Lampedusa, petit morceau italien de terre africaine, est bien connue pour être la « Porte de l’Europe ». Chaque année en effet, des milliers de personnes partent des côtes nord-africaines pour tenter de rejoindre l’île. En 2008, 30 000 migrants ont ainsi transité par Lampedusa. Avec l’entrée en vigueur des accords italo-libyens, la porte est restée rigoureusement fermée et pendant trois bons mois, aucune embarcation n’a pu accoster sur l’île, symbole pour le gouvernement de l’Italie assiégée par les envahisseurs.

Les invisibles

Au regard du tapage politique et médiatique qui entoure Lampedusa, il est étonnant de constater combien le quotidien des Lampédusins n’est en rien modifié par les fluctuations des politiques migratoires. Que les Turcs soient zéro ou trente milles, le paysage ne change pas. Ils peuvent être originaires d’Érythrée, de Somalie, de Tunisie ou d’Algérie, ces passagers sans visages sont génériquement appelés « Turcs » par les habitants de l’île. Et à Lampedusa, les Turcs sont invisibles. Cette invisibilité est due à la redoutable efficacité du système d’accueil, qui fait la fierté de Federico Miragliotta, le directeur du centre de rétention d’Imbriacola : « l’arrivée de migrants à Lampedusa n’a jamais posé de problèmes aux habitants, leur quotidien n’est en rien perturbé par le phénomène migratoire. Les sujets sont pris en charge au large par les autorités, accompagnés au port où est effectuée une première visite médicale, puis transportés dans nos bus jusqu’au centre de rétention en passant par une route périphérique. La chaîne de montage est bien rôdée et les migrants sont accompagnés tout au long de leur parcours ». Depuis une dizaine d’années donc, avec la mise en place de structures dites d’accueil, la vie des îliens et celle des migrants sont opaquement séparées par un cordon sanitaro-militaire. Il n’en a pas toujours été ainsi et les habitants de Lampedusa se souviennent tous de ces personnes hagardes, fraîchement débarquées et qui demandaient où se trouvait la gare. Point de gare, sur ce minuscule territoire, mais un port et un aéroport. Certains îliens ouvraient leur porte aux étrangers, leur offraient une douche, à boire et à manger avant de les accompagner au ferry qui relie Lampedusa à la Sicile. C’était il y a à peine quinze ans, il y a une éternité.

Sur l’île, les migrants laissent cependant des traces. Comme ces dessins à la craie, sur les murs du centre de rétention d’Imbriacola : un éléphant, les mois de l’année écrits en français : mars ׀׀׀׀׀׀׀, avril׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀, mai ׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀׀ , Rouen 76. Pas très loin du centre, au cœur de l’île, se trouve le cimetière des bateaux. Il s’agit en fait de la décharge municipale, y sont entreposés les bateaux séquestrés aux migrants, de robustes bateaux de pêche aux noms arabes. Entassés les uns sur les autres, ils pourrissent lentement au milieu des gilets de sauvetage, des nattes et de quelques vêtements. C’est sur les plages du sud de Lampedusa que l’on trouve le plus de vêtements. Luciano, un Vénitien voyageur arrivé il y a seulement quelques mois sur l’île, a recueilli les pantalons, chaussures et autres boubous trouvés épars sur les rochers de cala spugnaet les a suspendus sur deux fils. Aux pieds de l’installation, en ce début de mois de juillet, quelques vacanciers prennent le soleil. La mer apporte aussi des corps, qui sont enterrés dans un coin du cimetière. Les sépultures sont modestes, toutes surmontées d’une croix de bois peinte en blanc, nous sommes en terre catholique. Sur les croix, des numéros ont été écrits au feutre noir. Les morts dont on connaissait le nom ont eu le droit à une sépulture plus élaborée, ce fut le cas pour Ezekiel Kiri et, plus récemment, Ester Ada. Leurs noms attendent encore d’être gravés dans le marbre.

