La « crise des réfugiés » a pris l’Europe de court à l’été 2015. Il était pourtant prévisible que les populations prises dans l’étau des guerres au Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique chercheraient refuge en dehors de leurs pays, d’abord dans les pays limitrophes, puis après avoir saturé les capacités d’accueil, en Europe et ailleurs. Alors que la méditerranée était depuis plusieurs années le théâtre sinistre des traversées périlleuses depuis l’Afrique et la Turquie, les Balkans se sont transformés en corridor et risquent fort de devenir une nasse si les frontières de l’UE gardent leur prétention à l’étanchéité. De leur côté les gouvernements européens se montrent timorés ou hostiles à l’accueil de nouveaux réfugiés, négociant des quotas au rabais très éloignés des besoins actuels. Les opinions publiques chauffées à blanc apparaissent divisées : alors que des mouvements de solidarité se lèvent dans tous le pays d’Europe, d’autres mobilisations appellent au repli et refusent l’accueil. Nous payons des décennies de culture politique de la fermeture, du discours anti-immigré devenu une véritable doxa qui traverse tous les clivages politiques. Mouvements met en ligne une série d’entretiens et de textes pour démonter cette doxa mortifère qui nous empêche de penser l’avenir de nos sociétés multiculturelles où la circulation des populations est une donnée incontournable, et pour répondre à l’impératif actuel d’accueil.

Entretien avec François Gemenne, chercheur en Sciences Politiques 

Mouvements : L’arrivée massive de réfugiés de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et de la corne d’Afrique semble avoir pris les pays Européens de court, pourtant les déplacements de population dans ces pays sont massifs et ce depuis plusieurs années. Les gouvernements européens pensaient que les pays limitrophes continueraient à absorber la totalité des populations déplacées ou tablaient-ils sur le rôle tampon des pays de première ligne que sont la Grèce, les pays des Balkans et d’Europe de l’Est ? Pour le dire autrement, ont-ils espéré avec cynisme que les flux n’arriveraient pas jusqu’à eux ou sont-ils tout simplement incapables d’anticiper ?

François Gemenne : Je pense que la réponse tient dans un mélange d’aveuglement, d’inertie et de cynisme. L’arrivée massive de réfugiés était évidemment largement prévisible, et c’est en quelque sorte l’Europe elle-même qui s’est placée dans cette situation. La racine du problème, c’est l’incapacité de l’Europe à se doter d’une politique commune en matière d’asile – je ne parle même pas ici de l’absence de projet en matière de politique migratoire, même si les deux sont évidemment liés. On l’a encore vu avec l’incapacité de la Commission européenne à faire accepter le système de quotas, qui est pourtant une idée assez basique et date d’il y a vingt ans au moins: les Etats sont arc-boutés sur leur souveraineté nationale et refusent l’idée qu’une autorité supranationale comme la Commission puisse décider à leur place qui a le droit de rentrer sur leur territoire. Le résultat, c’est que la politique européenne en matière d’asile se réduit à la fermeture et au contrôle des frontières extérieures – c’est-à-dire la sphère de compétence de FRONTEX, qui est quasiment le seul exemple de coopération européenne sur ces questions. Le résultat, c’est que lorsqu’il y a des déplacements de populations importants, l’Europe se trouve prise de court.

Les accords de Dublin par exemple, négociés dans les années 1990, ne peuvent évidemment fonctionner que s’il y a aussi une politique commune d’asile, avec notamment, à tout le moins, une harmonisation des critères d’asile. Sinon il est évident que toute la responsabilité de l’accueil va incomber aux pays de première ligne! Et je ne parle même pas ici de la grande injustice que ce système représente pour les demandeurs d’asile eux-mêmes. Par son incapacité à développer un projet politique d’accueil, l’Europe a en réalité confié les clés de sa politique d’asile et d’immigration aux passeurs : ce sont eux qui décident qui pourra rentrer dans l’Union, à quel endroit et à quel moment. Comme le nombre de déplacés est sans cesse plus important et comme les frontières extérieures de l’Europe sont toujours plus hermétiques, il est naturel que le commerce des passeurs prospère. Et continuera de prospérer tant que l’Europe n’aura pas de projet politique en matière d’asile et d’immigration: c’est pour ça que les opérations actuelles de lutte contre les passeurs ne sont que des coups dans l’eau.

