Si la mondialisation a ses fourriers et ses défenseurs, qu’en est-il de l’antimondialisation ? Enquête sur les contours d’une nébuleuse mal identifiée.

La thèse de l’auteur est qu’il existe un second courant critique de la mondialisation, qu’il nomme « antimondialisation ». Ce courant forme une « internationale méconnue », qui a des ramifications avérées en France. S’il est passé relativement inaperçu jusqu’ici dans notre pays, c’est parce que les yeux sont rivés sur Attac, qui est un mouvement très fort en France. Les auteurs sont nombreux et bien identifiés. Ils sont à la tête d’ONG ou de « think thanks » puissants et écoutés. Le Philippin Walden Bello est à la tête de Focus on the Global South (www.focusweb.org), qui emploie 20 personnes en Thailande, Philippines et Inde. L’Indienne Vandana Shiva dirige Navdanya (www.navdanya.org), Research Foundation for science, Technology and Ecology (RFSTE), une organisation qui défend la biodiversité et promeut l’agriculture biologique par la dissémination de semences sans OGM ni brevets. L’Etasunien Jeremy Rifkin préside la Fondation on Economic Trends et est auteur de nombreux livres à succès. Le Malais Martin Khor est le fondateur du Third World Network (www.twnside.org.sg) présent en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et à Genève. Hermann Daly est le fondateur et le directeur du prestigieux journal académique Ecological Economics, une référence mondiale dans le domaine de l’approche interdisciplinaire de l’économie écologique, quatre étoiles au classement CNRS. Lori Wallach est à la tête de Public Citizen (www.citizen.org), une ONG fondée en 1971 pour défendre les consommateurs et qui dispose aujourd’hui d’un budget de 11 millions de dollars. L’Allemand Wofgang Sachs est directeur de l’Institut Wuppertal pour le climat, l’environnement et l’énergie (www.wupperinst.org) qui est à l’origine des diverses méthodes de comptage matériel ainsi que des concepts de « sac à dos écologique », « Facteur 4 » etc. Ralph Nader, candidat écologiste historique à la Maison Blanche, fait aussi partie du lot, et bien d’autres noms connus. La liste ne serait pas close sans mentionner deux personnalités controversées. L’une est Edward Goldsmith, fondateur en 1970 de The Ecologist, la revue écologiste de référence qui a depuis plusieurs années son équivalent français, L’écologiste. Il est auteur de livres à succès. L’autre est Jerry Mander, actif dans la Fondation pour l’Ecologie Profonde (www.deepecology.org) et actuel directeur de l’International Forum on Globalisation (IFG), dans laquelle ils sont tous présents.

Les indices qui permettent de repérer ce courant critique sont classiques. Les personnes mentionnées se rencontrent souvent, écrivent des livres en commun, participent aux mêmes événements, sont dans les comités éditoriaux les uns des autres. L’auteur cite en particulier l’ouvrage d’E. Goldsmith & J. Mander, Le procès de la mondialisation, traduit en français en 2001. Il montre que l’IFG joue un rôle central dans la structuration actuelle du mouvement mais que les racines sont bien plus anciennes. Elles remontent aux années 80, voire aux années 70. Il affirme que l’IFG a joué un rôle central pour catalyser les manifestations de Seattle contre l’OMC en 1999 mais le premier contre-sommet alternatif remonte à 1984, à Londres, avec l’organisation du TOES (The Other Economic Summit). En France c’est Ecoropa (Ecological Europa) qui est le premier relais de ce courant, en 1976. En 1996 sa directrice Agnès Bertrand crée l’Observatoire de la Mondialisation dont la présidence est confiée à Susan George. Elle crée la Coordination pour le Contrôle Citoyen de l’OMC (CCCMOC) qui regroupe 95 associations dont les revendications sont plus radicales que celles d’Attac. Corinne Lepage a représenté Ecoropa en 1994 pour faire accepter le principe de précaution au Conseil d’Etat en 1998. La rivalité entre Attac et ce mouvement n’est pas neuve. Quand Bernard Cassen écrit que tout a commencé à Porto Alegre, il ne dit rien de ce mouvement qui s’est fait désirer aux premiers Forums Sociaux Mondiaux dont il n’était pas l’auteur principal. En France c’est les mouvements proches de la décroissance qui semble désormais porter des orientations proches de celles de l’IFG : Serge Latouche et La Ligne d’Horizon, L’Ecologiste, revue Silence, Edgar Morin, les Casseurs de Pub, les ONG écologistes etc.

