QUESTIONS QUI FACHENT. Le travail doit-il être au centre de tout projet de gauche ? Oui, à condition de donner toute sa place au « care », ce travail en direction des autres qui donne son sens au mot « solidarité ». 29 septembre 2007.

Les théories du care, c’est-à-dire du « souci des autres », nous apprennent que se soucier n’est pas une attitude. C’est d’abord un travail, qu’il s’agisse d’un travail psychique – il faut s’abstenir par exemple de faire toujours les choses à la place des enfants pour qu’ils deviennent autonomes -, ou d’un travail matériel, comme nettoyer sa maison. S’intéresser à l’autre n’est ni naturel, ni spontané. Cet aspect a été négligé par la tradition philosophique… sans doute parce que les philosophes avaient des épouses ou des bonnes pour s’occuper d’eux et nettoyer leur maison. L’éthique féministe du care a permis de transformer les théories de la justice et la conception du vivre ensemble en intégrant des tâches jusqu’alors invisibles.

À quoi ressemblerait une politique du care ? À Bogota en Colombie, le slogan de la ville, à l’initiative de l’actuelle mairie de gauche, est « Bogota sans indifférence ». Depuis une quinzaine d’année, la politique du souci s’y décline dans diverses actions quotidiennes où ce qui est premier ne relève pas de l’utilitaire, ni du global mais de la proximité et du respect de la diversité. Les repas fournis aux enfants scolarisés en sont un des éléments les plus frappants. L’initiative fonctionne, la vie a changé qualitativement, ce qui contraste avec l’ambiance des villes occidentales, notamment à Paris qui est, à mon sens, une ville où règne l’indifférence à autrui.

Le paradoxe est que cette politique du care est difficilement imaginable en France, un pays bien moins marqué par la violence que la Colombie, parce que sous prétexte que nous disposons des services publics, nous avons tendance à attendre que l’Etat s’occupe de tout. Or, on constate, d’un côté, l’effritement problématique de ces acquis, et de l’autre, la démission croissante de la plupart d’entre nous, sous prétexte que, forcément, les vieillards, les enfants et les handicapés seraient « pris en charge ». Cette idéologie est démentie par les faits, comme en a témoigné la canicule en 2003.

L’éthique du care commence à être discutée en France, au même moment où à l’hôpital, le discours gestionnaire l’emporte. Il faut soigner les gens, mais à un coût raisonnable pour la société. Soit, mais le contribuable n’est jamais vraiment informé. Je ne connais pas un seul article de fond en économie de la santé, accessible au néophyte, qui expliquerait pourquoi il faudrait supprimer un tiers des établissements existants, ceux des petites villes, pour créer des pôles performants dans les grandes villes. Personne n’explique non plus combien il faudra effectuer de kilomètres pour se faire plâtrer un poignet ou recoudre l’arcade sourcilière… à moins que le « marché » ne soit confié à des intérêts privés ?

Par ailleurs, on a réorganisé le service hospitalier en créant des catégories gestionnaires, que l’on appelle des groupes homogènes de malades. Ces catégories permettent de calculer le coût d’une pathologie, en mettant les services et les hôpitaux en compétition les uns avec les autres : de meilleurs résultats pour un moindre coût. On laisse complètement de côté le fait qu’une grande partie des usagers de l’hôpital est composée de vieillards, de populations désocialisées, avec des problèmes judiciaires, psychologiques ou sociaux, qui ont des pathologies très complexes engageant le rapport au corps, à la psyché, à la famille et à la société, des patients qui n’entrent pas dans les cases de la gestion et qui ne sont pas rentables.

Le nœud du problème, et c’est là où c’est vraiment une question qui fâche pour la gauche, c’est que ces politiques gestionnaires ne sont pas le fait de gouvernements de droite. Elles ont été mises en place sous la gauche jospinienne par des gens proches du pouvoir de l’époque. Sur la question du care, le conflit n’est donc pas entre la gauche et la droite, mais entre la gauche et la gauche. D’un côté, la gauche néolibérale qui campe sur des positions qui peuvent sembler rationnelles – la santé a un coût – et je ne m’oppose pas à la gestion, car il faut évidemment gérer correctement l’argent du contribuable. Mais si gérer implique de ne pas prendre en compte la spécificité des équipes de soin, les difficultés auxquelles elles sont confrontées et les publics réels qui leur font face, alors, on s’aperçoit que ce discours se construit d’une façon très défensive : « On n’a pas le bon personnel, ni les bons malades », etc. Ce discours se diffuse jusque dans les médias une psychologie péjorative à l’encontre des soignants qui font leur travail dans des conditions adverses et auxquels on peut seulement reprocher de n’en pas témoigner plus dans l’espace public.

De l’autre, une approche du care, fondé sur la conscience qu’on ne répare pas les humains comme on monte des boulons. Encore une fois, le souci des autres ne s’improvise pas. Il n’y a pas des gens naturellement chaleureux et attentionnés. La relation avec les malades n’est pas toujours agréable et ne prend pas cinq minutes. Le care s’inscrit dans la durée. On peut s’essouffler, ce pourquoi il faut une coopération, avec des relais, des temps de pause, etc. Il faut des conditions collectives, qui donnent la possibilité de s’entraider.

Le care, me semble-t-il, est vraiment une valeur de gauche. Dans « liberté, égalité, fraternité », ce que la fraternité désigne, c’est la solidarité. Les politiques d’égalité, pour lesquelles les féministes notamment ont lutté, n’ont pas tenu leurs promesses, un déplacement de la réflexion vers la solidarité pourrait ainsi s’avérer fécond.