LIVRE. Stephen Mennell, The American Civilizing Process, Cambridge, Polity Press, 2007

À l’heure où, dans le cadre des élections américaines, beaucoup se demandent où en est l’empire américain, l’ouvrage de Stephen Mennell, professeur de sociologie à l’University College of Dublin, vient donner une ampleur salutaire aux réponses habituellement toutes faites. L’enjeu de l’ouvrage est en fait double, comme le suggère le titre. Le premier est de montrer la pertinence des analyses de Norbert Elias en termes de « processus de civilisation », dont l’auteur est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux, en les adaptant au cas américain et en prolongeant la perspective initiale au début du XXIe siècle ; le second, par cette approche comparée sur le temps long, est de renouveler la compréhension de la nature du caractère social et de la puissance américaine.

Dans cet objectif, Stephen Mennell aborde en douze chapitres très synthétiques les aspects étudiés jadis par Elias pour l’Europe. Toutes les analyses et discussions ne pouvant être évoquées, nous proposons certaines des principales conclusions. Dès le XVIIIe siècle, les « pères fondateurs » ont eu un discours sur la civilisation américaine, suggérant notamment que le libre jeu des interactions devait produire de soi-même une harmonie sociale, et que cela nécessitait un État faible. L’affirmation de cette « civilisation américaine » passe également par une désignation continue des « autres », les indigènes américains, les noirs, les Européens etc. Il n’y a là rien de neuf. Les Américains des débuts de la troisième République et les perceptions postérieures s’inscrivent ici dans une histoire commencée il y a longtemps en Europe, transferée, via les colons, sur le nouveau continent. Stephen Mennell rappelle que lorsque les occidentaux utilisent le terme « civilisation », c’est qu’ils sont devenus inconscients du long processus de civilisation, jamais achevé, qui a mené jusqu’à eux.

Il convient alors pour lui d’étudier les évolutions plus factuelles qui ont marqué l’histoire américaine. L’étude des codes de comportements sur un long temps, XVIIIe-XXIe siècles, dégage un processus globalement similaire au cas européen en termes de manières de table, de crachat, de mouchage, de toilette, de pudeur et d’hygiène… Des différences sont perceptibles, mais la plus importante est la plus grande égalité dans les « mœurs » côté américain, et une moindre déférence à l’égard des élites. Des formes de distinction et de stratification sociale s’imposent bien sûr, mais elles sont plus fines et informelles –ce qui explique notamment la plus grande attention américaine aux interactions.

Cette particularité est liée au fait qu’il n’y a pas eu d’aristocratie structurée ou de cour comme en Europe. Les États-Unis possèdent évidemment des élites, mais aucune n’a pu servir de modèle de comportement dominant. Il existe plutôt une compétition entre différents types, notamment entre l’aristocratie martiale du Sud, dont certains traits persistent encore aujourd’hui, et les classes supérieures du Nord, grands propriétaires, bourgeoisie intellectuelle et ploutocratie industrielle. Ces « quasi-aristocraties » ont laissé des marques sur le caractère social américain, mais ne sont pas décisives. Un autre moteur du processus de civilisation s’est exprimé plus fortement : le marché. L’importance de ce dernier dans les processus de standardisation, d’autocontrôle et d’anticipation des actions est un classique de la sociologie. Mennell suggère cependant que, plus que le marché, ce sont les formes d’organisation (politiques, religieuses, capitalistes) qui s’imposent en même temps, qui sont les plus importantes (le lien entre les deux restant l’objet de débat). Par leur capacité de socialisation et d’absorption des activités sociales, elles jouent un grand rôle dans la diffusion de la retenue, de la gestion des émotions et de l’usage des négociations. Avec la méfiance à l’égard de l’État et l’absence d’anciennes élites rivales, ces dernières auraient connu un développement tout particulier aux États-Unis.

Mennell aborde ensuite la question délicate de la violence aux États-Unis. L’analyse impose des nuances : considérée sur un temps long, la courbe des homicides suit une tendance à la baisse similaire à ce que l’on observe pour l’Europe. Comme elle, elle connaît d’ailleurs des sautes liées aux moments de crises économiques et sociales et des groupes sociaux marqués parallèlement par des processus de « décivilisation » –de manière plus vive aux États-Unis (et de plus en plus avec le retrait de l’État depuis les années 1980). En revanche, s’il y a bien pacification tendancielle, la courbe reste en valeur absolue toujours plus élevée. Pour comprendre cette spécificité, Mennell évoque les thèses classiques d’une culture de la violence propre aux États-Unis ou le rôle des armes, mais il reprend surtout la thèse provocante de Peter Spierenburg selon laquelle la « démocratie serait arrivée trop tôt aux États-Unis » : il faut entendre par là que la phase de concentration des pouvoirs n’a pas été assez longue et que l’État n’a pas eu le temps de suffisamment monopoliser la violence légitime. Les écarts entre le Nord et le Sud en sont une trace (ce dernier reste plus longtemps marqué par la pratique des lynchages et fait plus usage de la peine de mort).

