Le 1er février 2000, le FPÖ de Jörg Haider, signe un accord de coalition avec le parti conservateur. Retour sur cette séquence – un article initialement paru dans le n°35 de la revue, en 2004.

La vie politique autrichienne est plutôt mal connue en France où l’opinion mais aussi le monde politique ne se sont polarisés que sur les résultats électoraux du leader populiste Jörg Haider et de sa formation le FPÖ qui a pourtant connu depuis plusieurs années une forte décroissance électorale. Ce pays qui fut longtemps marqué par une grande stabilité, au moins au niveau régional, a toutefois connu dans l’année écoulée plusieurs scrutins aux résultats relativement contrastés qui imposent un véritable décryptage et un vrai travail de contextualisation pour les comprendre.

Depuis 1945, l’Autriche n’a connu que cinq renversements de majorité aux élections des parlements régionaux. Trois d’entre eux seulement ont entraîné un changement de couleur politique à la tête des gouvernements régionaux. En 1964, le Parti social-démocrate (SPÖ), mené par Hans Bögl, avait réussi à ravir le poste de gouverneur aux conservateurs (ÖVP) dans le Burgenland. En 1999, le sulfureux Jörg Haider permit au Parti « libéral » (FPÖ) de remporter pour la première fois une élection régionale (avec 42,1 % des voix). Haider fut élu gouverneur du Land de Carinthie, enlevant le poste aux sociaux-démocrates qui l’avaient détenu sans discontinuer depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et, enfin, le 7 mars 2004, Gabi Burgstaller a réussi à faire basculer le Land de Salzbourg du côté des sociaux-démocrates qui remportent 45,4 % des voix, loin devant le ÖVP qui chute à 37,9 % des voix, le FPÖ qui s’effondre de moitié et n’obtient plus que 8,7 % des voix (contre 19,6 % en 1999), et les verts qui progressent légèrement avec 7,98 % des voix. Quatre des neuf Länder n’ont jamais connu d’alternance politique depuis 1945. La vie politique régionale autrichienne est donc caractérisée par une très forte stabilité, à la différence du niveau fédéral qui a connu six alternances depuis 1945, la dernière datant du scrutin du 25 avril 2004.

Dans leur immense majorité, les médias européens sont peu intéressés par un petit pays comme l’Autriche. En fait, ils sont surtout attentifs à la trajectoire politique du leader populiste par qui viennent les scandales politiques. Ceci est flagrant tant dans les commentaires sur le scrutin régional de Carinthie que sur le « pacte » que les sociaux-démocrates de Carinthie auraient passé avec les libéraux. Une analyse comparée des élections carinthienne et salzbourgeoise ainsi que des logiques de formation des gouvernements de ces deux Länder révèlent une vie politique et institutionnelle beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et dans laquelle les libéraux sont loin d’être les partenaires banalisés que l’on aime à présenter hors des frontières du pays alpin. De surcroît, l’analyse des scrutins de Salzbourg et de l’élection présidentielle montre non seulement un retour des sociaux-démocrates à la présidence fédérale, mais aussi la montée des femmes en politique.

FPÖ ET SPÖ : DEUX VICTOIRES RÉGIONALES

Les médias internationaux focalisent depuis longtemps leur attention sur la trajectoire de Haider, leader populiste fortement contesté en Europe. Histoire oblige, de la même manière que l’extrême droite allemande est étroitement surveillée à chaque élection, on scrute la progression de ce parti autrichien ambiguë. C’était une chose de voire progresser Haider en Carinthie, c’en était une autre de voir son parti accéder au gouvernement fédéral. La progression du FPÖ et de son leader charismatique s’était poursuivie tout au long des années 1990. Le scrutin législatif fédéral de 1999 révéla aux voisins européens la montée du parti nationaliste et xénophobe : avec 29,6 % des voix il obtenait 52 sièges sur 183 – score identique, à quelques voix près, à celui de l’ÖVP. Obtenant le plus mauvais score de son histoire, le SPÖ entamait une descente aux enfers. Les discussions entre les deux « grands » partis – le SPÖ et l’ÖVP – sur la formation du nouveau gouvernement furent rompues fin janvier 2000. Le 1er février, le FPÖ et l’ÖVP signèrent un accord de coalition, traumatisant toute l’Europe qui voyait resurgir, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le spectre de l’extrême droite à la tête d’un État. Deux jours plus tard, le président Thomas Klestil finit par donner son feu vert à l’entrée du FPÖ dans le gouvernement et chargea Wolfgang Schüssel de former un nouveau gouvernement. Au préalable, il réclama du nouveau Premier ministre Schüssel et de Haider qu’ils signent une déclaration dans laquelle ils reconnaissaient les valeurs démocratiques et la responsabilité de l’Autriche dans les crimes du nazisme. Haider abandonna la présidence du FPÖ pour ne pas gêner les membres de son parti qui avaient accédé au gouvernement fédéral. Susanne Riess-Passer, considérée par certains comme la face respectable du FPÖ, prit la tête du parti et fut nommée vice-chancelier. Les quotidiens européens la décrivirent unanimement comme la « marionnette » de Haider mais rappelèrent tout aussi uniment qu’on la surnommait « le Cobra noir » ou le « Cobra royal »…

