse prévale après une réflexion très personnelle. C’est un contact avec Bertrand Tavernier qui l’a éveillé à cette difficulté. Il a fallu un très gros travail parce que ce n’est un mystère pour personne que la majorité de l’Assemblée n’était pas vraiment prête à aller dans le sens qu’il préconisait. De la même façon que quand il a analysé avec le monde de l’édition la façon de savoir s’il fallait ou non réduire la diffusion du livre Rose Bonbon, cela été quelque chose de nouveau et d’inhabituel. |3| » Si, en octobre 2002, Nicolas Sarkozy décidait en effet de ne pas interdire la vente aux mineurs du livre Rose Bonbon de Nicolas Jones Gorlin, chez Gallimard, poursuivi par plusieurs associations au motif qu’il comportait des scènes pornographiques mettant en scène des enfants, en revanche ce qui fut alors présenté comme une abolition de la double peine ne fut en réalité qu’une retouche cosmétique |4|| . Mais l’idée d’un contre-pied politique, ne serait-ce que de surface, est déjà présente.

Lors de son second passage au ministère de l’Intérieur, en juin 2005, après un détour par le ministère de l’Économie, Nicolas Sarkozy met sur pied une petite équipe « prospective » |5| , composée de trois personnes : Cédric Goubet, 35 ans, administrateur civil venu du corps préfectoral, Hugues Moutouh, 38 ans, professeur des Universités, auteur d’une thèse sur la notion de minorités en droit public, et Boris Ravignon, inspecteur des finances. Ils sont reçus tous les lundis par le ministre, qui collecte leurs notes et rencontre parfois, avec son directeur de cabinet, les experts qu’ils ont repérés pour lui. Si les trois membres de la cellule prospective sont surnommés les « intellectuels » par le reste du cabinet, pour Claude Guéant, « c’était une équipe technique », qui ne faisait pas encore « l’énorme travail à la limite de l’appréhension politique et de la traduction technique qui a été conduit sous l’égide d’Emmanuelle Mignon à l’UMP ».

Novembre 2004- 2006 : Un Brain Trust plutôt qu’un Think Tank

La véritable chasse aux idées destinée à alimenter le projet présidentiel sera le fait d’une petite équipe recrutée à l’automne 2004. Selon la légende inlassablement narrée par les journaux, le futur candidat de l’UMP demande au vice-président du Conseil d’État, Renaud Denoix de Saint Marc, de lui donner « le plus beau cerveau de ses services. » Ce sera Emmanuelle Mignon, majore de l’ENA et diplômée de l’ESSEC, alors âgée de 36 ans. Lorsque Nicolas Sarkozy prend l’UMP en novembre 2004, Emmanuelle Mignon s’empare, elle, de la direction des études du parti. En juillet 2007, deux mois après l’élection de « Sarko », comme elle continue de le désigner, elle reçoit dans son bureau de l’Élysée encore en cours d’aménagement. Au milieu des piles de dossier trônent un écran de télévision plasma et les reproductions format kiosque des couvertures de magazines consacrées à la victoire de Nicolas Sarkozy. « j’ai été contactée pour le poste de directrice des études et prospectives de l’UMP, j’ai eu des pressions maximales pour ne pas accepter. On m’a dit : ‘vous n’y pensez pas, vous êtes haut fonctionnaire, pas question d’aller dans un parti politique’. J’y suis allée uniquement pour Nicolas Sarkozy. Pour le projet présidentiel. Parce qu’il m’a dit en novembre 2004 : ‘vous serez chargée de mon projet présidentiel. Je ne veux pas que vous ayez un secrétaire national chargé des études sur le dos, c’est moi qui m’en occupe. Vous êtes en relation directe avec moi’. Sinon je n’y serai jamais allée |6| ».

L’atterrissage ne se fait pas dans la douceur. « Quand je suis arrivée, il n’y avait pas d’équipe. Il y avait huit personnes qui faisaient tout sauf de la bataille d’idées, tout sauf de la réflexion. J’ai tout refait. » La plupart des permanents s’en vont et elle s’entoure de jeunes gens issus des grandes écoles, disponibles et gros bosseurs, dont l’activité principale consiste à organiser des « conventions thématiques ».

Nouveauté pour la droite française en campagne, ces journées d’études se tiennent à un rythme quasi-mensuel, entre début 2005 et fin 2006. Elles portent sur dix-huit sujets : Connaissance , Culture , Écologie , Économie , Éducation , Europe , Femmes , Immigration , Injustices , Institutions , Justice , Logement , Outre-mer , Ruralité , Santé , Services Publics , Social , Sport . Deux cent quatre-vingts « grandes propositions » sont extraites de ces grands raouts intello-politiques. « Pour rencontrer les personnes, c’était souvent la pelote de laine : je voyais un tel qui me disait « faut voir un tel »… », précise Emmanuelle Mignon, dont l’équipe se charge du travail préparatoire, de l’organisation des conventions et de la rédaction d’un rapport final, souvent dense et épais. Julien Veyrier, 31 ans, l’adjoint d’Emmanuelle Mignon à la direction des Études, aujourd’hui conseiller du Ministre de l’Éducation Nationale, Xavier Darcos, se souvient de l’impulsion initiale et des moyens mis en œuvre. « Nicolas Sarkozy avait dit, quand il était au congrès du Bourget : je veux refaire une grande formation populaire, je veux qu’on ait des idées, des débats. Très clairement, d’un point de vue matériel et fonctionnel, il nous en a donné les moyens. Nous avons pu recruter des gens, organiser des conventions qui sont des évènements coûteux, diffuser nos travaux sur un site internet. Il y a peut-être eu moins de conseils nationaux, moins de grands congrès, de grands messes du mouvement. D’habitude on part d’un ensemble idéologique, on voit comment cet ensemble peut s’appliquer à la situation présente et comment on peut en faire un projet. Nous n’étions pas dans cet état d’esprit, nous voulions que nos propositions se fondent d’abord sur le constat le plus objectif possible. Ensuite nous avions carte blanche pour trouver les idées les plus innovantes, quitte à ce qu’elles ne correspondent pas aux discours habituels de la droite. Nous avons fait – je crois que c’est rare – une véritable expertise sociale au sein d’un mouvement politique. Et les valeurs sur lesquelles repose le projet de l’UMP sont d’autant plus fortes qu’elles ne procèdent pas d’une intention idéologique mais d’un certain pragmatisme |7| ».

La formule mise en place – une petite équipe de gros cerveaux agissant à l’intérieur et avec les moyens d’un parti – est effectivement originale : historiquement et géographiquement. Les candidats aux plus hautes fonctions – en France, Grande-Bretagne ou États-Unis – s’entourent tous de spin doctors, d’éminences grises et de fournisseurs d’idées, mais la « formule classique » consiste plutôt à utiliser la production de « think tanks » extérieurs, ensuite digérés par une garde rapprochée. Là, l’équipe est réduite, fidèle, en ordre, mais intégrée à un parti politique, ce qui permet sans doute une articulation plus forte entre les idées, leurs traductions politiques et la manière de les faire porter par les élus et les militants.