Il est donc inutile de séparer les facteurs d’explication (psychologique, culturels, politiques, sociaux), mais il faut saisir la chaîne d’interdépendance dans lesquels ils sont pris. Suivant le plan d’Elias, Mennell s’intéresse, dans un second temps, à la construction de l’État-nation américain. Il est commun de dire qu’il est moins fort que dans les pays européens. Il n’en est pas pour autant inexistant. L’auteur rappelle les conflits qui ont présidé à sa mise en place, contre les Indiens tout d’abord, entre puissances coloniales européennes ensuite, puis, après la guerre d’Indépendance, entre les Américains et les précédents. La conquête du territoire américain n’était pas « nécessaire », elle se fait une guerre après l’autre, en fonction des opportunités. La frontière peut ainsi être lue comme un lieu particulier de « décivilisation » et comme un processus continu de création d’État-nation. Cependant, plus les États américains l’emportaient, plus leur capacité à s’imposer sur le territoire augmentait et pouvait être planifiée. C’est une des différences avec la construction des États-nations européens. Eux naissent aussi, au Moyen-Age, de conflits et d’éliminations continus, mais le rapport de force reste plus équilibré entre les structures en formation. Les États-Unis n’ont eux cessé de multiplier les victoires, faisant pencher au fur et à mesure le rapport de force en leur faveur, et avec lui la capacité de prévoir et d’imposer la suite des évènements. La politique internationale suit cette balance instable des pouvoirs si l’on considère la doctrine Monroe, puis les deux guerres, la Guerre froide et la chute de l’Empire soviétique, jusqu’au Dubya Addendum de 2002, rédigé après les attentats du 11 septembre, qui proclame le droit des États-Unis à intervenir dans n’importe quel pays. Rien de prévu, mais un processus ininterrompu de renforcement.

Parallèlement à l’acquisition des territoires, la construction de l’État-nation procède de processus de pacification et de stabilisation interne. Comparable à ceux d’Europe, ils passent par l’urbanisation, l’immigration, l’affirmation des forces de police, le développement des institutions judiciaires, de la monnaie, des impôts…Ils ne se font pas plus facilement et provoquent des « integration struggles », comme le racisme, le ressentiment du monde rural envers les villes, les résistances à la bureaucratie gouvernementale, les luttes au sein des milieux financiers. Le plus marquant reste la guerre civile américaine, qui laisse des traces d
ans le paysage politique et social actuel. L’armée est un cas à part : longtemps objet de méfiance, elle s’impose au fur et à mesure des guerres pour devenir dans les années 1960 et surtout à l’orée du XXIe siècle un complexe militaro-industriel au poids excessif. Ces processus externes et internes entraînent une plus grande « identification mutuelle » des Américains, dont le fondement est le fameux « rêve américain ». Toutefois, si les inégalités ont longtemps suivi un rythme comparable à l’Europe et si la mobilité sociale a été plus forte au XIXe siècle, force est de constater que les premières ont atteint un écart unique à la fin du XXe siècle, et que la seconde s’est bloquée au même moment. L’expliquent, entre autres, le passage d’un réseau d’interdépendance national à un réseau international, les modifications de l’organisation du travail mais aussi le retrait du système de protection social américain –à tel point que, jusqu’à récemment, il paraissait évident à certains économistes américains que les États-Unis devaient adopter un système de santé à « l’européenne ». Il existe donc un décalage entre la réalité et le « rêve ». Celui-ci assure en outre un système d’identification non pas mutuel, mais asymétrique, dans lequel les pauvres sont particulièrement responsables de leur pauvreté. Reste un dernier élément, moins présent dans l’analyse d’Elias, la forte religiosité américaine, dont le retour du créationnisme est l’aspect le plus frappant. Beaucoup d’américains participent à une église établie, il existe une religion civile américaine, et l’histoire religieuse est marquée par de fréquents « Grand Réveil », mené par différentes églises mais toujours caractérisés par une ferveur très intense. Ce phénomène n’est pas forcément contradictoire avec le processus décrit : on peut le lire comme une forme institutionnalisée d’abandon de l’autocontrôle et d’explosion émotionnelle. Cela n’explique pas la différence avec le cas européen. À l’échelle mondiale, c’est à vrai dire la sécularisation européenne qui semble l’exception. Néanmoins, si l’on conserve la comparaison initiale, la réalité des dangers (physiques ou sociaux) et surtout la peur de ces derniers, accrue par les paniques morales médiatiques, pourraient expliquer le plus grand besoin de religion américain, entretenu par ailleurs par le pluralisme des églises et la performativité du marché religieux.

