La Conférence Mondiale des Peuples sur le Changement Climatique, convoquée par Evo Morales s’ouvre ce mardi à Cochabamba. Mouvements publie la lettre de l’écrivain urugayen Eduardo Galeano, par laquelle il a souhaité s’adresser à l’ensemble des participants.

Malheureusement, je ne pourrais pas être avec vous.

Un bâton s’est mis dans la roue, qui m’empêche de faire le voyage.

Mais je veux accompagner d’une façon ou d’une autre votre réunion, cette réunion des miens, et il ne me reste plus d’autre choix que de faire le peu que je peux et non l’un peu plus que je veux.

Et pour y être sans y être, je vous envoie au moins ces quelques mots.
Je veux vous dire : Pourvu qu’il puisse être fait tout le possible, et aussi tout l’impossible, pour que le Sommet de la Terre Mère soit la première étape vers l’expression collective des peuples qui ne dirigent pas la politique mondiale, mais la subissent !

Pourvu que nous soyons capables de faire avancer les deux initiatives que propose le compañero Evo : le Tribunal de la Justice Climatique et le Référendum Mondial, contre un système de pouvoir fondé sur la guerre et le gaspillage, qui méprise la vie humaine et vend nos terres au plus offrant !
Pourvu que nous soyons capables de parler peu et d’agir beaucoup ! Grand mal nous a été fait, et continue à nous être fait, à cause de l’inflation des mots, qui est en Amérique Latine plus nocive que l’inflation monétaire. Et aussi, et surtout, nous sommes fatigués de l’hypocrisie des pays riches qui sont en train de nous laisser sans planète tout pendant qu’ils prononcent de pompeux discours pour dissimuler l’enlèvement.

Certains disent que l’hypocrisie est l’impôt que paie le vice à la vertu. D’autres disent que l’hypocrisie est l’unique preuve de l’existence de l’infini. Et les déclarations de ce qu’on appelle la « communauté internationale », ce club de banquiers et de guerriers, nous montrent que les deux définitions sont correctes.

Je veux célébrer, cependant, la force de vérité qui irradie des mots et des silences naissant de la communion humaine avec la nature. Et ce n’est pas un hasard si ce Sommet de la Terre Mère a lieu en Bolivie, cette nation des nations qui se redécouvre après plus de deux siècles de mensonges.
La Bolivie vient juste de fêter les dix ans de la victoire populaire dans la guerre de l’eau |1|, lorsque le peuple de Cochabamba fut capable de mettre en déroute une entreprise californienne toute-puissante, et propriétaire de l’eau par l’opération d’un gouvernement qui se disait bolivien et était fort généreux avec les autres. Cette guerre de l’eau fut une des batailles que cette terre continue de livrer pour défendre les ressources naturelles, c’est-à-dire : pour défendre son identité avec la nature.

Il y a des voix du passé qui parlent à l’avenir.

La Bolivie est une des nations américaines où les cultures indigènes ont su survivre, et ces voix résonnent aujourd’hui avec plus de force que jamais, malgré le long temps de la persécution et du mépris.

Le monde entier, tout hébété qu’il est, déambulant comme un aveugle dans une fusillade, devrait écouter ces voix. Elles nous apprennent que nous, petits humains, faisons partie de la nature, et sommes parents de tous ceux qui ont des jambes, des pattes, des ailes ou des racines. La conquista européenne a condamné tous les indigènes qui vivaient cette communion et y croyaient à être fouettés, égorgés ou brûlés vifs pour idolâtrie.

Depuis la Renaissance européenne, la nature est devenue une marchandise ou un obstacle au progrès de l’homme. Et aujourd’hui encore, ce divorce entre nous et elle persiste, à tel point qu’il est toujours des gens de bonne volonté qui ont pitié pour cette pauvre nature, si maltraitée, si abîmée, mais qu’ils considèrent du dehors.

Les cultures indigènes la voient du dedans. En la voyant, je me vois. Ce qui est dirigé contre elle l’est contre moi. Je me (re)trouve en elle, mes jambes sont aussi le chemin qu’elles font.

Alors célébrons ce Sommet de la Terre Mère ! et pourvu que les sourds nous écoutent : les droits de l’Homme et les droits de la nature sont les deux noms d’une même dignité.

Je vous envoie toute mon amitié, depuis Montevideo.

(traduit de l’espagnol par Morgane Iserte dans le cadre du projet www.m-e-dium.net, initialement publié par IPS)

(portrait par Daniel Zanini H.)


|1| La guerre de l’eau en Bolivie, aussi connue sous le nom de « guerre de l’eau de Cochabamba », désigne une série de mobilisations sociales qui se déroulèrent à Cochabamba, la troisième plus grande ville de Bolivie, entre janvier et avril 2000 à la suite de la privatisation du système municipal de gestion de l’eau. Consécutif au doublement des prix de l’entreprise Aguas del Tunari, filiale du groupe nord-américain Bechtel, ce cycle de protestation s’est conclu par l’annulation du contrat de concession de service public accordé pour quarante ans à l’entreprise et par l’abolition de la loi 2029, qui prévoyait la privatisation des eaux du pays. (source : wikipedia, NdT.)