Sur le plan du contenu idéologique, l’auteur estime que ce courant est ambigu, difficile à cerner. Sous certains angles, c’est un courant progressiste. Il défend les droits de l’homme, la coopération, la paix, l’égalité, les droits des peuples, rejet du nationalisme. Les revendications de ce réseau peuvent être assez radicales, certains vont jusqu’à souhaiter la suppression de l’OMC pour que les peuples récupèrent les biens communs, les fameux commons. Mais sous d’autres angles il a plutôt un air réactionnaire : admiration des peuples autochtones et de la communauté, importance de la spiritualité, volonté d’inverser le processus de mondialisation pour aller vers une relocalisation, droits de l’homme qui sont relativisés, discours sur le « réenracinement », réinsertion de l’homme dans la biologie par la défense du « biorégionalisme » et souci holiste de la « Terre-Mère ». « Teddy » Goldsmith s’est présenté sur une liste européenne de Philippe de Villiers et a donné des entretiens à Krisis, la revue d’Alain de Benoist, habituellement situé à l’extrême-droite. Le discours très critique envers le développement pose question. Si Jean Jacob répète plusieurs fois que ce courant n’est pas d’extrême-droite (« ni guerrier ni autoritaire », p. 90), il n’en affirme pas moins qu’il est conservateur. Et c’est même cette idée qu’il met en exergue en conclusion.

L’ouvrage de Jean Jacob est très bien documenté. Les références sont très nombreuses et peu de textes manquent à l’appel. Toutefois l’analyse pèche par plusieurs insuffisances qui nuisent fortement à l’analyse de ce courant.

La première est le manque de recul sur les définitions utilisées pour situer le courant « antimondialiste ». « Modernité », « développement », « droits de l’homme », « tradition », « gauche », « droite » etc. sont pris comme des évidences, des lieux communs, des critères pour situer le mouvement politique étudié dans l’espace politique français. Or l’antimondialisation est caractérisée par une critique forte de ces concepts. L’objet étudié par Jean Jacob semble ne pas vouloir entrer dans ces catégories, il veut au contraire s’en démarquer, et l’affirme explicitement. Pourquoi ? L’enjeu semble central dans l’argumentation du mouvement étudié mais Jean Jacob n’approfondit pas cet aspect, il semble penser que c’est un élément accessoire. Cela pose un problème méthodologique grave. Ne pas prendre entièrement au sérieux le positionnement de ce mouvement politique empêche d’élucider « l’ambiguïté » soulevée par Jean Jacob à de nombreuses reprises. Le titre même de l’ouvrage est contestable : le mouvement étudié est-il vraiment antimondialiste ? Par rapport à quelle mondialisation ? Est-il « conservateur » ? Conservateur de quoi ? Le mouvement « antimondialiste » est situé dans un cadre d’analyse qui, faute d’être explicité, apparaît peu à peu en creux au fil de la lecture : c’est une lecture issue de la gauche réformiste classique, confiante dans les forces du progrès, la mondialisation et soucieuse de redistribution. D’ailleurs le livre d’Attac sur le développement est jugé « solide et nuancé » p. 175).