Cette démarche s’affiche en rupture avec la période chiraquienne : « Je me souviens de la campagne de 1988 où le candidat de la droite de l’époque, Jacques Chirac, avait décidé de ne plus faire de discours », relate Henri Guaino, aujourd’hui conseiller présidentiel, après avoir été la plume du candidat en campagne. « On l’emmenait dans de grandes salles de meeting, sur la scène il n’y avait plus de pupitre mais une table basse et des chaises autour. On asseyait des gens représentant soit disant la société civile, le candidat se mettait au milieu avec un micro. On discutait aimablement. L’idée soi-disant moderne qui a fini par germer sur la manière de faire de la politique, c’est qu’au fond les discours, les meetings, tout cela n’a plus aucun intérêt. Que ce n’est pas une bonne façon de s’adresser aux gens à l’heure d’internet et de la télévision ». A l’entendre, s’il y eut rupture, c’est donc aussi « dans le rapport aux idées de ce qu’on appelle la droite depuis une trentaine d’années. Il y a un anti-intellectualisme de droite traditionnel. Beaucoup pensaient que Nicolas Sarkozy était la pointe extrême de ce mouvement anti-intellectualiste, d’une droite qui n’accordait pas de place aux idées. En réalité, il a été celui par lequel les idées sont revenues au centre de la politique de la droite, et même du débat politique. C’est une conception de la politique qui fait davantage de place à la réflexion, au dialogue avec les experts, les intellectuels, les universitaires auxquels la droite depuis trop longtemps ne parlait plus beaucoup ». |8|

Et, effectivement, ça bosse. Éric Maurin, économiste dont la parution du Ghetto français, publié dans la collection de la République des Idées en 2004, avait suscité un vif intérêt, se souvient : « À l’époque, pas mal de gens de différents bords politiques étaient venus me voir. C’est Emmanuelle Mignon qui a le plus cherché à comprendre réellement quelles étaient les contreparties scientifiques empiriques. C’est-à-dire qu’elle m’a envoyé des mails pour me demander exactement comment je calculais mes indices de ségrégation, parce qu’elle avait essayé de les refaire ! Ce n’est pas du tout l’interlocuteur lambda à qui on fait un topo et voilà. Elle voulait comprendre : ‘Dans ce tableau il y a ça. Comment c’est calculé ? Pourquoi avez-vous calculé ça comme ça ? Il y avait, avec elle, une interaction technique et sur le fond. Ca vous pose le personnage. Il n’est pas usuel « .
Ce que confirme Julien Veyrier : « On essayait de ne pas donner une statistique si on ne l’avait pas sourcée au moins deux fois. On a tout pris, y compris ce qui ne nous arrangeait pas. Par exemple sur l’économie, ça aurait pu nous arranger de ne pas montrer ce qui, dans l’économie française, ne fonctionnait pas – Nicolas Sarkozy avait quand même été Ministre de l’Economie et des Finances peu de temps avant – mais il y a eu une sorte d’autocritique générale lorsque nous avons dit que les responsabilités étaient partagées sur les vingt-cinq dernières années. »

Les sujets des conventions thématiques sont variés, les intervenants nombreux, et d’après Emmanuelle Mignon, les refus rares. « Quasiment aucun. Certains ne comprenaient pas. Par exemple Nicole Questiaux, quand je l’ai appelée pour avoir un rendez-vous, alors qu’elle est du Conseil d’état comme moi, elle m’a dit : « je ne comprends pas du tout pourquoi vous voulez me voir, je n’ai pas du tout vos idées politiques. » Je mets ça sur le compte de l’âge. Évidemment, plus on est allé vers la fin, plus les choses étaient compliquées, c’est normal. »

En réalité, les conventions elles-mêmes ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions. De nombreux intervenants sont invités à réciter leur laïus sans débat ni écoute autre que polie, comme s’en souvient Pierre-Michel Menger, directeur de recherches au CNRS, intervenu lors de la convention « Culture » : « J’ai présenté trois idées : que l’intermittent du spectacle était une incarnation possible du travailleur du futur, que l’on pourrait convertir les musées de Paris intra muros en tout gratuit comme à Washington et qu’une bonne manière de sauver le droit d’auteur serait d’en raccourcir le bénéfice, notamment pour les héritiers. Je pense que ça n’a pas plu à grand monde. Il n’y a pas eu de suite. Lors de la convention, il y avait de vieux crocodiles un peu oh là là, de vieux artistes de droite, un théâtreux de banlieue ouest… Ça faisait un peu replâtrage. Sur le fond, je me souviens d’un hymne à l’éducation artistique… le ronron habituel, tellement attendu ».

Par ailleurs, alors que Nicolas Sarkozy a demandé à Emmanuelle Mignon de réunir, pour ses conventions « tous ceux qui pensent dans ce pays », c’est loin d’être le cas. Lors de la convention sur l’Éducation, aucun des sociologues importants n’est présent : ni François Dubet, ni Agnès Van Zanten, ni Éric Debarbieux, ni Marie Duru-Bellat… On trouve, en revanche, des seconds couteaux tel Marc Le Bris, instituteur, auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire, un livre peu documenté qui entonne la rengaine vendeuse du déclin scolaire. Une absence que concède Julien Veyrier : « C’est vrai qu’on a eu du mal avec les chercheurs sur l’école. On a contacté Dubet, on a contacté Duru-Bellat, mais c’était compliqué pour eux de s’afficher dans une convention de l’UMP. En revanche, on a lu tous leurs travaux, ainsi que ce qu’a écrit Éric Maurin. Leurs analyses se retrouvent dans le rapport : le marché noir scolaire, le collège vécu comme un petit lycée…. On a quand même vu des gens marqués à gauche, comme Gérard Aschieri (secrétaire général de la FSU), et les tables rondes des conventions étaient contradictoires. » En effet, la lecture du volumineux rapport issu intitulé « Éducation : le devoir de réussite », montre – comme pour d’autres conventions – que la synthèse finale n’est pas nourrie uniquement par la journée d’études, mais aussi, voire surtout, par les lectures et analyses de la petite task force organisée autour d’Emmanuelle Mignon.

Si les conventions thématiques sont donc des passages obligés où il faut ratisser large en termes d’intervenants (plus d’une vingtaine par journée) pour mieux communiquer dessus, les rapports afférents sont le plus souvent fouillés, détaillés, analytiques et soucieux de ne pas éluder les difficultés : même s’ils se gardent, la plupart de temps, de trancher les réponses aux problèmes qu’ils posent et aux questions qu’ils soulèvent. Ces rapports s’alimentent aussi largement à la comparaison internationale, comme le reconnaît Emmanuelle Mignon : « On a énormément voyagé. On est allé voir ce qu’a fait Blair sur l’éducation en Grande-Bretagne : dans les « ghettos », ils ont choisi certains établissements, leur ont donné plus d’autonomie et plus de moyens et leur ont donné trois ans pour changer les choses. S’ils y arrivent, ils auront toujours des moyens et pourront parrainer une autre école. C’est terriblement moderne et intéressant. On va essayer de le faire en France. On est allé en Suède pour deux sujets : le sport et l’environnement. L’idée du Grenelle de l’environnement, c’est Sarko qui a trouvé le terme. Mais la méthode vient de Suède : ils se sont donnés cinq ans pour prendre toutes les mesures qui permettraient en une génération de répondre à tous les problèmes environnementaux de la Suède, et en deux générations pour le climat. Et toute l’idée de l’immigration choisie vient du Canada. » L’origine de l’initiative écologique est, cela dit, contestée par l’Alliance pour la Planète, regroupement de 300 associations qui avait auditionné les candidats sur leur programme environnemental puis noté leurs propositions, qui revendiquent la paternité de l’idée d’un Grenelle .
Cette équipe rapprochée élabore, à partir de ces recherches, des dizaines de propositions qu’il s’agit ensuite de passer au crible de la formulation politique susceptible de convaincre les électeurs.

