FABRIQUE DES IDEES : Revenant sur le thème du déclin de l’altermondialisme, Eric Agrikoliansky suggère que le constat critique est pour une bonne part lié au décalage entre ce qu’il est advenu du mouvement alter et certaines représentations fantasmées et attentes qu’il a suscitées chez ces acteurs. Les croyances en son haut degré d’internationalisme, ou en la radicale nouveauté de ses formes d’organisation et de gestion de la diversité, ont ainsi parfois conduit à mésestimer les conditions concrètes de réalisation et de pérennisation de ces enjeux. Juin 2007

L’altermondialisme serait en crise. Le traitement journalistique du mouvement semble ainsi s’être déplacé depuis deux ou trois ans du compte rendu d’un nouveau souffle à celui de son essoufflement supposé |1|. Qu’il soit à un tournant ou qu’il « tourne en rond » |2|, le mouvement altermondialiste a mauvaise presse. Ce changement de focale étonne tant il détonne avec l’enthousiasme des premières années, marqué par les discours enchantés, et parfois enchanteurs, décrivant Seattle comme un nouveau « mai 68 mondial ».

Doit-on pourtant analyser cette évolution comme une illusion d’optique, une construction journalistique, qu’il faudrait balayer du revers de la main ? Sans doute pas. D’abord, parce que cette interrogation sur l’avenir de la protestation n’est pas le produit de l’imagination des journalistes mais aussi, et surtout, le fruit de la critique menée par les acteurs eux-mêmes du mouvement altermondialiste. Là encore, le ton a changé notablement en quelques années. À l’enthousiasme initial (« Le monde nous appartient » affirmait Christophe Aguiton en 2001 |3| ) s’est substitué un ton plus dubitatif : « Où va le mouvement altermondialiste ? » s’interrogeaient ainsi le même Christophe Aguiton et une dizaine d’intellectuels et de militants fin 2003 |4|.

Ces jugements portés sur l’altermondialisme s’appuient en effet sur une série de constats difficilement contestables. Les mobilisations altermondialistes ont, à l’évidence, changé en moins de 10 ans. La marée humaine festive et bigarrée envahissant « spontanément » Seattle et Porto Alegre pour défendre une justice globale a progressivement été remplacée par la routine des forums sociaux de plus en plus institutionnalisés, de plus en plus centrés sur leur propre processus et de moins en moins spectaculaires et mobilisateurs. En France, la crise d’ATTAC a redoublé le marasme. Les fraudes qui se sont déroulées lors des élections internes de juin 2006, et dont la révélation a conduit à la démission de la direction, ont conclu une période de tensions et d’instabilités entamée en 2002 lors de l’élection de Jacques Nikonoff à la présidence de l’association. Si la crise semble en passe d’être réglée, elle n’en a pas moins profondément marqué la dynamique de l’association. On estime ainsi à plusieurs milliers le nombre d’adhérents n’ayant pas renouvelé leur inscription |5|. On peine en revanche à évaluer précisément l’impact de cette affaire sur la crédibilité d’un mouvement dont l’objectif affiché était de renouveler la politique et la démocratie…

Les difficultés qui émaillent enfin la dynamique d’une candidature unitaire pour l’élection présidentielle de 2007 complètent le tableau. Le mouvement pour une candidature unitaire de la gauche anti-libérale est né dans le sillage des mobilisations pour le « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen, au sein desquelles les altermondialistes avaient joué, avec Attac notamment, un rôle important. Cependant, ces initiatives pour une candidature unitaire de la « gauche anti-libérale » se sont heurtées à de multiples tensions sonnant le glas des espoirs d’une recomposition politique majeure de la « gauche de la gauche » permise par le développement de l’altermondialisme.