Donc je dirais qu’il y a à la fois une incapacité à anticiper, qui trouve son origine dans le refus des Etats d’abandonner une partie de leur souveraineté nationale en la matière, et une bonne dose de cynisme et d’aveuglement : l’Europe espérait clairement que les pays voisins continueraient, comme ils le font actuellement, à absorber l’essentiel des flux. Et c’est exactement ce qui se passe pour la majorité des réfugiés. Ce que l’Europe n’avait pas prévu, c’est le développement de l’activité des passeurs et la capacité des migrants et réfugiés à se payer leurs services. Mais c’est l’Europe elle-même qui, à l’insu de son plein gré, pour utiliser une formule célèbre, s’est mise sous leur coupe.

M : L’organisation de l’accueil des réfugiés est notoirement mal conçue. Elle ne permet ni le dépôt de demande d’asile dans le respect des droits fondamentaux, ni l’accueil proprement dit dans des conditions dignes (hébergement, accès aux droits et à l’emploi). L’agence des droits fondamentaux a publié plusieurs rapports sur le respect des droits des migrants aux frontières maritimes, terrestres et dans les aéroports de l’UE qui montrent que les polices de l’air et des frontières des états membres refoulent les migrants sans qu’ils puissent déposer des demandes d’asile. L’agence Frontex est également critiquée par les ONG qui dénoncent une activité essentiellement répressive. La « crise des réfugiés » ne révèle-t-elle pas en fait les carences de l’organisation des états de l’UE pour garantir le droit des réfugiés ?

F.G : Ce sont davantage que des carences : ce sont des violations patentes du droit international et des droits de l’homme, voire même de la non-assistance à personne en danger. Il y a d’abord la violation du principe de non-refoulement : un des effets de la fermeture des frontières extérieures est que beaucoup n’ont même pas l’occasion de déposer une demande d’asile. Le cas le plus extrême est évidemment le mur construit à la frontière serbo-hongroise, et la criminalisation par le gouvernement de Viktor Orban du franchissement de la frontière. Le symbole est évidemment très choquant, mais on oublie surtout qu’il s’agit d’une violation manifeste du principe de non-refoulement, qui est une pierre angulaire de la Convention de Genève ! Franchir une frontière, pour un demandeur d’asile, ne peut jamais être illégale, sinon le principe de non-refoulement n’a aucun sens ! Et on met les gens en prison simplement pour avoir fait valoir ce droit ! Et l’’expression de ‘franchissement illégal de frontière’, si fréquemment utilisée par les médias, contribue à légitimer cette politique : ce ne sont pas les réfugiés qui sont dans l’illégalité, c’est le gouvernement hongrois !

Au-delà de l’émotion légitime suscitée par la situation des réfugiés syriens, il faut garder à l’esprit l’état lamentable de la situation de l’asile en Europe, et singulièrement en France. C’est vrai pour les conditions matérielles de l’accueil, mais aussi pour le respect des droits fondamentaux des demandeurs d’asile.   Il y a une grande hypocrisie aujourd’hui à voir tout le monde porter aux nues la Convention de Genève, alors que cette même convention est bafouée tous les jours en temps normal, par à peu près tout le monde – et pas uniquement en Europe d’ailleurs ! Les Etats appliquent la Convention de Genève comme ils l’entendent, ce qui questionne véritablement la capacité du droit international à fixer un cadre contraignant pour les Etats. Si je peux me permettre une légère digression, les négociations internationales sur le climat reconnaissent d’ailleurs cet état de fait: elles ont renoncé à vouloir imposer des normes internationales aux Etats, et leur demandent plutôt d’envoyer leurs intentions avant la COP21 ! L’accord qui en sortira sera donc une juxtaposition d’intentions nationales, plutôt qu’un cadre international contraignant.

Pour revenir à la Convention de Genève : c’est en réalité une convention assez minimaliste, cantonnée à certaines situations spécifiques, et qui n’est plus guère adaptée aux réalités des migrations forcées contemporaines. On pourrait aller beaucoup plus loin: sur les droits collectifs des réfugiés, sur la question des réfugiés économiques ou environnementaux… Mais personne ne veut prendre le risque d’ouvrir le dossier, parce qu’on sait que le risque que la Convention ne soit détricotée. Et voilà comment cette Convention minimaliste, créée en réponse à la seule question des réfugiés en Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale, est devenue le dernier rempart des droits des réfugiés. C’est profondément inquiétant.