Pendant toute cette période, les réactions à l’étranger se multiplièrent. Hubert Védrine, alors ministre des Affaires étrangères, rappela dans un communiqué de presse du 3 février 2000 que « l’adhésion à l’UE impliquait la reconnaissance des valeurs communes inscrites dans les traités et qu’il était en conséquence impossible de ne pas réagir lorsqu’un mouvement politique, qui avait contesté ces valeurs et ces principes, s’apprêtait à participer à une coalition gouvernementale ». Le communiqué des autorités françaises daté du même jour fut également très fort : « Les autorités françaises déplorent profondément la constitution, à Vienne, d’un gouvernement auquel participent des membres du parti de M. Haider. Elles regrettent que les avertissements adressés aux responsables autrichiens par la Présidence portugaise, au nom des 14 partenaires de l’Autriche, n’aient pas été entendus. En concertation avec ses partenaires, la France met en œuvre immédiatement les mesures annoncées le 31 janvier par la Présidence portugaise au nom des 14 : suspension des rencontres officielles bilatérales au niveau politique, réception des ambassadeurs d’Autriche à un niveau technique seulement, pas de soutien aux candidats autrichiens dans les organisations internationales. La composition du gouvernement autrichien altère gravement l’image et la situation de l’Autriche en Europe. La France, pour ce qui la concerne, prendra toutes les mesures supplémentaires qui apparaîtront nécessaires » (position rappelée par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères le 4 avril 2000). La France était très sévère ; Jean-Marie Le Pen n’avait pas encore atteint le second tour d’une élection présidentielle.

Pourtant, en Autriche, le FPÖ déçoit assez rapidement et l’élection municipale de la capitale autrichienne qui se tient le 25 mars 2001 marque déjà un recul significatif du Parti libéral. Il recueille « tout juste » 20,2 % des voix des Viennois. Depuis lors, le FPÖ est en perte de vitesse dans tout le pays. Le scrutin législatif 2004 de Carinthie s’annonçait donc difficile ; le FPÖ était même donné en très net recul dans le fief de Haider. Le quotidien national, Die Presse, rapportait la veille du scrutin du 7 mars, que Haider espérait au moins 35 % des voix, soit sept points de moins que son actuelle majorité. Espoir des petits jours ou tactique de communication du leader populiste ? Le scrutin du sept mars lui permet finalement de se maintenir en obtenant 42,5 % des voix (+0,4 points par rapport au scrutin du 1999). Le Monde annonce le soir même, sur son site Internet : « En Autriche, Jörg Haider reste le numéro un dans son fief de Carinthie » et consacre tout un article à cette élection régionale. L’élection est en effet importante. Non seulement Haider s’est maintenu, mais, de surcroît, l’ÖVP, le parti du président Klestil et du Premier ministre Schüssel, s’est littéralement effondré. Il a perdu la moitié de ses voix, n’obtenant plus que 11,6 % des voix. Un score de petit parti.