Ces traces ne sont pas très loquaces, et pour se maintenir au courant de ce qui se passe sur leur île, les Lampédusins doivent s’en remettre aux journaux ou à la rumeur. Car Lampedusa bruisse de rumeurs, concernant les arrivées, les conditions de rétention, les départs. Barbara Molinario, de l’UNHCR, sourit : « de nombreuses légendes entourent le centre de rétention. Il y a un problème de communication entre le système d’accueil et l’île, c’est dommage ». Pour sa part, elle déplore le fait que le gouvernement est mis fin au système tel qu’il était jusqu’en décembre 2008 : « On parlait de modèle-Lampedusa. Des gens venaient de partout en Europe pour venir voir comment cela fonctionnait ici ».

La colère

Jusqu’à cette date, le centre de rétention d’Imbriacola avait le statut de Centre d’accueil et de premiers secours – CSPA – et disposait de 830 places. Les personnes qui y étaient amenées ne pouvaient pas y rester plus de 48 heures, bien souvent largement dépassées, avant d’être dispatchées sur le continent dans d’autres centres, en fonction des places disponibles, mais aussi de leur statut : demandeurs d’asiles, mineurs non accompagnés, etc. Du 29 décembre 2008 au 22 janvier 2009, les départs depuis l’île sont bloqués. Le nombre de retenus enfle, pour arriver à environ 2 000 personnes, soit un tiers de la population locale, 6 000 habitants. Ce changement soudain et aujourd’hui encore inexpliqué dans la gestion des populations migrantes marquera le début d’une année 2009 particulièrement agitée. Des deux côtés du mur du centre de rétention, les tensions enflent.

Comme dans le reste de l’Italie, depuis l’automne, les parents d’élèves sont dans la rue et protestent contre les réformes mises en place par le gouvernement qui entend faire des économies en taillant dans le budget réservé à l’éducation. À Lampedusa, la situation était déjà critique : « les enseignants affectés à Lampedusa se mettent en arrêt maladie au bout d’une semaine. Leurs remplaçants font de même, ainsi que les remplaçants de remplaçants. Tous les ans c’est la même histoire et les enfants n’ont pas d’instituteur pendant plusieurs mois », explique Giacomo Sferlazzo, président du comité des parents d’élèves, « sans parler de la structure devenue dangereuse : un dimanche de cet hiver, un morceau de plafond est tombé ». Les parents d’élèves ne sont pas les seuls à ressentir les carences de l’État et d’autres revendications viennent s’ajouter aux leurs : le prix de l’essence, plus chère que sur le continent, le manque d’infrastructures. Les habitants de Lampedusa se sentent en effet complètement abandonnés, loin du reste de l’Italie, et dénoncent des investissements qui sont toujours d’ordre militaire ou liés au phénomène migratoire.

Sur ses 20 km², l’île héberge 16 casernes militaires, un aéroport civil et militaire et, aujourd’hui, deux centres de rétention. Annexée au Royaume d’Italie à la fin du XIXe siècle, Lampedusa est aussitôt transformée en colonie pénitentiaire. Dès lors, la présence militaire y sera toujours importante. Lors des vingt dernières années, deux événements ont permis d’y envoyer des renforts supplémentaires. En 1986, Khadafi lance deux missiles Scud sur la base militaire de l’Otan, située sur la pointe occidentale de l’île. Les missiles tombent à l’eau, mais des bataillons entiers sont dépêchés à Lampedusa, les parachutistes atterrissent jusque dans les potagers. Cet événement guerrier aura une conséquence inattendue : le développement du tourisme sur l’île. Lampedusa fait en effet la une de tous les journaux et la beauté du site aura raison de la peur des bombardements. Les habitants, modestes pêcheurs, se transforment en entrepreneurs touristiques. Dès la fin des années 1980, des migrants tentent de rejoindre l’Europe en passant par Lampedusa. Ils se font de plus en plus nombreux et, à la fin des années 1990, leur nombre justifie l’envoie de nouveaux militaires. Militarisation et gestion des migrants sont deux aspects intimement liés : les centres de rétention de l’île ont ainsi toujours été construits sur des terrains militaires.