Au terme de cette vaste analyse qui embrasse d’autres aspects, les États-unis apparaissent réinscrits dans le temps et l’espace. Le processus de civilisation s’est donc déplacé de l’Europe vers les États-Unis, avec ce qu’il suppose d’intégration et d’impérialisme, et a connu une forme à la fois proche et décalée au fur et à mesure de son histoire. On comprend mieux le sentiment étrange de proximité et de distance qui sépare les Européens et les Américains (ces génériques masquant eux-mêmes une grande variété de situations). C’est peu de dire que les enjeux initiaux sont remplis. Il pouvait paraître curieux d’inscrire à l’avance l’analyse dans une démarche déjà fixée, fût-elle celle d’Elias. L’approche montre toute sa pertinence, mais elle est renouvelée, car le cas américain éclaire des points de débats et les travaux initiaux sont complétés par les nombreuses recherches (curieusement peu traduites en France) qui ont été menés depuis : le processus de civilisation s’accompagne de formes de décivilisation, il n’est pas uniquement propre à l’Europe, les équilibres paraissent plus fragiles, le problème religieux est abordé et l’analyse des interdépendances est complétée par la sociologie des organisations. Il n’y a pas imitation, mais prolongement. Mennell utilise pour cela l’ensemble des travaux d’Elias, conserve la perspective relationnelle et surtout la dynamique d’ensemble : c’est sans doute la meilleure manière de lui rendre hommage et d’en actualiser la force d’intellection.

Côté américain, les États-Unis semblent ainsi dans bien des domaines précurseurs ou « plus » civilisés que les pays européens. Certains traits apparaissent spécifiques. Il est difficile d’identifier un caractère social américain : les contrastes en termes de conduites sont moins marqués qu’en Europe, mais les manières d’être civilisé plus variées. Le sentiment national, fort, est également ambigu et difficile à saisir. L’actuelle religion du marché dégage par ailleurs la complexité possible des liens entre les processus. Elle accroît l’efficacité des stratégies à court terme des entreprises, mais leurs effets à long terme, comme l’environnement, ne peuvent être pris en compte. Le marché, jamais pur, est une structure de pouvoir prise dans la société, et la capacité d’anticipation propre au processus de civilisation n’est donc pas positive « en soi ». Seule une régulation publique peut imposer d’autres formes d’anticipation. Le problème est que, vu leur position dominante à l’échelle mondiale, la structure de pouvoir des États-unis pèse sur le reste du monde. C’est un autre trait : la position américaine mondiale est si dominante qu’elle entraîne un processus de « dé-démocratisation fonctionnelle », avec des Américains qui ont du mal à comprendre les autres pays, mais sont capables d’imposer les étiquettes, et un reste du monde qui est de plus en plus intégré à ce pouvoir, mais qui connaît de mieux en mieux les États-Unis. Qu’en est-il, alors, de l’empire, pendant américain de ce que fut l’impérialisme européen en son temps ? Tout en répondant d’abord à ses intérêts, les États-Unis ont apporté des bénéfices à l’échelle mondiale, notamment pendant la guerre froide. Avec l’hyperpuissance, les équilibres sont aujourd’hui modifiés. Mais comme pour la cour de Louis XIV, Stephen Mennell rappelle que l’exercice de l’autorité n’est pas absolu. Il passe par des liens, lois et protocoles, d’autant plus nets que les Américains découvrent que les années 1990 n’ont pas mené à l’unilatéralisme, mais au multilatéralisme.

Récusant tout anti-ou pro-américanisme, cette analyse multifocale très riche retrace précisément le réseau d’interdépendance et les fragiles équilibres dans lesquels se trouvent actuellement les États-Unis, au terme de leur longue histoire. L’effort de distanciation est salutaire, et cette somme s’inscrit elle-même dans le rapport de force décrit : ce que peut faire l’Europe, c’est aider les États-Unis à prendre conscience de leur situation, de manière lucide et raisonnée. La suite n’est pas écrite : les choix et les possibilités restent multiples et dépendront notamment de la capacité américaine à saisir les relations en jeu et à accepter ou non de partager le pouvoir. Vus depuis cette focale, les termes du débat politique américain paraissent plutôt hésiter par rapport à ces enjeux, laissant percer la cécité décrite. Comme pour achever définitivement les réticences à l’égard des travaux d’Elias, qui estimait au seuil de la seconde guerre mondiale que « la civilisation n’est pas encore terminée », Stephen Mennell s’avoue, lui, dans un contexte moins explosif, plus pessimiste.