Été 2006 – printemps 2007 : transformer les idées en arguments politiques

Comment extraire de ces documents (toujours en ligne ) un projet politique ? Après la fin des conventions thématiques, poursuit Emmanuelle Mignon, « le travail a été un peu différent. Ça devenait très politique et je ne voyais plus d’experts. J’ai commencé à parler avec Fillon (alors en charge d’élaborer le projet de l’UMP, N.D.L.R. ) : maintenant qu’on a le matériel des conventions, comment on fait pour passer à un projet ? J’ai senti que les politiques avaient des choses à dire, que les ‘technos’ avaient des choses à dire, mais que la rencontre n’arrivait pas à se faire ». L’UMP fait alors appel au Boston Consulting Group. C’est la première fois en France qu’un parti politique fait appel à un cabinet spécialiste de la stratégie d’entreprise pour l’aider à élaborer son programme et animer les réunions qui y sont consacrées. Mais, précise Emmanuelle Mignon « ils n’ont apporté aucune idée. Ils ont juste élaboré des techniques de réunion pour nous obliger à nous parler et c’était très bien. Ils ont eu un rôle purement de batteur de mayonnaise » Jeux de rôle où les cadres UMP doivent se mettre dans la peau d’un rédacteur en chef d’un journal chargé de commenter une réforme, animation de réunions, mots proscrits… Comme l’explique Julien Veyrier : « On avait un projet en béton, mais il fallait qu’il soit absorbé et digéré. Aux premières réunions avec le groupe de Fillon, chacun venait un peu avec ses grilles de lecture à lui, ce qui évidemment ne facilitait pas la synthèse donc au bout d’un moment, François Fillon et Emmanuelle Mignon se sont mis d’accord pour changer de méthode et faire en sorte que chacun puisse apporter ce qu’il avait de plus innovant. »

Le BCG, au cours de plusieurs séances tenues en juillet 2006, ne se contente pas d’offrir son expertise managériale, mais propose l’idée de travailler avec des profils types d’électeurs, pour apprendre à répondre à leurs préoccupations en se servant du projet élaboré en amont. Il diffuse aux cadres de l’UMP des extraits d’entretiens vidéo réalisés auprès d’un panel d’indécis. C’est-à-dire un électorat délicat à convaincre, ce qui permet aux politiques de s’approprier le projet élaboré par l’équipe d’Emmanuelle Mignon. Ce travail qualitatif n’est pas inédit pour les candidats aux élections, mais l’échelle comme le temps de préparation sont exceptionnels. Le travail du BCG est ainsi complété d’un recours à la société OpinionWay une société créée en mars 2000 qui intervient dans « de nombreux domaines comme la compréhension des marchés, les problématiques de marques, le développement de produits et de services (…) pour des clients à forte notoriété. » En clair, OpinionWay propose à l’UMP des « qualis », des interviews de personnes réelles, grâce auxquelles les cadres de la droite française vont pouvoir éprouver l’argumentaire politique mis au point. « On leur disait, précise Julien Veyrier , qu’est-ce que vous diriez à Erwan, 26 ans, artisan boulanger, quand il dit que ça sert à rien d’étudier parce qu’à Bac –3 ou Bac + 3 on est payé pareil ? Qu’est-ce que vous prendriez dans les 500 propositions du projet pour argumenter et comment le formuleriez vous ? Et le lendemain, on leur montrait Micheline, qui caressait son chat, qui avait peur des immigrés. Mais on disait : attention, vous ne pouvez pas faire de double discours, vous ne pouvez pas dire quelque chose qui contredise ce que vous avez dit à Erwan. On donnait ainsi à l’équipe dirigeante de l’UMP la possibilité de trancher en situation et de s’approprier un projet qui était fondé d’abord sur un ensemble de mesures concrètes et non sur des formules généreuses, comme en 1995 avec Chirac et la fracture sociale. Pendant ce temps, Royal était encore en train de commencer la participation ».

La mise en place de cette machine de guerre à la fois communicationnelle et politique demande une dernière étape : la vérification par des sondages quantitatifs des propositions successivement extraites au cours de l’élaboration du projet. Quitte à changer d’avis, comme le reconnaît Emmanuelle Mignon. « On a testé beaucoup d’idées. Et, là aussi, on a eu des surprises. Le rapport Thélot (rapport de la commission du débat national sur l’avenir de l’école présidée par Claude Thélot en 2004, N.D.L.R.) disait que lorsqu’un lycée est vraiment pourri il faut le fermer. J’aimais bien l’idée. Il ne s’agissait pas de le fermer pour être méchant mais en raison de l’idée qu’on n’a pas le droit d’obliger des enfants à aller dans un lycée pourri de chez pourri. Il vaut mieux le fermer et répartir les enfants ailleurs. Cette idée-là, à 96 % les Français n’en voulaient pas ! On a essayé de comprendre : c’est très logique. Les Français considèrent que, dans les ghettos, il y a un besoin d’éducation et donc qu’il ne faut pas fermer les écoles. La mesure n’était pas comprise. »

Ces sondages quantitatifs sont confiés à la société TNS Sofres. Brice Teinturier, directeur du département Politique et Opinion, précise : « ce que nous faisions pour l’UMP, sur un certain nombre de thématiques, là où il y avait des conventions, c’était de reprendre les idées qu’avaient formulées les diagnostics et les experts et de les tester auprès du public. Cela, ça passe. Cela, non. Cela, ça va dans le sens de ce que pensent les Français… Nous avons procédé par sondages auprès d’échantillons représentatifs. C’est assez classique. Ce qui l’était moins, c’était la préparation, avec la recherche de diagnostics conduite par l’UMP, et la confrontation pour chaque thématique, pour chaque convention, avec ce que voulaient les Français. L’idée ou la mesure la plus consensuelle n’est pas forcément la meilleure pour le candidat. La mesure clivante peut être très intéressante. |9| »

Le projet final ne risque-t-il pas d’être alors un plus petit dénominateur entre les propositions élaborées et les études d’opinion ? Pour Emmanuelle Mignon, ce n’est pas le cas, « Je pensais qu’on ferait un tabac avec l’idée de supprimer la carte scolaire. On l’avait en plus formulée comme la liberté de choisir l’école de son enfant. Je pensais qu’on aurait 80 % de oui. Pas du tout ! Mais on l’a gardée dans le projet. » Le PS a, lui aussi, abondamment utilisé les sondages. Mais l’usage qu’en a fait l’UMP fut plus systématique, mesurant l’impact non seulement d’un personnage, mais de chaque proposition élaborée en amont, afin de savoir si elle était, ou non, susceptible de faire monter les intentions de vote. Et on a pu observer, pendant la campagne électorale, cette méthode sarkozyenne, consistant à lâcher quelques petites bombes le plus souvent testés en amont, comme sur la question de l’identité nationale, et obligeant les autres candidates à se positionner face à lui. Comme le précise Brice Teinturier, « l’enjeu majeur, c’est la conquête de l’opinion publique. À d’autres époques, ça a pu être la conquête des leaders d’opinions, des catégories intermédiaires ou des médias. Mais aujourd’hui, depuis 10-15 ans, l’opinion publique s’est autonomisée. » Et si l’on peut sourire de l’enthousiasme du directeur du département politique et opinion de TNS Sofres, dont l’UMP est un gros client, le constat qu’il dresse de la candidature Sarkozy a été largement sous-estimé par ses adversaires. « Je n’étais pas dans l’arrière-boutique, mais ce que je voyais dans l’output, dans les propositions du candidat, c’est qu’il y avait une recherche de nouvelles idées. (…) Je me bats depuis 15 ans pour dire à mes clients, qu’il ne faut pas que du diagnostic, il faut des propositions. »