Les évolutions récentes de la dynamique de cette mobilisation en France constituent donc la toile de fond sur laquelle se joue la dramaturgie de la crise. Il faut toutefois prendre garde à ne pas basculer de la dénonciation de la construction médiatique de la crise à l’adhésion aveugle à son irréfutable objectivité. Bien des « réalités » de l’altermondialisme aujourd’hui plaident en effet pour un bilan plus nuancé. La pérennité même des forums sociaux, malgré les incertitudes et les hésitations, montre leur capacité renouvelée à s’implanter et à se développer dans des espaces encore en friche militante (en Afrique par exemple, comme en témoigne la tenue à Nairobi au Kenya de l’édition 2007 du FSM qui a accueilli plusieurs dizaines de milliers de personnes). L’impact de ces mobilisations sur les agendas nationaux et internationaux illustre leur capacité à imposer comme légitimes, si ce n’est des solutions, au moins les problèmes dont il faut débattre : la dette du tiers-monde, les menaces écologiques, la nécessité d’une taxation redistributive du Nord vers le Sud. Autant de problèmes qui sont aujourd’hui inscrits sur l’agenda des institutions intergouvernementales.

De la même manière, en ce qui concerne la France, la dynamique de la campagne menée par ATTAC pour le « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen, et ce malgré les conflits internes qui divisaient déjà l’association, indique le fort potentiel militant que conserve le mouvement. De plus n’est-il pas significatif que ce soit José Bové, figure familière de la mouvance « alter », qui constitue finalement un candidat alternatif à ceux des partis (PCF, LCR) en vue de l’élection présidentielle de 2007 ? Preuve sans doute que les ressources symboliques associées aux grandes luttes des premières mobilisations altermondialistes (contre Mac Donald, l’impérialisme culturel et la « mal bouffe ») ne sont pas totalement épuisées ?

Bien des indices, souvent notés et commentés, viennent donc contredire la rhétorique du déclin. Que dire alors de la crise supposée de l’altermondialisme ? Peut être qu’il ne s’agit pas de la question la plus pertinente à poser, car elle ne peut recevoir qu’une réponse prophétique ? Cependant, reste aussi à comprendre pourquoi il se trouve tant de journalistes, d’intellectuels, de chercheurs pour la poser, même s’il s’agit simplement d’y répondre par la négative. Ce que montre peut être la force de cette interrogation, c’est aussi la prégnance de représentations que nous avons durablement intégrées à propos de ce qu’est ou devrait être l’altermondialisme, et qu’il n’a pourtant jamais été. La frustration, la déception et le mécontentement ne sont pas, on le sait depuis Durkheim, les fruits naturels de causes objectives, mais des constructions, produites par le décalage entre ce qui est attendu comme normal et légitime et ce qui advient |6|. Dans le cas qui nous préoccupe, s’intéresser à la rhétorique de la crise permet de cerner quelques illusions bien ancrées qui servent depuis une dizaine d’années de cadres cardinaux pour décrire et percevoir les mouvements altermondialistes, leur réalité et leur avenir et dont les développements actuels viennent justement contester la pertinence et la justesse. De ce décalage naît la perception d’une crise. De son analyse critique peut aussi résulter une conception plus réaliste de ce que nous nommons « altermondialisme ».

Un mouvement international ?

La première illusion qui semble démentie par l’observation des développements récents de l’altermondialisme est son caractère international, voire transnational. Dès les premières manifestations contre le néo-libéralisme, c’est sur ce registre que s’est développée la thématique du renouveau militant. L’altermondialisme, cette « internationale sans nom des résistances » ou « internationale citoyenne », a été décrit comme une nouvelle vague de mobilisations annonçant un « nouveau 68 mondial » |7|. Le terme de « société civile transnationale », forgé dans le champ anglo-saxon des spécialistes des ONG , avait largement préparé le terrain à une telle révélation : l’avenir de la contestation serait, à l’âge du capitalisme mondialisé, transnational. Cette croyance fortement ancrée a été portée par des cercles divers (militants, journalistes, universitaires, etc.) et structure depuis l’essentiel des discours publics tenus sur le mouvement altermondialiste.