M : Les tergiversations autour des quotas de répartition dans l’UE mettent en évidence les divergences de vue sur la solidarité entre états européens, mais surtout la prise d’indépendance des nouveaux accédants face aux puissances dominantes dans l’UE. La crise grecque avait déjà mis en évidence le poids des états de l’est. Cela pose deux questions différentes : 1) Imposer l’accueil de réfugiés à des états en grande difficultés économiques et à l’opinion publique montée contre l’arrivée de migrants musulmans a-t-il un sens ? 2) le mode de fonctionnement de la prise de décision dans l’UE n’atteint-il pas ses limites ? On évoque du reste souvent les préventions de la Hongrie au régime qui tutoie l’extrême-droite, de la République Tchèque, la Slovaquie et maintenant la Roumanie et la Croatie, mais il y a une certaine ironie à voir la Grèce en première ligne alors même que l’Etat est en banqueroute et était au ban de l’UE il y a encore 3 mois.

F.G : La décision de passer par la procédure du vote à majorité qualifiée pour l’accueil des réfugiés est en effet vraiment curieuse. On va imposer à des Etats d’accueillir des réfugiés desquels ils ne veulent pas. Je n’ose pas imaginer l’accueil auquel auront droit les malheureux réfugiés qui auront eu la malchance de se retrouver dans les quotas des pays d’Europe centrale et orientale ! Il me semble qu’à nouveau, l’Europe n’a pas voulu ici considérer l’intérêt supérieur des réfugiés. Ce mode de fonctionnement pose en effet profondément question: on en réduit à imposer par la force un mécanisme de solidarité qui devrait être naturel et spontané. C’est là où la crise touche véritablement à l’âme de l’Europe, comme l’a dit la Chancelière Merkel.

Quant à l’ironie de la situation de la Grèce, elle n’aura échappé à personne. Le plan des quotas proposé par l’Allemagne, avec le soutien de la France et de la Commission, visait avant tout à soulager la Grèce, alors que le pays était enfoncé la tête sous l’eau par les mêmes quelques mois plus tôt… Mais les enjeux sont évidemment très différents, et la comparaison doit s’arrêter là: la crise des finances grecques portait sur le respect de certaines règles, de certains mécanismes. La crise actuelle porte sur les valeurs et le projet européens: c’est infiniment plus grave, même si on ne peut pas balayer comme insignifiante la crise précédente, notamment en raison des souffrances et vexations endurées par les Grecques et les Grecs.

M : Le gouvernement français a réagi avec beaucoup de décalage alors que les réfugiés étaient déjà très nombreux à accoster sur les côtes grecques ou à remonter par les Balkans. Il reste très en retrait dans ses propositions d’accueil, même face à l’émotion suscitée par la mort du petit Aylan. Il est tétanisé par le Front National ou pense-t-il vraiment que la France ne doit pas être un pays d’accueil ?

F.G : Le gouvernement français me semble très mal à l’aise sur la question, tiraillé entre son désir de satisfaire une partie de son électorat (et de la population en général) qui souhaite que la France en fasse davantage, et sa crainte de voir une autre partie de cet électorat partir au Front National. C’est parfaitement illustré dans cette formule oxymorique qui ne veut rien dire mais est répétée ad nauseam dans toutes les communications gouvernementales sur le sujet : ‘avec humanité et fermeté’. Un autre exemple de cette position schizophrénique, c’est la position française sur les quotas : quand la Commission en fait la proposition en juin dernier, Bernard Cazeneuve s’y déclare favorable, avant de se faire contredire le lendemain par Manuel Valls qui affirme qu’il n’est pas question d’accepter la proposition de la Commission. Et moins de trois mois plus tard, la proposition est reprise à son compte par François Hollande, à la suite d’Angela Merkel ! Le gouvernement me semble d’abord tétanisé par le Front National, qui a complètement confisqué l’agenda politique et médiatique sur ces questions, et imposé ses cadres de pensée. C’est une immense défaite de la classe politique, gauche et droite confondues : dès que Laurent Fabius, alors Premier Ministre, déclare que le Front National ‘pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses’, il capitule en rase campagne. Gauche et droite considèrent aujourd’hui les migrations comme un problème à résoudre : c’est une victoire absolue du Front National. Quant à savoir si la France doit être ou pas un pays d’accueil, la réponse du gouvernement, en fait, importe peu : les réfugiés ne sont plus guère attirés par la France de toute façon. C’est bien sûr lié au point précédent, et c’est cela qui devrait être le vrai motif d’inquiétude du gouvernement.