Dégâts collatéraux

Première équipe prospective place Beauvau, deuxième équipe plus étoffée à l’UMP, conventions, rapports, coaching politique, éléments de rendus qualitatifs, sondages quantitatifs : la rationalisation de la conquête du pouvoir mise en œuvre par Nicolas Sarkozy et son équipe a aussi engendré des frustrations. La première victime de l’installation de cette task force est le think tank officieux de l’UMP, la Fondapol, ou Fondation pour l’Innovation Politique, créée par Jérôme Monod, puis dirigée par Francis Mer, d’obédience très chiraquienne, que Nicolas Sarkozy avait dans son collimateur bien avant de prendre les rênes de l’UMP en novembre 2004. A-t-elle eu un rôle dans cette bataille des idées où il aurait été légitime de l’attendre en première ligne ? « Aucun, tranche catégoriquement Emmanuelle Mignon. Pour une raison très simple. Très franchement, je trouve que contrairement à ce qu’ils avaient annoncé, si vous prenez les contributeurs, c’est quand même très marqué à droite. Sur l’éducation, il n’ y a que des idées traditionnelles de droite,  » Tout fout le camp, y a plus d’école »… La deuxième, c’est une raison de basse politique : très clairement, ils ne roulaient pas pour nous. » Une mise à l’écart que même Jean de Boishue, membre du directoire de la Fondapol, est contraint de reconnaître : « Est-ce que nous avons fait le programme ? La réponse est non. Est-ce que nous avons fait bouger les lignes ? Personne n’en sait rien. Mais ce qui compte c’est l’air du temps . »

La première raison avancée par Emmanuelle Mignon est fondamentale, parce qu’elle désigne une stratégie claire du candidat Sarkozy et de son équipe : aller chercher les idées là où elles sont, y compris à gauche. Un objectif élaboré dès 2002, comme le reconnaît Claude Guéant : « L’idée d’ouverture, chez Nicolas Sarkozy, dans tous les sens du terme – politique en termes de conduite du gouvernement et d’ouverture aux idées – est très, très ancienne et absolument stratégique. »

Tout se passe comme si la droite française avait fait siens certains des diagnostics sociaux portés par la gauche, quitte à y apporter ensuite des « réponses » de son crû. Il a fallu, pour élaborer le projet de Nicolas Sarkozy, rompre avec les analyses de droite plaquées sur la société française. L’école en offre un exemple éloquent. Il existe un « marché noir » scolaire, où seuls les initiés connaissent les moyens de contourner les règles, comme le martèlent depuis des années les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat ? On supprime la carte scolaire. Cela ne fournit pas de réponses à la relégation scolaire, mais possède la grande force de conviction de partir d’un problème bien réel, que chacun peut ressentir. « Si vous regardez les conclusions de la convention sur l’éducation, vous verrez qu’on ne voulait surtout pas être prisonniers de la querelle entre « pédagogues » et « républicains », explique Emmanuelle Mignon. On a voulu sortir par le haut de ce truc-là ». Ce « truc-là » structure pourtant depuis de nombreuses années l’un des plus virulents débats intellectuels hexagonaux, opposant laxistes supposés d’un côté, et indécrottables conservateurs, nostalgiques des hussards noirs de la République, de l’autre. Ne serait-ce que désirer en sortir, c’est le signe que mine de rien, une page de l’histoire des idées se tourne. Julien Veyrier précise : « Emmanuelle Mignon a su dire, sans détour, non à tous ces gens qui cherchent moins à apporter des solutions et une expertise qu’à se faire connaître et reconnaître. On a pris soin – et c’est vrai de toutes les conventions – de ne pas se faire enfermer dans un discours estampillé de droite. Sur l’école, par exemple, nous n’avons pas céder à la tentation de parler de la baisse du niveau et nous avons préféré parler de l’idée de progrès. Bien sûr, notre projet reste clairement orienté à droite, mais globalement on a tenu à distance les formules toutes faites, qu’elles soient de droite ou de gauche. J’avais conscience, en particulier sur le sujet de l’éducation, de l’avancée considérable qu’on était en train d’effectuer entre notre point de départ et notre point d’arrivée. Au point que certains de nos militants et adhérents ne s’y retrouvaient pas forcément. Il y a une petite tendance dans les discours habituels de la droite à dire que les enseignants sont quand même une catégorie sociale un peu favorisée, qui dispose de vacances etc. Je ne pense pas qu’on ait entendu une seule fois Nicolas Sarkozy tenir ce discours et c’est une grande fierté ». Bien sûr, un candidat qui veut ratisser large ne va pas chercher à s’aliéner de larges franges socio-professionnelles. Mais ce souci de parler bien au-delà de son camp – à sa droite comme à sa gauche – fut une décision politique et électorale lourde, qui s’avéra payante.

Parlez-vous le « sans tabou » ?

La bataille des idées a, pour une part décisive, pris la forme d’un slogan martelé pendant la campagne : parler « sans tabou ». Que signifie concrètement cette injonction au « parler vrai » ? Comment s’est-elle traduite dans l’élaboration programmatique du candidat de l’UMP ? Qu’a-t-elle changé à la manière dont l’équipe de campagne a appréhendé le monde des idées, ses acteurs et leurs travaux ? À entendre les principaux animateurs de la campagne de Nicolas Sarkozy et leurs collaborateurs, le bon mot publicitaire était beaucoup moins chargé en idéologie que ne pouvait le laisser penser la thématique jumelle de « droite décomplexée » mise en avant par le candidat. En réalité, le « sans tabou » se révéla être avant tout un discours de la méthode, contenant en lui-même les clefs d’un protocole d’investigation politique très ouvert sur le marché des idées. Une méthodologie particulière, décidée et impulsée par le candidat, codifiée et routinisée, conduite avec un succès variable d’un thème à l’autre. « Quand j’arrive dans l’équipe de Nicolas Sarkozy en novembre 2004, il me dit tout de suite : « on va faire des conventions tous les mois sur tous les sujets, et sur chaque sujet, je veux que vous alliez le plus loin possible. Il n’y a pas de tabous. Je veux qu’il y ait les meilleurs experts, tous ceux qui pensent dans ce pays » » se rappelle Emmanuelle Mignon, « Le « sans tabou », ça veut dire qu’on peut tout dire. Un exemple qui m’a beaucoup marqué : la deuxième convention thématique de l’UMP porte sur l’immigration. Nous y avons fait venir un économiste qui a expliqué – il y a eu des tensions dans la salle, des militants UMP ont sifflé – que la France n’avait pas trop d’immigrés mais pas assez parce qu’il y a des besoins économiques, démographiques… c’est ça le « sans tabou”. »

