L’hypothèse communiste du philosophe Alain Badiou contre le « pétainisme » du président Sarkozy : De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Nouvelles éditions Lignes, 2007.

Deleuze qualifiait la philosophie de Sartre de « courant d’air » parce qu’elle permettait « d’attendre vaguement des moments futurs, des reprises où la pensée se reformera et refera ses totalités, comme puissance à la fois collective et privée. » Celle d’Alain Badiou, qui s’illustre dans ce quatrième volet des Circonstances, s’apparente fortement à une radicalité de pensée qui veut « élever l’impuissance à l’impossible », en refusant de plier son idéal à l’ordre des choses. Déjà, dans la presse, certains poumons fragiles ou chagrins en ont déploré le style pamphlétaire. Composé de neuf chapitres correspondant aux séminaires mensuels donnés à l’Ecole Normale Supérieure, l’essai problématise l’élection présidentielle, et tente d’élucider ce qui a rendu possible le choix du candidat Sarkozy. Mais l’ouvrage ne se contente pas de répondre à la question posée par son titre, il offre une sorte de laboratoire pour élaborer la transmutation de l’impuissance en courage. Autrement dit, il a surtout une fonction pratique.

Ce qui nous déprime, écrit Alain Badiou, ce n’est pas l’élection du petit Nicolas, mais « l’alliance de la peur et de la guerre. » Le maintien de l’ordre comme seul horizon politique : « je vais vous débarrasser de cette racaille ». La peur produit ainsi une désorientation, et un sentiment d’impuissance qui, selon l’auteur, caractérisent le « pétainisme. » Badiou emploie ce terme entre guillemets et prend soin, dans le chapitre 4, d’en préciser l’usage : « Je ne suis pas en train de dire que (…) Sarkozy ressemble à Pétain ». Le « pétainisme » est défini comme un transcendantal, c’est-à-dire comme une condition de possibilité. Sans cette mentalité peureuse et l’ennuyeuse rhétorique du déclin dont s’abreuvent les « grandes têtes molles » de notre époque, nous n’aurions pas eu pareil président. La crise, la décadence, etc. correspondent à des énoncés « qui (visent) à donner les pleins pouvoirs à l’Etat en arguant de l’irresponsabilité des gouvernés, notamment des plus démunis et des plus faibles ». Cela se traduit par des expulsions, des contrôles de police et des lois scélérates que dénoncent aussi certaines associations de défense des droits de l’homme –telle Human Rights Watch. Une fois identifié le transcendantal pétainiste de la politique que cette nouvelle droite |1| a mise en oeuvre, Alain Badiou rappelle le déni par les démocraties libérales de leurs propres normes, ce qui l’engage à redéfinir « l’hypothèse communiste » comme alternative au « cirque électoral » dont les résultats spectaculaires traduisent plutôt le défaut de politique qu’une victoire de la démocratie. « Le vote (…) est producteur d’une illusion singulière, qui fait passer la désorientation par le filtre fallacieux d’un choix. »

A rebours de cette illusion, dans le dernier chapitre, l’auteur trace le tableau historique des alternatives au « capitalo-parlementarisme » : il s’agit des événements où l’hypothèse communiste a trouvé les formes de son déploiement –de la Révolution française à la Commune de Paris, puis de 1917 à 1968. Alain Badiou, qui n’a pas renié les choix politiques de sa jeunesse, retient en fait la date de 1976, fin de la révolution culturelle chinoise. A ce titre, on peut, filant une métaphore animale qui court à travers le texte, souligner les références récurrentes à Mao, et trouver assez incompréhensible cet engouement pour un gros « chat » cruel dont les citations d’un autre âge font sans doute frémir les « rats » peureux mais ne rendent pas le propos de l’auteur forcément plus convaincant.

L’hypothèse communiste, pour être vivace, ne doit pas reconduire son passé, reconnaît toutefois Badiou. L’enjeu consiste ainsi à trouver un « nouveau mode d’existence de l’hypothèse » qui, déjà, requiert une vertu, le courage, dont le philosophe donne cette très belle, poétique et précise définition : ce qui se manifeste par « l’endurance dans l’impossible ». Autrement dit, le refus de céder au découragement. « Lorsqu’on reçoit un coup global, le courage qui y répond est local ». En ce sens, le courage se définit à la fois dans son rapport à la temporalité, mais aussi dans un réel relevé par la créativité politique. Alain Badiou ne développe pas les exemples nombreux –et encourageants– de cette inventivité autogestionnaire mais il donne huit pistes qui peuvent fertiliser l’imaginaire de l’action politique. Au huitième point –« il n’y a qu’un seul monde »– il consacre un chapitre indispensable où est redéfinie l’amitié, en son sens radical, éthique, non pas comme un simple sentiment d’empathie pour autrui, mais comme un « mot politique » : « un ami est tout simplement quelqu’un qui existe en égalité avec vous, dans le même monde que vous. » Il montre que « le jeu infini des identités et des différences » n’entre pas en contradiction avec cette appartenance à un même monde et déboulonne la notion d’intégration avant de conclure que « toute politique vraie (suppose) l’expatriation, l’exil, l’étrangeté ». Ce que la peur, précisément, voudrait éradiquer sciant ainsi la branche des possibles sur laquelle l’hypothèse communiste est assise…Devenir étranger à soi-même, nous a enseigné Platon, pour réaliser l’hypothèse de la République, et « saluer l’étrangeté du matin » poursuit Alain Badiou dans ce pamphlet à l’argumentation efficace qui s’avère, en définitive, aussi utile que rafraîchissant à ceux qui voudront assumer l’hypothèse capable de changer le réel.


|1| Sur ce sujet voir : Mouvements n°52, La new droite, une revolution conservatrice à la française ?.