Le 9 janvier 2009, le ministre italien de l’Intérieur, Roberto Maroni – Ligue du Nord – se déplace à Lampedusa. Il dispose sur place d’une alliée de poids puisque Lampedusa, l’extrême sud de l’Italie, située sur le continent africain, est dotée d’une sénatrice de la Ligue du Nord. La haine farouche entretenue par les léguistes envers les étrangers aura dans ce cas eut raison de leur profond dédain pour le sud du pays. Maroni est donc accueilli à bras ouverts. Il écoute poliment les revendications des îliens, promet une école et plus de considération avant de repartir dans sa Lombardie natale. Le 23 janvier, lors d’une conférence de presse, le même Maroni annonce l’ouverture d’un deuxième centre de rétention à Lampedusa, loin du bourg, dans l’ex-base militaire de l’Otan, celle-là même qui avait été visée par les missiles de Khadafi. Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’un centre de secours ou d’accueil mais d’un CIE – Centre d’identification et d’expulsion. Les îliens en restent bouche bée et dès le lendemain, ils défilent tous dans les rues du bourg.

La rencontre

Les conditions de rétention et la question des politiques migratoire avaient peu à peu intégré les revendications des Lampédusins. Certains entendaient instrumentaliser la question pour obtenir du gouvernement ce qu’ils voulaient et d’autres protestaient sincèrement. À l’intérieur du centre de rétention d’Imbriacol, la situation est explosive, 2 000 personnes y sont retenues. Le 24 janvier, pendant que les 6 000 habitants de Lampedusa défilent comme prévu, une centaine de retenus parviennent à s’échapper du centre. Sans préciser qui a ouvert les portes, Grazia Zavaglia, vice-directrice d’Imbriacola, l’admet aujourd’hui « nous les avons laissés sortir, pour des raisons de sécurité. Qui aurait pu les arrêter ? ». Pour Anna, habitante de Lampedusa, le doute n’est pas permis : « Quand on a tous commencé à parler des conditions de rétention des migrants et à protester aussi pour eux, les autorités se sont dites : « Ah oui ? Vous les plaignez ? Et bien on va les faire sortir, et on va voir comment vous allez réagir en les retrouvant chez vous ! » ». Si tel était effectivement le plan des autorités, la réaction des habitants de l’île ne fut pas de rejet, bien au contraire. Pour la première fois depuis des années, les murs du système d’accueil tombaient, et les habitants de Lampedusa pouvaient rencontrer quelques-unes des 30 000 personnes qui en 2008 sont passées par leur île et qu’ils ne voyaient jamais. Des vidéos diffusées sur Internet témoignent de ce moment invraisemblable dans l’histoire de Lampedusa : passé un premier moment de stupeur, sous la pluie et dans le froid, migrants et Lampédusins, bras dessus, bras dessous, sous le regard impassible des policiers, dansent.

La révolte

Cette parenthèse sera de courte durée, le soir même, les portes du centre de rétention se referment derrière les retenus. De nouveaux renforts militaires sont envoyés sur l’île, ils y passeront l’hiver. Au lieu de loger ces renforts dans les casernes, l’État loue des chambres d’hôtels, vides en cette saison. La colère des îliens s’estompe. Sur le front des centres de rétention, la plus grande confusion règne.

Une véritable valse des sigles est en effet lancée, même le directeur d’Imbriacola y perdra son latin. L’ex-base de l’Otan est transformée en CSPA – centre d’accueil – pendant qu’Imbriacola devient un CIE – identification et expulsion. Or qui dit CIE dit tribunal, car pour être expulsés, les migrants doivent auparavant passer devant un juge. Mais à Lampedusa il n’y a pas de tribunal. Pour remédier à ce problème, un juge et des avocats ont été temporairement envoyés sur l’île depuis la Sicile. Les avis d’expulsion seront signés à la chaîne. C’est d’ailleurs pour protester contre l’expulsion massive de nombre d’entre eux vers la Tunisie que des retenus mettent le feu à l’un des bâtiments du centre d’Imbriacola, le 18 février 2009. Suite à l’incendie, dix-huit migrants seront poursuivis pour, entre autres, destruction et saccage.