Olivier Pastré, professeur à Paris VIII, président d’IM Bank (basée à Tunis), banque d’affaire européenne spécialisée sur le Maghreb et le Machreck, et intervenant régulier sur les ondes de France Culture, en a gardé un souvenir… moins enthousiaste : « on m’avait invité parce que je défendais la thèse qu’il fallait plus d’immigration, ce qui allait contre leurs thèses. Mon intervention a duré une demi-heure. Ils ont applaudi. Je suis parti. J’étais la caution de gauche ».
Il s’est déroulé, ces années-là, sur la question de l’immigration un jeu complexe de positionnement et de recadrage idéologiques, tenant à la fois du durcissement (atteinte au droit d’asile, mise à mal du regroupement familial, objectifs chiffrés de reconduites à la frontière en hausse chaque année…) et de l’assouplissement, avec l’abandon de l’objectif historique d’ « immigration zéro » – en réalité, un alignement sur les normes internationales désormais préconisées par l’ONU et l’OCDE qu’il serait erroné d’interpréter comme un signe de gauchisation – et l’introduction de la notion d' »immigration choisie », synonyme d’une gestion des autorisations de séjour sur le territoire par quotas nationaux et professionnels. « Forcément, « immigration choisie », le terme choque, reconnaît Emmanuelle Mignon. Pour partie, c’est vrai que c’est un projet de droite. Mais pour une autre partie, qui s’ouvre à l’immigration économique, ce n’est pas un projet de droite. Et même, par rapport à notre électorat, nous étions tangeants ».
La politique de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2002 a suscité une forte résistance sociale, mobilisant les associations de défense des droits de l’homme et de soutien aux immigrés ainsi qu’un certain nombre d’intellectuels, régulièrement montés au créneau depuis cinq ans pour dénoncer ses effets attentatoires aux droits les plus élémentaires. Parmi ceux-ci, Patrick Weil, directeur de recherches au CNRS, a publié tribunes et interviews dans les médias à maintes reprises, s’inquiétant des principes discriminatoires présidant à la vision de Nicolas Sarkozy des flux migratoires. Pendant la campagne présidentielle de 2007, il s’est engagé publiquement au côté de Ségolène Royal. C’est pourtant lui qu’Emmanuelle Mignon cite au premier rang des chercheurs dont les travaux l’ont influencée : « Même si après il nous a beaucoup cogné dessus – mais c’est son droit et en plus il se trouve que c’est un ami – Patrick Weil nous a énormément inspirés sur l’immigration et l’intégration. En réalité, il ne veut pas le reconnaître mais l’immigration choisie, c’est lui. Cela fait très longtemps que j’ai des contacts avec lui parce que j’étais chargée de l’immigration à Beauvau I. Le premier qui a dit : « On a besoin d’immigrés, il faut que vous vous assouplissiez sur l’économique », c’est Patrick Weil. C’est lui qui m’a convaincue de plein de choses : de l’importance de l’immigration économique, qu’il fallait créer des systèmes d’allers et retours avec les pays d’origine. Quand quelqu’un d’un pays pauvre est formé en France, si on lui propose des visas de court séjour, il retournera dans son pays mais simplement voudra revenir faire des affaires en France. Si on ne leur facilite pas ces allers-retours, en réalité, on crée une immigration durable car s’ils ne peuvent pas revenir, ils vont préférer rester en France plutôt que dans leur pays ».

Permettre des allers-retours entre le pays d’accueil et le pays d’origine, c’est une revendication ancienne des associations d’aide aux migrants, que l’équipe Sarkozy reprend, parce qu’elle part d’une question réelle, mais déforme ensuite. Patrick Weil reconnaît bien volontiers l’ancienneté de ses échanges avec la conseillère de Nicolas Sarkozy. Il est bien plus mitigé sur l’usage fait en haut lieu de ses analyses et propositions : “ Je connais Emmanuelle Mignon depuis la fin 2002, quand elle était au ministère de l’Intérieur. Elle m’a contacté pour me rencontrer. Je suis au CNRS, je rencontre les responsables de partis (à part le Front National). À l’époque, Sarkozy voulait séduire la gauche par sa politique d’immigration. C’était avant qu’il ne choisisse de séduire l’extrême droite pendant sa campagne. Avec Mignon, on s’est plutôt bien entendus : je lui ai donné des arguments pour s’opposer à l’aile droite de l’UMP qui rejetait cette politique d’immigration. Elle allait partir aux USA, et m’a demandé des contacts de chercheurs et de politiques sur l’immigration. Je lui en ai donné plein. Quand elle a monté sa convention sur l’immigration, je sortais de l’hôpital, je n’ai pas pu y aller. Mais j’ai publié un communiqué pour dire que Sarkozy – donc par elle – avait sélectionné les pires des idées américaines. À partir de ce moment-là, nos relations ont changé de registre. Nous sommes restés amis mais sommes entrés dans des rapports épistolaires – Emmanuelle Mignon a rédigé au moins l’une des lettres que m’a adressée Nicolas Sarkozy- de plus en plus rudes. J’ai néanmoins accepté de participer à la convention d l’UMP sur l’éducation pour parler de l’exemple du Texas, où 10 % des meilleurs élèves de chaque lycée sont admis en première année dans les universités de l’État, qui sont parmi les meilleures des États-Unis. Mais là encore, mes idées partiellement reprises ont été tronquées « .

Continuent-elles d’inspirer aujourd’hui la politique élyséenne ? À en croire Emmanuelle Mignon : « Il y a une autre idée très importante que nous avons prise à Patrick Weil et que nous allons mettre en place, c’est celle de donner accès aux 5 % des meilleurs bacheliers aux classes prépas. C’est un énorme diffuseur d’égalité des chances. Ce n’est pas de la discrimination positive au sens ethnique du terme. C’est dans la lettre de mission envoyée à Darcos. C’est une idée formidable qui vient du Texas ». Tout en cherchant à séduire les électeurs du Front National-notamment en reprenant à son compte l’habituel discours sur « les moutons égorgés dans les baignoires »-, le candidat de l’UMP aurait ainsi, lors de sa campagne, jeté les bases d’une politique pro-active d’antidiscrimination (sur ce sujet, l’article de Patrick Simon).
Quel mouvement idéologique désigne alors le « sans tabou » ? L’exemple du traitement de la question agricole en offre une autre illustration, sanctionnée, elle, par un relatif échec puisque les propositions de la convention thématique sur l’agriculture n’ont guère été retenues dans le programme final. Arnaud Chaput, 29 ans, directeur des études et de la prospective de l’UMP depuis juillet 2007, après un court passage comme conseiller technique au cabinet du Ministre du Budget, Éric Woerth, reçoit dans le café qui fait face au siège du parti, rue de la Boétie à Paris. Costume sombre, chemise entrouverte, cheveux mi-longs, il affiche de faux airs de Sarkozy jeune tel qu’on le voit dans les documents INA. Diplômé de l’Agro et de Normale Sup bio, il a composé et animé le groupe de travail sur l’agriculture. “Pour ce qui est des axes de travail, la liberté était totale. Cela voulait dire : taper large, ne pas hésiter à préparer des analyses qui n’étaient pas forcément de droite. Cela se voyait dans la composition du groupe. J’avais fait en sorte de l’isoler de la sphère syndicale. Les professionnels agricoles étaient évidemment tentés de mettre un pied dans la porte pour être sûrs de se retrouver dans ce qui allait se dire après. De ce côté-là, nous avons bien résisté : le groupe était composé d’experts. C’est un gage de sérieux ». Il reconnaît néanmoins que « les experts qui travaillaient pour nous étaient quand même positionnés à droite. La première étape, c’était de déblayer le sujet. Après, le positionnement politique était du ressort d’Emmanuelle ».