Dans le Land de Salzbourg, le SPÖ progresse sensiblement de 32,7 % à 38,4 %, tandis que les verts doublent presque leur modeste score, passant de 3,9 % des voix 6,7 %. Seul un sous-titre un peu laconique de l’article de J. Stolz laisse entendre que l’actualité politique autrichienne est plus riche qu’il n’y paraît : « Les conservateurs sont battus à Salzbourg ». Or, cette victoire est historique à double titre. D’abord, c’est la première fois dans l’histoire de ce Land que le gouvernement tombe dans les mains du SPÖ. C’est une grande victoire politique dont les répercussions dépassent les frontières de ce Land – comme celle de Carinthie. Die Presse ne s’y trompe pas qui annonçait déjà que « les ondes de choc se ressentent jusqu’à Vienne ». En effet, les Autrichiens devaient élire leur président quelques semaines après et, comme le reste des citoyens européens, leurs eurodéputés à la mi-juin. Bien sûr Haider n’a pas disparu de la scène politique et sa victoire devait pousser les conservateurs à se positionner sur les thèmes du Parti populiste, notamment la lutte contre la criminalité. Mais la position du SPÖ s’est clairement renforcée. Les sociaux-démocrates ont remporté non seulement un Land mais aussi deux conseillers fédéraux supplémentaires dans le Bundesrat, la Chambre qui représente les Länder au niveau fédéral. Un conseiller à Salzbourg et un autre… en Carinthie. L’ÖVP n’y a plus que vingt-sept conseillers, le SPÖ, qui en gagne deux, passe à vingt-cinq, tandis que le FPÖ n’en a plus que six. Le SPÖ semblait ainsi annoncer son retour en grâce sur la scène fédérale et, avec lui, le spectre d’une nouvelle grande coalition… Faut-il s’en réjouir ? La seconde république autrichienne (celle rétablie en 1945) a surtout été marquée par des grandes coalitions. SPÖ et ÖVP sont habitués à gérer ensemble le pays.
Du point de vue du pluralisme démocratique, les grandes coalitions peuvent faire l’objet de deux analyses totalement opposées. On peut, tout d’abord, soutenir que les grandes coalitions représentent une plus grande majorité de la population. Elles doteraient les gouvernements ainsi formés d’une plus grande légitimité politique. Mais on peut tout aussi bien soutenir l’idée – rappelée avec force par Jean-Luc Parodi au sujet du premier tour de la présidentielle française du 21 avril 2002 – que la politique vend du rêve, au sens noble du terme. Il est donc important que les électeurs puissent rêver à autre chose lorsque le gouvernement en place ne les satisfait pas. Or, quel choix d’opposition reste-t-il lorsque les grands partis censés représenter des choix de société alternatifs sont simultanément au pouvoir ? Ce qui a été avancé pour expliquer la montée des extrêmes en France l’a également été en Autriche au sujet de la montée du FPÖ. La remontée du SPÖ aux élections régionales du 7 mars peut réjouir d’aucuns ; l’idée d’une nouvelle grande coalition doit être considérée avec plus de circonspection, même dans une Autriche coutumière de ce mode de formation gouvernementale. La question demeure cependant ouverte, ne serait-ce qu’en raison de l’incertitude concernant la place de l’ÖVP dans le nouveau paysage politique autrichien.

Mais l’élection de Gabi Burgstaller au poste de gouverneur |1|, toute attendue qu’elle était, a marqué une seconde victoire, celle des femmes dans la politique autrichienne. Avec 33,9 % de femmes élues députés en 2002, l’Autriche occupe le 7ème rang européen (et le 10ème rang mondial), mais est en régression par rapport à la décennie précédente où elle occupait la 5ème position européenne (avec 26,8 % de femmes élues en 1995). À titre de comparaison, la France occupe le 13ème rang européen (le 63ème rang mondial…), avec seulement 12,2 % de femmes élues députés en 2002 |2|. Mais la présence des femmes est surtout forte au niveau parlementaire. En effet, jusqu’à présent, une seule femme avait accédé au poste de gouverneur – la conservatrice Waltraud Klasnic, élue en janvier 1996 à la tête de la Styrie. Burgstaller est donc la seconde femme gouverneur de l’histoire de la seconde république autrichienne et la première dans le Land de Salzbourg. La place des femmes est tout aussi rare à l’échelon local et contraste avec la féminisation de la représentation parlementaire. Selon l’Association autrichienne des communes, il n’y avait en janvier 2004 que cinquante-sept femmes maires sur les 2 359 communes. L’immense majorité d’entre elles a été élue au cours de la décennie passée : si la première femme maire a été élue en 1953, on ne comptait que sept femmes maires en 1991. Dans ce paysage très masculin, Salzbourg présentait la curiosité de ne compter aucune femme maire. Le 7 mars 2004, « super journée électorale » dans le Land de Salzbourg, on élisait en plus des députés régionaux, les conseils municipaux ainsi que les maires. Pour la première fois dans l’histoire du Land de Salzbourg, trois femmes ont été élues maire. C’était une maigre victoire, certes, mais elle était d’autant plus symbolique à la veille de la journée mondiale de la femme.