Les refoulements

Le 16 mai 2009, les derniers retenus ont quitté Lampedusa. Le lendemain, le centre de rétention d’Imbriacola est redevenu un CSPA. Au même moment, l’Italie a offert trois vedettes militaires à la Libye, les accords signés entre les deux pays peuvent alors entrer en vigueur. De mai à août 2009, environ 1 200 personnes ont ainsi été refoulées vers les côtes libyennes. Au large en effet, les autorités italiennes, libyennes et l’agence Frontex patrouillent. Difficile de savoir comment se déroulent ces opérations. Au mois de juillet, les autorisations permettant de visiter le centre de rétention, vide, étaient relâchées sans problème, en revanche, obtenir une interview auprès des autorités maritimes était autrement plus complexe. Achille Selleri, commandant de la capitainerie du port de Lampedusa, nous avait prévenus : « depuis le mois de janvier je ne suis plus autorisé à donner des interviews, je ne sais pas pourquoi ».

Écartée des routes migratoires, Lampedusa connaît une véritable trêve estivale. Écartée, car si de nombreux migrants sont refoulés en pleine mer, d’autres empruntent des routes différentes, plus longues et donc plus dangereuses, et arrivent en Sicile, en Calabre ou en Sardaigne. L’important pour le gouvernement semble être d’épargner Lampedusa, érigée en symbole de la lutte contre l’immigration. Sur l’île, les avis concernant les refoulements sont partagés. La majorité des entrepreneurs touristiques sont plutôt satisfaits : les migrants et le battage médiatique nuisent à l’image de l’île et donc au tourisme. D’autres sont farouchement opposés aux refoulements. Malgré ces divergences d’opinion, personne n’est dupe. Si le deuxième centre de rétention a fermé ses portes parce qu’il était situé sur une réserve naturelle – et ceci grâce aux protestations d’une association écologiste, Legambiente – le centre de rétention d’Imbriacola, lui, est toujours actif. Début juillet, le bâtiment parti en flammes au mois de février était déjà complètement reconstruit et le personnel du centre attendait patiemment l’arrivée de nouveaux migrants. « Pourquoi maintenir actif le centre de rétention si les migrants sont refoulés ? », s’interroge Giusy Nicolini, directrice de Legambiente. Pour les habitants de l’île, tôt ou tard, les migrants devaient revenir. L’arrivée le 20 août à Lampedusa de cinq Érythréens, rescapés d’une traversée qui a coûté la vie à 73 personnes, leur a donné raison. À ce sujet, les autorités maltaises et italiennes se renvoient la balle. Les polémiques autour des responsabilités endossées par les uns et les autres dans ce drame ne sont que le reflet du mur d’opacité qui entoure le canal de Sicile et les opérations militaro-policières qui s’y déroulent. Depuis le 20 août, d’autres migrants sont parvenus à rejoindre Lampedusa.

Le 30 août 2009, Silvio Berlusconi s’est rendu à Tripoli, afin de fêter avec Khadafi le premier anniversaire des accords italo-libyens. À cette occasion, il a répété sa volonté de poursuivre la politique de refoulements. Difficile aujourd’hui de dire quel sera le futur de Lampedusa et des milliers de personnes qui tentent de rejoindre l’Europe en passant par l’île italienne. Parmi les habitants, un sentiment domine : la peur de voir leur île transformée de nouveau en prison à ciel ouvert. Début juillet, le délit de clandestinité a été approuvé par le parlement italien. Giusy Nicolini s’interroge, ironique et amère : « Où vont-ils les enfermer, ces dangereux délinquants ? Peut-être ici ? Dans les centres vides ? ». Giacomo Sferlazzo soupire, presque vaincu : « Pour l’État, Lampedusa a toujours été une terre de confins, une terre de confinement ».