À l’issue de ces travaux, la convention « ruralité » – et non « agriculture », élargissement thématique qui permet habilement de décorporatiser la question des campagnes, n’en faisant plus seulement l’affaire des agriculteurs – du 18 octobre 2006 par Antoine Herth, secrétaire national de l’UMP en charge de l’agriculture, député du Bas-Rhin, et Luc Chatel, alors porte-parole de l’UMP et député de la Haute Marne, fait notamment les propositions suivantes dans son rapport : garantir la qualité des services publics dans le monde rural ; trouver un meilleur équilibre entre la rémunération par les prix et les aides directes (soit baisser la part des aides dans le revenu des agriculteurs au profit du bénéfice de la vente de leurs productions) ; étendre l’agriculture biologique ; développer un réseau de protection de l’environnement réunissant associations de défense de la nature, pêcheurs et chasseurs, et représentants du monde rural. Décrite comme « à bout de souffle », la PAC y est fortement critiquée pour avoir rendu les agriculteurs trop dépendants des subventions communautaires et avoir creusé les inégalités entre eux. Malgré un appel au développement des OGM, la teneur générale du document manifeste un souci souvent affirmé pour les préoccupations environnementales. Coloration « verte » adoptée par le candidat lui-même puisque Nicolas Sarkozy achève son discours de clôture en citant l’Effondrement de Jared Diamond, ouvrage de vulgarisation scientifique dans lequel le chercheur américain construit la notion d’ « écocide » pour décrire comment certaines sociétés ont causé leur propre perte par leur action déraisonnée sur leur environnement.

De quoi préparer une rupture quant aux propositions de la droite sur l’agriculture ? « Non, répond Arnaud Chaput. Parce qu’on a été obligé d’en revenir a posteriori aux réalités politiques. Les travaux de nos experts pouvaient aller dans un certain sens, clairement pas ceux défendus par le gouvernement du Président de la République de l’époque. C’était quand même dans un contexte très particulier, avec un Président de la République sortant qui défendait les agriculteurs avec qui il avait réussi à nouer des liens presque sentimentaux. Mais il fallait asseoir la crédibilité de Nicolas Sarkozy auprès de ce public. Au final, les idées pondues par nos experts étaient réalistes, pragmatiques, mais sans aller jusqu’à marquer une rupture sur le sujet parce que c’était politiquement risqué ». Le « sans tabou » s’arrête donc là où naît un risque politique trop substantiel pour le candidat. Il épouse les contours de l’expertise convoquée par les conventions thématiques du parti, mais passe au second plan dès que s’amorce le travail d’élaboration programmatique. Il n’en a pas moins offert aux opérateurs de la « bataille des idées » une phase expérimentale d’exposition à des schémas de pensée étrangers à leur tradition idéologique. Une période d’incubation dont les répercussions ne sont pas, théoriquement du moins, limitées dans le temps.

La stratégie de l’hélice ADN

Si le « sans tabou » a recoupé avant tout une méthodologie et une mobilisation ambitieuse et rationalisée de l’expertise, la campagne de Nicolas Sarkozy a aussi été l’occasion d’un renouvellement de discours sur des thématiques historiquement liées à la gauche comme l’école ou les injustices. À l’automne 2007, il est encore trop tôt pour juger du caractère éphémère ou pérenne de ces changements. Mais qu’il s’agisse d’un rafraîchissement de façade, trompeur sur les intentions réelles du nouvel exécutif, ou d’une révolution silencieuse touchant à long terme les fondamentaux du parti, l’analyse de ce moment permet de mettre en évidence une technique d’approche que l’on pourrait qualifier de stratégie de l’hélice ADN, ou comment, sur un même sujet, le discours de l’UMP avance à la fois vers la gauche et vers la droite, dans un mouvement de rotation sur soi-même qui défie l’interprétation idéologique définitive et sème ainsi le trouble. « Il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de droite, avance Dominique Paillé, aujourd’hui secrétaire général adjoint de l’UMP, Il y a ceux qui veulent du progrès pour la société, et ceux qui veulent que la société reste ce qu’elle est : la conservation. Aujourd’hui, les forces de progrès, comme on disait autrefois, et ceux qui veulent faire en sorte que les choses s’améliorent, bougent, avancent, soient plus justes et plus efficaces, se situent à droite. Peut-être que demain ils se situeront ailleurs ».

Capter les « valeurs » historiques de la gauche, revendiquer les figures tutélaires du camp d’en face, c’est une stratégie qu’Henri Guaino a théorisé, et baptisé « désaffiliation » : « La révolution française, Jaurès, le front populaire font partie de mon héritage. Le mot « droite » et le mot « gauche » ont changé de signification tout au long de l’histoire. Aujourd’hui Jules Ferry serait considéré comme à droite de la droite. Clemenceau fut un homme de gauche toute sa vie, aujourd’hui, ce serait plutôt une icône de la droite que de la gauche. Où classerait-on les révolutionnaires ? Condorcet serait-il de droite ou de gauche ? Péguy était il de droite ou de gauche ? Ce genre de question n’a aucun sens. Qu’est ce que ces mots signifient aujourd’hui par rapport à ce qu’ils signifiaient jadis ? Quand Paul Reynaud et Laval s’affrontaient en 1935 sur la dévaluation et la déflation, où était la droite ? Tout ce que je peux dire, c’est qu’aujourd’hui, je suis assez proche du Paul Reynaud de cette époque là et pas du tout du Laval qui prônait la déflation.
Et maintenant ? Dénoncer les dérives du capitalisme français, l’économie de rentes, la spéculation, les parachutes en or, est-ce de droite ou de gauche ? On peut être de droite et trouver que la rente ou la spéculation, c’est le contraire d’un capitalisme qui fonctionne bien, c’est le contraire des valeurs du capitalisme. On peut être de gauche et trouver des vertus au capitalisme…
Au fond, ce qu’on a voulu faire dans cette campagne, c’est la désaffiliation. C’est-à-dire en finir avec ces espèces de fausses filiations qui courent tout au long de l’histoire, sortir de ces étiquettes selon lesquelles chacun serait l’héritier d’une partie de l’histoire de France ». |10|

S’accuser mutuellement de conservatisme est presque un classique de la vie politique française. Mais la stratégie sarkozyenne a ceci de spécifique qu’elle ne cherche pas ainsi à capter les classes moyennes – frange floue mais majoritaire de la population française -, en visant au centre, mais en les prenant en étau. En parlant à leur droite et à leur gauche, à leurs franges supérieures et inférieures, le candidat de l’UMP à bâti une stratégie gagnante par laquelle il encadre idéologiquement les aspirations et/ou les peurs majoritaires pour mieux les faire tomber dans son escarcelle. Ségolène Royal n’obtiendra, elle, plus de 50 % des voix que dans des espaces restreints : les centres-villes et les cités de banlieues délaissées. La manière dont l’UMP mène la « bataille des idées » sur les injustices illustre les rotations de cette hélice électorale.
Le 30 novembre 2005, se tient la convention thématique sur les injustices. Au sortir des émeutes qui ont suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, et alors que le Parlement vient de voter l’état d’urgence, réactivant une loi issue de l’histoire coloniale, le parti du Ministre de l’Intérieur se réunit pour plancher sur les inégalités, les nouvelles injustices, les discriminations et l’épuisement du modèle d’intégration républicain.