« PACTE » EN CARINTHIE ET EXCLUSION À SALZBOURG : DEUX LOGIQUES DE FORMATION GOUVERNEMENTALE

Les contrastes et surprises se sont toutefois poursuivis au-delà des résultats électoraux du 7 mars. En effet, dans le système constitutionnel autrichien, les gouvernements régionaux sont formés à la suite des élections législatives. Le vent du scandale a de nouveau soufflé en Carinthie : les sociaux-démocrates ont accepté de gouverner avec le parti de Haider. « Les socialistes autrichiens signent un pacte avec Haider », annonce même Libération du 15 mars 2004. Le Monde, lui faisant écho dans son édition du 1er avril 2004, confirme : « Autriche : les socialistes se divisent après un pacte conclu avec Jörg Haider ». Dans un communiqué de presse daté du 17 mars, le président du groupe du Parti Socialiste Européen au Parlement européen, Enrique Baron Crespo, avait exprimé « sa préoccupation concernant le soutien du Parti socialiste autrichien (SPÖ) à un accord de gouvernement de la province de Carinthie avec le parti des libéraux de Jörg Haider (FPÖ). |…| Ce genre d’alliance nous semble incompréhensible et éloignée de toute cohérence, étant donné l’idéologie de Jörg Haider qui ne nous paraît pas compatible avec notre propre vision politique. » Le 24 mars, Baron réaffirmait l’opposition du PSE au parti de Haider : « Selon nos informations, aucun changement n’est intervenu dans les positions politiques de Jörg Haider, leader du Parti libéral autrichien (FPÖ), ni dans la nature de ce parti. C’est la raison pour laquelle nous jugeons intolérable d’établir des relations avec ce parti politique dont les conceptions et l’idéologie restent totalement inacceptables pour les socialistes ». Le journal conservateur Neues Volksblatt explique sur son site, le 26 mars, que le SPÖ est menacé d’exclusion de l’Internationale socialiste. Pierre Moscovici, dans une interview réalisée pour le magazine Profil, menace explicitement les sociaux-démocrates : « Si le SPÖ formait une coalition avec le FPÖ au niveau fédéral, ce serait une atteinte certaine à la “charte étique” de l’Internationale socialiste. La sanction encourue serait l’exclusion de l’Internationale socialiste ».

Au niveau national, les réactions sont aussi fortes que nombreuses. L’annonce que le SPÖ aurait passé un accord avec le FPÖ embarrasse les uns, fait sourire les autres et en choque d’autres encore. « Le PS de Carinthie a commis une grave erreur » déclare le maire social-démocrate de Vienne, Michael Häupl. Les conservateurs ne ratent pas l’occasion de moquer la « trajectoire en zig-zag du SPÖ » qui avait critiqué l’ÖVP lors de la formation du gouvernement fédéral avec des membres du Parti libéral. Les verts sont scandalisés et se posent comme le dernier bastion de la non-banalisation du FPÖ. Les libéraux se réjouissent et confirment la thèse du pacte. Haider explique, en effet, qu’il ne veut surtout pas se poser en défendeur d’Ambrozy, chef du Parti social-démocrate de Carinthie, « mais la vérité doit être dite », forçant Alfred Gusenbauer, dirigeant du SPÖ, a s’expliquer à son tour. « Le fait brut est que j’ai eu deux conversations téléphoniques séparées avec Haider et Ambrozy vendredi, je crois, vers les 15 heures. |…| Il n’y a eu ni feu vert, ni feu orange. Je les ai informé tous les deux de la décision du présidium du parti : pas de coalition avec le FPÖ et pas d’élection active de Haider |3| ». En fait, le SPÖ est fracturé entre, d’un côté, les représentants de Carinthie qui expliquent que la coalition « rouge-bleue » est « très raisonnable » et, de l’autre, les représentants nationaux qui réprouvent fortement. Gusenbauer insiste : une coalition avec le FPÖ au niveau fédéral « n’est pas une option ».

L’annonce d’une collaboration gouvernementale entre le SPÖ et le FPÖ en Carinthie ne pouvait que susciter une levée de bouclier et les dirigeants sociaux-démocrates de Carinthie ne pouvaient l’ignorer. Comment alors, expliquer leur décision ? La réponse peut se trouver dans un opportunisme politique : préférer un mauvais compromis plutôt que d’abandonner le pouvoir. On peut aussi essayer de comprendre la contrainte constitutionnelle qui a pesé sur les décideurs sociaux-démocrates carinthiens. Il ne s’agit pas d’excuser, de justifier, ou de banaliser la décision de gouverner avec Haider. Il s’agit d’analyser le jeu politique non pas comme un système d’action auto-référentiel obéissant aux seules logiques politiques, mais plutôt, comme un jeu complexe se déployant à la croisée des logiques politiques et des contraintes normatives. En d’autres termes, les acteurs politiques ne sont pas libres de faire ce qu’ils veulent, ils agissent à l’intérieur de marges de manœuvre définies par les règles d’un jeu qu’ils ont accepté de jouer. Or, les constitutions régionales autrichiennes fixent aussi les règles du jeu pour la formation des gouvernements régionaux |4|. Règles qui peuvent s’avérer très contraignantes selon la constellation politique.
Un bref rappel du système constitutionnel régional autrichien s’impose alors pour comprendre ce qui s’est passé en Carinthie. Jusqu’en 1998, sept des neuf Länder autrichiens formaient leur gouvernement selon le système particulier du « Regierungsproporz » ou « gouvernement proportionnel ». Dans ce système, le gouvernement est formé de telle sorte qu’il représente proportionnellement la composition parlementaire. De cela résulte que, mis à part les très petits partis, tous les partis élus sont amenés à être présents au gouvernement. L’origine de ce système particulier remonte à l’assemblée constitutionnelle de la première république autrichienne (1920). Il s’agissait de faire du Parlement l’organe de gouvernement. Le gouvernement devait donc refléter avec précision la composition du parlement : il devait être une sorte de commission parlementaire chargée du gouvernement du Land. Les sociaux-démocrates de l’époque qui craignaient d’être écartés du pouvoir avaient été à l’origine de cette conception gouvernementale inédite.