Pourtant il faut bien constater la force des ancrages nationaux des altermondialismes et leurs difficultés à s’en affranchir. Les études de cas consacrées aux contre-sommets et aux forums sociaux, notamment en France et en Italie |8|, ont ainsi montré que leur public était surtout dominé par les militants et les organisations du pays où l’événement était organisé. Le succès des mobilisations altermondialistes en France, en Italie, ou encore au Brésil au début des années 2000, reflète moins un mouvement réellement transnational que le dynamisme de mobilisations nationales articulant enjeux globaux et enjeux locaux. L’observation du déroulement des forums sociaux européens depuis 2002 montre de même que chaque édition est profondément marquée par la logique des espaces politiques nationaux où elle se déroule. L’édition de 2004 à Londres fut, par exemple, un très bon révélateur des tensions internes à la gauche anglaise, des relations complexes nouées par les activistes altermondialistes avec la mairie de Londres et du rôle prédominant joué dans cette mouvance par une petite organisation comme le Socialist Workers Party (SWP). Les échanges virulents avec les militants français à propos, notamment, du principe de laïcité et de la loi sur le voile, ont illustré de surcroît que la manière d’aborder certains enjeux et d’en débattre pouvait subir de notables inflexions d’un pays à l’autre.

Le degré d’internationalisme des mouvements « alter » est donc très vite apparu comme discutable. Comme l’on souligné Sydney Tarrow et Donatella Della Porta |9|, l’internationalisation de l’action collective peut prendre des formes diverses : « diffusion » d’un pays à l’autre d’enjeux ou de formes d’action conservant une forte dimension nationale ; « internalisation » dans les débats nationaux de questions relatives aux politiques internationales ; « externalisation » d’acteurs nationaux poussés à investir des espaces internationaux lorsque les opportunités politiques nationales deviennent pauvres, comme dans le cas français où la naissance de la protestation refléta « l’externalisation » d’organisations marginales dans leur champ respectif (les syndicats dissidents de salariés ou d’agriculteurs, les organisations de solidarité internationale marginalisées dans les années 1980 par les ONG humanitaires, etc.) cherchant à trouver de nouveaux débouchés militants en intégrant, à des degrés divers, des enjeux internationaux |10|.

Une réelle « action collective transnationale » implique selon les auteurs au contraire l’existence de campagnes internationales durables et pérennes menées par des réseaux transnationaux d’activistes et visant des États ou des institutions interétatiques : force est de constater que de telles formes restent encore exceptionnelles et instables. Cela ne signifie pas que les militants n’aient pas tenté une telle transnationalisation : la constitution de comités de liaison transnationaux, à l’image du Conseil international du FSM, ou de l’Assemblée européenne de préparation qui est à l’origine des Forums sociaux européens, manifeste bien de telles tentatives. Ce qui frappe cependant, c’est que la constitution de ces liens internationaux reste difficile, bien plus que ne l’a longtemps laissé croire le discours enchanté sur la « société civile transnationale ». On a sans doute en particulier très largement surestimé l’effet des mutations techniques, culturelles et économiques censées constituer le substrat de cette transnationalisation et ce faisant le ressort de la mondialisation de la protestation. Les transports restent coûteux, en temps et en argent, et l’organisation régulière de rencontres internationales entre activistes se révèle une tâche titanesque, source de nombreuses déceptions. L’âge de l’information et des « réseaux » ou « l’ère de l’accès », célébrés comme les nouvelles causalités transversales bouleversant notre monde, sont plus de l’ordre de la prophétie que de la réalité. Tous ceux qui participent aux étapes itinérantes de préparation d’un événement altermondialiste savent combien il en coûte en transports, en temps et énergie ; tous ceux qui ont assisté à ce même événement et tenté de suivre à travers des écouteurs grésillant l’hasardeuse traduction proposée par les bénévoles de Babels, savent que les barrières linguistiques restent bien réelles. Les humains du XXIe siècle sont certainement moins mobiles et internationaux qu’on aimerait le croire, y compris lorsqu’il s’agit de protester.