La journée de travail s’intitule « Un avenir pour tous dans une société plus juste », mot d’ordre qui ne jurerait pas dans un meeting du PS. « vous vous réfugiez là dans les archétypes », sourit Dominique Paillé, à qui on le fait remarquer. A l’époque, il est encore député des Deux-Sèvres et co-responsable de la convention avec Pierre Méhagnerie. « On a pu avoir l’impression dans la vie politique française que tout ce qui est « approche sociale », « prise en compte des injustices » fait partie du vocabulaire de gauche. C’est vrai pour les 15 ou 20 années précédentes, mais ce n’était pas vrai sous la IVe ou la IIIe République. La force de l’UMP c’est que ce n’est pas le RPR, ce n’est pas non plus l’UDF. C’est un agglomérat de ces familles diverses et parfois antagonistes, plus un grand nombre d’adhérents nouveaux qui sont venus pour suivre Sarkozy. Ils n’appartenaient à aucune de ces chapelles ».
C’est Pierre Méhaignerie, issu du CDS, qui a eu l’idée de monter une convention thématique sur les injustices. C’est avec son collègue, lui aussi centriste, Dominique Paillé, auparavant l’une des figures publiques identifiées de l’UDF, qu’il l’a conduite. Mais à cette tradition humaniste et démocrate chrétienne de la droite française s’ajoutent, lors de la convention de novembre 2005, des références exogènes, venues du syndicalisme (défense de la sécurité sociale professionnelle) et des politiques minoritaires (discrimination positive). Dans son discours de clôture, Nicolas Sarkozy annonce : « Contre les discriminations, il faut créer rapidement dans ce pays une double rupture : d’une part, prouver aux jeunes que l’effort paie et que tous les enfants de la République peuvent accéder à des parcours d’excellence ; d’autre part, refléter la diversité et la richesse de la société française à tous les niveaux de responsabilité ». La perspective, annoncée plus haut par Emmanuelle Mignon, de mise en place en France d’un système inspiré du Texas donnant accès à un pourcentage fixe de lycéens aux classes prépas, annonce de fait une première importation à grande échelle de la politique d’affirmative action.

 » La discrimination positive aurait dû être une idée de gauche ! reconnaît Dominique Paillé, Je me rappelle une phase que Jack Ralite, ministre de la Santé de l’époque, m’avait dite en 81 ou 82 et avec laquelle j’étais d’accord : « le meilleur moyen de combattre les inégalités c’est de traiter les situations de manière inégalitaire ». Or la gauche, sous Mitterrand notamment, et cette dérive est encore valable aujourd’hui, ne traite les choses qu’à travers un esprit de système, strictement égalitaire. C’est aujourd’hui l’inverse qu’il faut faire. Il y a dans notre société des pans entiers de la population qui sont exclus du système. Nicolas Sarkozy le savait plus que d’autres car il était en charge de l’Intérieur. À l’époque à laquelle nous avons fait la convention, les lignes ont commencé à bouger »
Ainsi, tandis que le ministère de l’Intérieur affrontait avec une sévérité agressive les désordres sociaux de la fin de l’année 2005, les animateurs de la pré-campagne de Nicolas Sarkozy, dans le même temps, livraient une analyse beaucoup plus douce, beaucoup plus sociale, des mêmes faits.  » Je me souviens très bien d’une conversation dans l’un de nos comités politiques, après la convention sur les injustices, lors duquel nous avons parlé du CV anonyme, témoigne Emmanuelle Mignon. Quand vient le temps de la motion de synthèse, nous parlons de ce que nous pourrions faire contre les discriminations. Là, bronca des élus : « nous ne voulons plus que le candidat parle de discrimination positive ». Arrive le sujet du CV anonyme. Nouvelle bronca : « c’est débile, ça ne marche pas, ce ne sont pas nos méthodes ». Il y avait 20 élus autour de la table, dont Nicolas Sarkozy. Je me souviens très bien m’être fâchée : « Arrêtez ! Tout le monde sait très bien ce qui se passe dans les boîtes : vous recevez 500 CV pour un poste, et tout ce qui est « Mohammed », « Rachida » et autres, ça part au panier ». À ce moment-là, la conversation s’est retournée et la parole s’est libérée. »

À regarder plus attentivement la manière dont l’UMP a organisé sa discussion interne à propos des injustices, telle qu’elle transparaît dans le document de synthèse, ce qui frappe, c’est surtout l’insistance sur les nouvelles inégalités, telles qu’identifiées par les sciences sociales ces dernières années : inégalités devant les réseaux et les codes sociaux, devant l’insécurité, dans l’accès aux services publics selon les territoires, inégalités sociales de santé, dans l’accès au logement, devant l’emploi et le chômage, « smicardisation » de la rémunération des salariés, échec du système scolaire à corriger les écarts sociaux, inégalités générationnelles, insécurité professionnelle… Mais presque rien sur les inégalités de patrimoine et peu sur les inégalités de revenus. Comme s’il y avait des injustices acceptables, peu ou prou inévitables, qui avaient fini par constituer un état de fait – celles dénoncées par la grille de lecture marxiste classique en termes de classes sociales – et des « nouvelles » formes d’injustices, auxquelles il serait possible de s’attaquer sans pour autant bouleverser l’ordre social. La politique fiscale menée depuis sa prise de pouvoir par Nicolas Sarkozy (protection des niches fiscales pour les plus hauts revenus, allégement de l’impôt sur les successions…) semble confirmer cette lecture. L’alerte sur les nouvelles injustices offrirait ainsi la possibilité de définitivement entériner la permanence des inégalités structurelles traditionnelles.
Autre terrain d’élaboration apparemment contradictoire mais obéissant en réalité à ce même mouvement qui évoque l’hélice de l’ADN- : l’insécurité. Cette fois-ci entendue, lecture de Robert Castel à l’appui, dans le sens d’une insécurité sociale. « . Le Pen a prospéré sur la misère et la misère naît souvent des inégalités, analyse Dominique Paillé. Ce constat nous a guidés. Pour avoir une cohésion nationale forte, un progrès économique et social pour toute notre société, il y a urgence à réduire les inégalités ». Nouveau paradoxe : fin 2005 et début 2006, tandis que de lourdes peines de prison ferme pleuvent sur les émeutiers, la direction de l’UMP découvre une nouvelle question sociale : « Je vais battre ma coulpe de manière tout à fait honnête, ajoute Dominique Paillé, je ne connais pas beaucoup le problème des banlieues. Je suis issu de l’ouest où il n’y a même pas d’immigration, même pas de banlieue, je suis élu d’une zone rurale, ma circonscription est tout à fait tranquille. Ces émeutes-là m’ont conduit à aller voir sur place. Il y a des quartiers de la banlieue parisienne où je n’avais jamais été. Je travaille dans le 8e, j’habite le 6e. J’ai reçu des représentants de ces communautés, d’acteurs de ces milieux. À tel point que pendant ma campagne électorale, Rost, un jeune rappeur au départ très anti-sarkozyste est venu me soutenir. Ces émeutes-là m’ont ouvert les yeux sur la réalité. Mais je suis un phénomène un peu rare ». Dominique Paillé a été battu aux élections législatives de juin 2007.

La gauche dépouillée de ses pourvoyeurs d’idées
André Glucksman et Max Gallo ont été reçus à l’Élysée le 5 juillet 2007, en compagnie d’Hélène Carrère d’Encausse, de Claude Lanzmann et d’Eric Marty. Dans les mois qui ont précédé, présence aux meetings abondamment médiatisés, rencontre avec le président aussitôt révélée, tribune dans la presse commentée par tous, les intellectuels télévisuels auront, eux aussi, marqué le rythme de la campagne de Nicolas Sarkozy, sur le registre d’une figuration symbolique qui a tout de la prise de guerre. »Ceux-là, ils sont plus sur…, hésite pour une fois un instant Emmanuelle Mignon, …sur le volet « je raconte une histoire aux Français ». Ce n’est pas péjoratif : expliquer aux Français que la France a une identité, qu’elle n’a pas à en rougir, qu’elle vient de loin, qu’elle a une histoire, une géographie…La victoire de Sarko vient de sa capacité à raconter une histoire ».