La conséquence immédiate du système du « gouvernement proportionnel » est que tout parti parlementaire est automatiquement un parti de gouvernement. Du coup, la notion d’opposition devient très ténue, voire inexistante. À ce système s’ajoute le fait que les décisions gouvernementales ne sont pas prises à l’unanimité, comme au niveau du gouvernement fédéral, mais à la majorité. Ce qui permet au parti le plus fort d’imposer ses décisions. Ensuite, la souveraineté n’est pas détenue par chaque membre du gouvernement, mais par une personne, en général le gouverneur. De ce fait, dans les Länder qui ont conservé le système du gouvernement proportionnel, le gouverneur jouit d’une position renforcée. Même dans des cas de coalition, le parti majoritaire peut imposer ses décisions. Les Länder qui pratiquent ce système sont la Haute et la Basse Autriche, la Styrie, le Burgenland et la Carinthie.

À l’inverse, le Voralberg fonctionne selon le système majoritaire (« Mehrheitsprinzip » ou « Majorzprinzip »). Ici, le gouvernement est issu de la majorité du Landtag. Ceci permet, en théorie tout du moins, de redonner toute son existence à l’opposition parlementaire. L’absence de distinction entre les partis parlementaires et les partis d’opposition dans le système du gouvernement proportionnel ont conduit le Tyrol et Salzbourg, en 1998, à modifier leur constitution pour adopter eux aussi le système constitutionnel majoritaire, ce qui rapproche ces Länder du système en vigueur au niveau fédéral. Vienne est le seul Land à pratiquer un système mixte, empruntant à la fois au système proportionnel pour la nomination du gouvernement, mais majoritaire pour ce qui est de l’attribution des compétences ministérielles à chacun des membres individuels du gouvernement.

Le caractère parlementaire du régime de Carinthie implique que le chef du gouvernement soit issu de la majorité. C’est à ce même principe qu’ont obéi les nominations de J.-P. Raffarin, de T. Blair ou de G. Schröder. Le chef de la majorité en Carinthie étant Haider, les règles du jeu parlementaire en faisaient le gouverneur « naturel » de la Carinthie. Il n’empêche, il devait être élu par les députés. Quelle action du SPÖ carinthien a provoqué l’offuscation des socialistes européens et la consternation du SPÖ fédéral ? Y a-t-il eu « pacte » ? La décision du SPÖ de Klagenfurt fut plus ambiguë qu’il n’y paraît. En 1999, ils pouvaient ne pas prendre part à l’élection du gouverneur car le FPÖ et l’ÖVP disposaient à eux seuls du quorum et de la majorité absolue |5|. Les choses se sont présentées différemment en 2004 : les deux partis dominants étaient les libéraux et les sociaux-démocrates. L’élection du gouverneur nécessitait un quorum qui ne pouvait être réuni que si les sociaux-démocrates prenaient part au vote. Alors qu’en 1999 le SPÖ pouvait ne pas prendre part au vote sans que cela change quoi que ce soit au jeu institutionnel, un tel comportement dans le contexte politique de 2004 aurait provoqué un blocage constitutionnel : le quorum ne pouvant être réuni, le vote n’aurait pu avoir lieu. La décision « subtile » mais tant controversée du SPÖ a consisté à accepter d’être présent le jour de l’élection de façon à ce que le jeu institutionnel puisse se faire. Mais ils se sont abstenus pour ne pas donner leur voix à Haider – ce que Gusenbauer a appelé « ne pas élire activement » Haider |6|. Leur décision revenait à rendre l’élection de Haider juridiquement possible sans toutefois la cautionner politiquement. Une fois le gouverneur élu, il fallait encore élire le gouvernement qui est composé de sept membres. Le système du gouvernement proportionnel impose que les partis dominants soient tous représentés au gouvernement. L’article 49 de la constitution de Carinthie pose que chaque parti propose une liste de candidats correspondant au nombre de conseillers gouvernementaux auxquels ils ont droit dans le cadre du système proportionnel – soit, dans le cas présent – trois membres du parti de Haider, trois sociaux-démocrates et un conservateur.