La seconde le caractère partiel des analyses des filiations, qui conduisent finalement à des conclusio
ns partiales. Prenons un exemple parmi d’autres. La controverse autour des liens avec l’extrême-droite, par exemple, ne fait pas l’objet d’une enquête fouillée. L’auteur questionne les liens du mouvement « antimondialiste » avec les mouvements progressistes tels qu’Attac mais il ne creuse pas la question d’éventuels liens avec la droite ou l’extrême-droite, il en reste au plan journalistique. Pourtant, si le mouvement est réellement « conservateur », il devrait être profondément ancré dans les milieux conservateurs. Philippe de Villiers s’est-il finalement bien entendu avec Teddy Goldsmith ? Et Alain de Benoist ? Jean Jacob explique que Teddy Goldsmith a fait amende honorable suite à ce qu’il a présenté comme des « erreurs », la coopération a donc tourné court. Pourquoi ? Pourquoi la coopération a-t-elle tourné court si le mouvement a des sympathies conservatrices ? Nous n’en saurons rien. C’est d’autant plus ennuyeux que ce débat existe au sein de ce mouvement, et c’est un débat particulièrement vif. Nous ne saurons rien non plus des rapports du mouvement antimondialiste à la spiritualité, qui semble aussi être le marqueur d’une attitude « conservatrice » aux yeux de Jean Jacob. Il aurait alors fallu enquêter du côté des mouvements religieux constitués et voir quels sont les liens de ces mouvements avec l’antimondialisation. Autre exemple : la thèse de la relocalisation des activités est présentée comme un hymne à l’autosuffisance et aux communautés locales. Mais sur quoi cette idée est-elle fondée ? La relocalisation est une thèse présentée comme conséquence inéluctable de la surexploitation de la nature et de l’épuisement des ressources depuis 1972 et le rapport du Club de Rome. Elle a été réaffirmée par le rapport 2003 du Club de Rome. Mais elle est aussi défendue par les mouvements qui veulent se réapproprier la démocratie. Alors quel est l’argument qui domine dans les débats « antimondialistes » ? A nouveau, l’ouvrage manque de détails. L’auteur se contente trop souvent d’analyser les filiations en repérant des mots-clés communs, sans aller plus loin dans l’analyse de l’argumentation politique sous-jacente. Et ainsi de suite. A nouveau, la même grille de lecture apparaît en creux.

La troisième critique touche le manque de précision dans l’appréhension du contexte dans lequel a été construit le mouvement étudié. Le mouvement est transnational, globalisé, il utilise un discours transnational. « Community », traduit par « communauté », n’a pas le même sens en France et aux Etats-Unis. La spiritualité n’a pas la même place sociale en Inde, Malaisie etc. qu’en France. Un tel mouvement ne peut pas forcément produire un discours qui serait facilement classifiable dans un pays particulier, au contexte particulier, par exemple la France. Serge Champeau, de la revue « Commentaire », qualifie le mouvement antimondialiste « d’utopiste et nostalgique » et Jean Jacob estime qu’il y a de la lucidité dans ce jugement (p. 90) – pourquoi ? Les liens communautaires jouent un rôle important dans cette pensée – mais encore ? Les « antimondialistes » se défendent de tout nationalisme, de quoi s’agit-il ? La Charte africaine des Droits de l’Homme comporte des paragraphes relatifs aux devoirs envers sa communauté, est-ce « réactionnaire » ou plus simplement conforme aux enjeux locaux, les pays riches étant suffisamment « attractifs » pour pouvoir se passer de ce genre de clause, n’étant pas victime de la fuite des cerveaux par exemple. Est-ce que les « antimondialistes » ont voulu tenir compte de ce genre d’enjeu ? Le lecteur le sait pas, il n’a jamais réellement accès aux thèses des « antimondialistes » mais à leur déclinaison approximative dans le contexte français. Que peut-on en conclure ? Deux choses. D’une part, que « l’antimondialisation » est plus complexe que ce que l’auteur en laisse paraître. Et d’autre part que Jean Jacob ne prend guère en compte les spécificités de l’espace international dans lequel évolue pourtant son objet.

A la lecture cet ouvrage paraît aussi ambigu que le mouvement qu’il entend étudier. Les classifications sont hâtives, les conclusions ne convainquent guère, les arguments manquent à la démonstration pour qu’elle emporte la conviction. Le matériau est riche mais assez mal exploité. « L’antimondialisation » aurait tout aussi bien pu se nommer « l’altermondialisation », d’ailleurs rappelons-nous que c’est ce qui s’est produit historiquement d’un autre mouvement après les événements de Seattle. Ce serait alors une altermondialisation dont le projet serait assez différent de celle proposée par Attac, qui propose pour l’instant au programme de gauche classique française étendue à la planète et ne semble pas en mesure de proposer du neuf dans le domaine des nouveaux enjeux, dont les enjeux écologiques et culturels. Le mouvement en question pourrait alors ne plus être progressiste sans pour autant devenir réactionnaire, pour paraphraser le titre du dernier ouvrage de Jean-Paul Besset. La gauche française aurait toutes les raisons de s’y intéresser de plus près.