Le 20 mai 2007, à peine 15 jours après le second tour des élections présidentielles, un article du Monde annonce que  » la « dircab » de Nicolas Sarkozy cherche à « débaucher quelques intellectuels de gauche et de renom |11| », en vertu du principe d' »ouverture » qui vient de faire entrer au gouvernement toute une série de personnalités issues du parti socialiste. La République des idées, think tank né de l’auto-dissolution de la fondation Saint-Simon qui possède une collection au Seuil, y est citée comme objet de convoitise de l’Élysée, et plus particulièrement, l’économiste Éric Maurin. Battue dans les urnes, la gauche est en passe de se faire dérober l’une de ses plus précieuses ressources : ses pourvoyeurs d’idées. « Ce que le président m’a demandé, c’est de continuer à l’alimenter en idées afin qu’il ne soit pas enfermé dans la gestion quotidienne des choses, explique Emmanuelle Mignon. La réalité, c’est que pour l’instant, la priorité c’est la mise en œuvre des réformes. Mais il veut qu’on entretienne tout le travail que j’ai réalisé avec les intellectuels de gauche. C’est inédit, ça ne se fait pas, mais ce que je voudrais vraiment, c’est que les intellectuels aient porte ouverte à l’Élysée. Mais pas les intellectuels qu’on invite à déjeuner pour se sentir plus intelligent en repartant du déjeuner. Je voudrais que les conseillers techniques en charge des dossiers puissent travailler en étroite intelligence avec ceux qui cherchent ».

La directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy a des noms précis en tête : l’économiste Philippe Askenazy, auteur de Les désordres du travail à la République des idées (2004), Patrick Simon, socio-démographe à l’INED, spécialisé sur l’anti-discrimination (et membre du comité de rédaction de Mouvements), et… Éric Maurin :  » c’est vrai que j’ai essayé de le recruter. Je ne suis pas encore désespérée… ». Des collaborations qui dans son esprit pourraient prendre la forme de « missions », amenant les intéressés à rencontrer régulièrement le président de la République. En septembre, on apprend qu’Eric Maurin fait partie de la mission sur le métier d’enseignant initiée par le ministère de l’Éducation, dans laquelle on trouve aussi Michel Rocard et Agnès Van Zanten.
Comment Emmanuelle Mignon choisit-elle ses interlocuteurs parmi les chercheurs ? « On a toujours cherché à avoir les meilleurs, ceux qui ont une vraie pensée ». Pourquoi un tel goût pour les auteurs de la République des idées ? « Parce qu’ils pensent ! ». Il ressort de cette tentative de cartographie des ressources intellectuelles de la campagne Sarkozy qu’en sus d’un tropisme affiché vers les penseurs « de gauche », elles reflètent une vision classique du travail de la pensée, marquée par la culture de « l’excellence » qui tient à la fois du vocabulaire du management entrepreunerial et de la méritocratie républicaine.

Des penseurs de gauche à l’Élysée de Sarkozy ? Une comédie absurde ou l’indice que la droite de 2007 a vraiment changé ? « La droite c’est…- on a tellement fait notre révolution que je n’arrive même plus à la formuler – … c’est quand même l’idée de la responsabilité individuelle, analyse Emmanuelle Mignon, Là où la droite a énormément évolué, c’est en reconnaissant qu’il y a des gens qui sont devant des obstacles objectifs tels que, même avec la meilleure volonté du monde, ils n’arriveront pas à s’en sortir. Qu’il y a aussi une responsabilité de la société ».Au moment où la gauche se demande encore si elle doit être sociale, sociale-libérale ou sociale-démocrate, la droite française revendique d’être déjà tout cela.

Après l’élection…

Ce travail sur les idées ne fut que l’un des aspects de la campagne de Nicolas Sarkozy. Impossible d’en apprécier exactement la part dans la victoire du 8 mai. Communication, réorganisation de la structure de l’UMP, défense des valeurs classiques de la droite hexagonale… L’analyse de la stratégie sarkozyenne d’accès au pouvoir ne serait pas complète sans la prise en compte de ces autres dimensions, tout aussi cruciales. Et il faut se garder de plaquer une analyse trop mécaniste sur les causes supposées d’un succès électoral, surtout quand ses propres acteurs en sont les narrateurs principaux. À les entendre, rien ou très peu ne saurait être dû au hasard.

Cela dit, c’est sans doute dans sa capacité à établir des liens avec les travaux – à défaut de leurs auteurs – de nombreux chercheurs de pointe que la « new droite » a le plus manifesté sa rupture d’avec une certaine tradition liant les intellectuels à la gauche. Cette nouvelle donne politique est d’ailleurs sans doute autant le fait de l’offensive de la droite en la matière que des atermoiements de la gauche, globalement incapable d’articuler la créativité intellectuelle du moment à son discours idéologique.
Reste une grande inconnue : l’héritage de ce tour de force. Car les particularités de l’élection présidentielle dans la vie institutionnelle sont telles (choix d’une personne, enjeu de représentation collective, monarchie républicaine…) qu’il paraîtrait bien imprudent d’imaginer que l’accomplissement de 2007 puisse sans heurts servir de recettes pour les prochaines échéances électorales. La grande majorité du brain trust de Mignon a rejoint les cabinets du nouvel exécutif, signifiant clairement que ce n’est plus rue de la Boétie que cela se passe. Quelles conclusions les cadres du parti majoritaire de la droite française tireront-ils d’une méthode pensée pour un seul homme ? Commentant « l’ouverture » selon Nicolas Sarkozy, Claude Guéant reconnaît qu’il s’agit surtout « de réunir les meilleures compétences pour appliquer les idées qui sont les siennes ». Pas sûr que l’art de la bataille des idées survive à la stratégie solitaire de son chef.


|1| N. BEYTOUT, A. BREZET, C. JAIGU et J. WAINTRAUB, Sarkozy : « le vrai sujet, ce sont les valeurs », Le Figaro, 17 avril 2007.

|2| Le Point, n° 1827, 20 septembre 2007.

|3| Entretien avec les auteurs le 8 septembre 2007. Les autres citations de Claude Guéant sont extraites du même entretien.

|4| STEPHANE MAUGENDRE, La double peine est morte. Vive la double peine !, Mouvements n°35, mai 2004, consultable sur |->./ »spip_note »>|5| JADE LINDGAARD, La grande « chasse aux idées », ou comment les politiques en consomment un maximum, sans toujours sans servir, in STEPHANE BEAUD, JOSEPH CONFAVREUX et JADE LINDGAARD (dir), La France Invisible, La Découverte, 2006.

|6| Entretien avec les auteurs, 11 juillet 2007. Les autres citations d’Emmanuelle Mignon sont extraites du même entretien.

|7| Entretien avec les auteurs, 3 septembre 2007. Les autres citations de Julien Veyrier sont extraites du même entretien.

|8| Entretien avec les auteurs, 8/10/07

|9| Entretien avec les auteurs, 25 septembre 2007. Les autres citations de Brice Teinturier sont extraites du même entretien.

|10| Entretien avec les auteurs, 8/10/07

|11| CLAIRE GUELAUD, La « dircab » de Nicolas Sarkozy cherche à recruter à La République des idées, Le Monde, 20 mai 2007.