Si la décision du SPÖ carinthien était choquante et surtout inquiétante politiquement pour ses partenaires européens, institutionnellement, elle ne l’était donc pas. Le choix du SPÖ s’est inscrit dans le jeu politico-institutionnel qui réduit considérablement les marges de manœuvre des partis en présence. Dès lors, il était presque plus pertinent de s’interroger sur les raisons qui poussent les sociaux-démocrates à ne pas demander une révision de la constitution pour leur éviter de se retrouver dans cette situation politique difficile, que de s’interroger sur le choix actuel du SPÖ. Les logiques institutionnelles et politiques se sont entrechoquées frontalement en Carinthie et la presse menaçante annonçait que cela coûterait sans doute beaucoup au SPÖ qui semblait pourtant renforcé à l’issue des élections dans le Land de Salzbourg.

Pendant que le scandale politique faisait rage en Carinthie, la composition du gouvernement de Salzbourg se négociait dans la discrétion. Et pourtant, alors qu’il est moins surprenant politiquement, le choix de Burgstaller de gouverner avec le ÖVP est plus surprenant institutionnellement. Selon les spécialistes de la vie politique autrichienne, Anton Pelinka et Sieglinde Rosenberger, la révision de la constitution régionale de 1998 faisant basculer Salzbourg du système proportionnel vers le système majoritaire devait avoir pour effet de recréer l’opposition vidée de son sens dans le système du gouvernement proportionnel. Or, Burgstaller, évoquant l’équilibre politique au niveau communal (« on ne gouverne pas contre les maires |7| ») a immédiatement annoncé sa volonté de constituer un gouvernement avec l’ÖVP – alors que l’esprit de la réforme aurait pu la conduire à gouverner avec les verts |8|. Certains spécialistes de la vie politique autrichienne expliquent le choix de Burgstaller de gouverner avec l’ÖVP en recourant à deux autres types d’arguments. Tout d’abord, les verts salzbourgeois ne sont pas un allié naturel du SPÖ – et on en revient ici à la difficulté de classer les partis verts sur l’axe droite-gauche. Ensuite, la majorité qui aurait été formée a
vec les verts aurait été trop courte à l’échelle autrichienne pour pouvoir mener à bien le programme politique du SPÖ. En effet, Burgstaller entend mener notamment une politique de l’emploi musclée dont l’ambition est d’atteindre le plein emploi. Elle a donc besoin d’un important soutien politique de la part du Parlement comme de l’ensemble des partenaires sociaux. Là où un gouvernement français aurait tenté de gouverner en force à coups de 49.3, dans une Autriche marquée par une culture politique du compromis, mieux vaut gouverner avec le second parti le plus fort, pour construire une majorité forte de plus de 80 % des suffrages, que de l’avoir dans l’opposition.

LE RETOUR DES SOCIAUX-DÉMOCRATES À LA TÊTE DE L’ÉTAT ET LA QUESTION DES FEMMES EN POLITIQUE : UNE FEMME PEUT-ELLE ÊTRE ÉLUE PRÉSIDENTE DE LA RÉPUBLIQUE AUTRICHIENNE ?

Il est toujours difficile d’évaluer l’impact d’élections à un niveau institutionnel sur une élection située à un autre niveau institutionnel. Le basculement social-démocrate salzbourgeois ainsi que l’effondrement de l’ÖVP en Carinthie sont-ils les signes avant-coureurs d’une lame-de fond social-démocrate au niveau fédéral ? La véritable réponse à cette question viendra du prochain scrutin législatif national de 2006. Cependant, on peut esquisser prudemment une répondre positive à cette question puisque les Autrichiens ont choisi de porter à la tête de l’État un social-démocrate, le 25 avril 2004. Cette victoire est bien sûr très importante pour le parti social-démocrate autrichien. Mais à y regarder de plus prêt, les candidats méritaient autant d’attention que les résultats électoraux.

L’élection de 2004 opposait seulement deux candidats, le social-démocrate Heinz Fischer et la conservatrice Benita Ferrero-Waldner |9|. Une grande partie de l’enjeu de cette élection tenait dans cette seule information : la victoire de l’un ou de l’autre aurait été historique quoiqu’il en soit. La victoire sociale-démocrate est historique parce que cela faisait dix-huit ans que l’Autriche n’avait pas eu de président SPÖ. La victoire de Ferrero-Waldner l’aurait été peut-être davantage encore : le Palais Hofburg n’a encore jamais été occupé par une femme.

Ferrero-Waldner a-t-elle perdu parce qu’elle était une femme ? Les spéculations politico-médiatiques vont bon train. Les femmes n’auraient pas joué la carte de la « solidarité féminine |10| ». Les femmes, et surtout les écologistes, auraient abandonné leur candidate, reproche le gouverneur du Tyrol |11|. Pour la ministre de la Femme, Maria Rauch-Kallat, les « femmes émancipées » auraient manqué de « fair-play |12| » ? C’est la faute des « Emanzen », surtout celles de gauche, commente la principale intéressée, Ferrero-Waldner |13|. « Emanzen », ce terme dépréciatif, version abrégée et substantivée d’« émancipée », est du coup revendiqué par Theres Woschitz |14|, dans une stratégie d’inversion des stigmates pour déclarer sa fierté, justement, d’en être une. En politique, les femmes ne sont pas que tendres entre elles. En témoigne encore la déclaration de la ministre-présidente social-démocrate du Schleswig-Holstein (RFA), Heide Simonis, qui a déclaré tout de go lors d’un talk show sur la chaîne n-tv : « Femme tout seul, ça n’est pas un argument. Il faut aussi avoir quelque chose entre les oreilles |15| ». Mais la bataille fait surtout rage dans l’arène politique. D’après l’enquête OGM, le sexe de Ferrero-Waldner n’a pas constitué un handicap aussi lourd qu’il n’y paraissait auprès des électeurs. Si 56 % des hommes ont voté pour Fischer et 44 % pour Ferrero-Waldner, les femmes ont été plus partagées : 51 % pour Fischer contre 49 % pour Ferrero-Waldner. L’écart homme-femme se fait aussi sentir parmi les enquêtés ayant déclaré avoir voté pour Ferrero-Waldner : 68 % des femmes jugeaient important que le président soit une femme contre 53 % des hommes. Pour la majorité des électeurs de Ferrero-Walder, donc, le fait d’être une femme était plutôt un atout. Signe des temps, les moins de trente ans ont voté à 53 % pour la conservatrice et les plus de cinquante ans à 54 % pour Fischer. Les résultats électoraux invitent à chercher les raisons de l’échec de la candidate conservatrice ailleurs que dans le sexe des candidats.

C’est l’usure du parti au pouvoir qui a tout d’abord été avancée. Mais la presse a aussi soulevé l’idée que la candidate conservatrice n’aurait pas suffisamment marqué ses distances par rapport au FPÖ, contrairement à Fischer. Dans le même ordre d’idée, le soutien que le parti de Haider a ouvertement apporté à Ferrero-Waldner aurait été un véritable « baiser mortel |16| ». De fait, selon OGM, les électeurs des deux « petits » partis se sont surtout répartis selon la logique des « blocs politiques » : les deux-tiers des électeurs verts auraient voté pour Fischer (bien que les verts aient refusé de déclarer ouvertement quelque soutien que ce soit) tandis que les trois-quarts des électeurs déclarés du FPÖ aurait effectivement voté pour la candidate ÖVP. Peut-être aussi faut-il rappeler la solidité du candidat que Ferrero-Waldner affrontait : vice-président de l’Assemblée nationale, Fischer est un homme politique qui a derrière lui une longue carrière au sein du SPÖ. Il est réputé pour sa continuité dans ses positions – d’aucuns y voient une rigidité, d’autres la qualité de la constance. Fischer jouit également, au sein de son parti, d’une image d’homme du compromis ayant, de ce fait, peu d’ennemis. Il apparaît de ce point de vue comme un candidat idéal pour la présidence de la République autrichienne : ici, comme dans les régimes parlementaires où le chef de l’État n’est pas élu au suffrage direct, le président a un rôle de second rang. Malgré les pouvoirs importants que semble lui accorder la constitution, il est surtout, dans la pratique, un personnage au dessus des partis (d’où l’importance d’une image de neutralité) et en retrait. En fait, la fonction est étonnamment peu valorisée, bien qu’elle soit légitimée par le suffrage universel direct.

De fait, l’abstention aura été l’autre surprise de ce scrutin. Jusqu’en 1974, la participation à l’élection présidentielle si situait autour des 95 %. Elle est en régression depuis. La barre des 90 % avait été franchie pour la première fois en 1986, l’année où le très controversé Kurt Waldheim fut élu. En 1998, pour la réélection de Klestil, seuls 74,4 % des électeurs s’étaient déplacés. En 2004, ce ne sont plus que 70,76 % des électeurs qui se sont déplacés jusqu’aux urnes. L’abstention croissante fait resurgir la question de la suppression de la fonction présidentielle en Autriche. En effet, l’abstention de ce 25 avril 2004 n’a pas tant été interprétée comme le signe du désintérêt des citoyens pour la politique que comme une véritable remise en question de la fonction mal aimée. L’idée d’une réforme de la présidence pour se rapprocher du modèle collégial suisse est même avancée ici et là.
Les scrutins du 7 mars et du 25 avril montrent que la vie politique autrichienne, comme celle des « petits pays » de l’Union, est encore mal connue en France.
Haider a monopolisé l’attention des commentateurs – en France comme ailleurs. Il réapparaît même lors de l’élection présidentielle alors qu’il n’y est pas candidat. À l’instar des réflexions sur le traitement journalistique adéquat des partis nationalistes et xénophobes en France (faut-il parler de Le Pen ? Peut-on ne parler que de Le Pen ?), on peut s’interroger sur l’effet de nuisance ou de guérison d’une focalisation excessive sur Haider. On ne peut feindre d’ignorer la montée de partis tels que le FPÖ. Il fallait parler de Haider lorsque son parti est devenu un parti de gouvernement. Mais peut-on, aujourd’hui, réduire la vie politique autrichienne à Haider ? On sait qu’on fait le jeu des leaders charismatiques en les portant à la une des médias. Sait-on le tort que l’on fait à des populations réduites, dans leur image extérieure, à un parti qui inquiète, mais qui s’affaisse une fois arrivé au pouvoir ? La réponse médiatique appropriée, partagée entre information et sensation, est difficile à trouver, surtout dans des cas complexes comme le traitement de l’information portant sur des réalités qui suscitent de véritables inquiétudes et ce d’autant plus qu’elles sont étayées par des expériences historiques traumatisantes. Mais l’Autriche n’est pas seulement la patrie de Jörg Haider, elle est aussi celle de l’austro-marxisme. Rectifier l’image parfois caricaturale produite par les médias apparaît comme un travail nécessaire, surtout lorsque des changements semblent s’opérer.


|1| Le gouverneur du Land est élu par les députés régionaux à la suite des élections législatives. Le SPÖ ayant obtenu une large majorité, son leader, Gabi Burgstaller, a été élue gouverneur du Land de Salzbourg quelques semaines après, le 28 avril.

|2| Chiffres de l’Union interparlementaire : http://www. ipu. org/ wmn-f/­classif. htm

|3| Die Presse du 25 mars 2004

|4| A. Pelinka, et S. Rosenberger, Österreichische Politik. Grundlagen, Strukturen und Trends, WUV Universitätsverlag, Vienne, 2003, 2e édition, 278 p. ; Franz Fallend, « Landesregierung und Landesverwaltung », in H. Dachs et alii, Handbuch des politischen Systems Österreichs, Manz, Vienne, 1997, 3e éd., p. 847-865

|5| La répartition des trente-six sièges en Carinthie était la suivante en 1999 : seize pour le FPÖ, douze pour le SPÖ et huit pour l’ÖVP. En 2004, elle est très différente : FPÖ seize, SPÖ quatorze, ÖVP quatre, verts deux

|6| Haider a été réélu le 1er avril 2004 gouverneur de la Carinthie pour la troisième fois (il avait été élu une première fois 1989 puis avait été déchu le 21 juin 1991 pour ses propos sur la politique d’emploi du IIIe Reich, puis réélu en 1999). En 2004, il a reçu les seize voix du FPÖ et les quatre de l’ÖVP, soit vingt des vingt-deux voix émises – les deux bulletins des verts étaient nuls. Les huit députés SPÖ présents (sur quatorze élus) se sont abstenus.

|7| Plus de 75 % d’entre eux, dans le Land de Salzbourg, sont conservateurs (91 maires sur 119 sont conservateurs, 25 sont sociaux-démocrates)

|8| À Salzbourg, les trente-six députés élus le 7 mars dernier se répartissent comme suit : dix-sept pour le SPÖ, quatorze pour l’ÖVP, trois pour le FPÖ et deux pour les verts. En 1999, on comptait quinze députés ÖVP, douze SPÖ, sept FPÖ et deux verts.

|9| Le président autrichien est élu au scrutin majoritaire uninominal à deux tours, semblable à celui en vigueur en France. Pour être élu il faut obtenir plus de la moitié des suffrages exprimés. Si tel n’est pas le cas, un second tour est organisé auquel participent les deux candidats arrivés en tête au premier tour. Sur les onze scrutins organisés depuis 1951, seuls trois seconds tours ont été nécessaires : en 1951, en 1986 et en 1992. Le nombre de candidat est traditionnellement faible.

|10| « C’est la “faute” de la solidarité féminine », « Féministe du côté gauche du cœur seulement », titre l’édition féminine électronique du Standard, DieStandard.at daté du 27 avril 2004

|11| DerStandard.at du 27 avril 2004.

|12| ibid.

|13| Interview pour Die Presse, édition du 28 avril 2004.

|14| T. Woschitz est chargée des questions de la condition féminine dans le Syndicat des employés du secteur privé (GPA).

|15| Propos rapportés par le Neues Volksblatt, dans son édition électronique du 28 avril 2004.

|16| DieStandard.at du 28 avril 2004.