Or, cette croyance a eu au moins deux effets pervers dont nous commençons à percevoir aujourd’hui les conséquences. D’abord elle a favorisé une sélectivité sociale tout à fait préjudiciable à la construction du mouvement. Les militants altermondialistes se recrutent en effet dans les élites des pays du Nord, dans les classes supérieures à fort capital culturel, car ce sont les catégories les plus susceptibles de profiter des opportunités d’internationalisation, liées notamment à l’accès aux institutions d’enseignement supérieur : apprentissage des langues, séjours à l’étranger, intérêt pour la politique internationale et ses enjeux, etc. Ce net tropisme social, visible depuis Seattle, limite bien entendu considérablement le développement d’un mouvement qui vise à établir une « justice globale » entre le Nord et le Sud, entre les déshérités et les élites, même si les tentatives de décentrement (comme l’organisation du FSM en Afrique) existent.

Une autre conséquence de l’ambition transnationale de cette protestation est d’avoir suscité une réaction isomorphe des États et des forces de l’ordre et impliqué une répression qui a, elle, les moyens d’être réellement transnationale. Comme l’ont par exemple montré Olivier Fillieule et Donatella Della Porta |11|, la réussite initiale des premiers contre-sommets (blocage de la conférence de l’OMC à Seattle en décembre 1999 ou du G8 de Gènes en juillet 2001) a suscité une coordination accrue des États et des polices face à ce qui était perçu comme une nouvelle menace. Cette nouvelle dynamique internationa
le de coopération policière passe : par la sanctuarisation des sommets de plus en plus protégés par la police et de plus en plus isolés géographiquement des protestataires |12| ; par l’accroissement des échanges internationaux d’informations sur les potentiels manifestants ; et par le renforcement de la coopération pour bloquer aux frontières les éventuels protestataires, qui aboutit à l’instauration d’un véritable système international d’entrave à la liberté de circulation. Cette réponse hautement coordonnée des États européens, notamment au début des années 2000, a eu pour effet d’éradiquer presque complètement la pratique des contre-sommets, au profit des occasions plus disciplinées des Forums, et d’infléchir ce faisant très notablement la trajectoire des mobilisations altermondialistes qui ont du même coup perdu une partie importante de leur public initial : celui plus jeune, plus radical mais aussi plus festif et spectaculaire, qui occupait les rues des grandes villes européennes et nord américaines entre 1999 et 2001.

Un mouvement homogène ?

Le second constat qui alimente le discours de la crise, c’est que LE mouvement altermondialiste ne constitue pas un ensemble homogène et cohérent, mais plutôt une nébuleuse qui impose le pluriel (il faut parler DES altermondialismes) et qui reste en pratique presque impossible à organiser, surtout si l’on cherche à l’engager sur la voie des « débouchés politiques ». La diversité du mouvement a été dès le début au centre des discours de et sur les altermondialistes, saluant l’émergence d’un « mouvement des mouvements » dans lequel se mêlaient une pluralité d’origines idéologiques et de résistances locales. Le slogan « Agir local, penser global » résumait bien cette dualité et l’ambition de fédérer une multitude d’expériences et de mobilisations hétérogènes autour d’une dynamique commune. Si le constat de la diversité n’est donc pas nouveau, il a cependant longtemps alimenté un discours prophétique sur l’unité à venir de ces luttes éparses, et ce au détriment d’une réflexion critique sur les difficultés à gérer cette diversité. En particulier parce que l’exaltation de la diversité a rencontré le discours enchanté de la société civile internationale et rapidement dérivé vers la trompeuse idée d’une immaculée conception de l’altermondialisme : mouvement jeune, rompant avec tout ce qui l’a précédé, renouvelant radicalement les modes d’action et les formes d’organisation, l’altermondialisme a été perçu comme une expérience radicalement innovante dans laquelle la question des appartenances idéologiques et nationales se pose de manière toute différente. Une sorte de « melting pot » ou de « communauté de citoyens mondiaux » dans lesquels chacun abandonnerait ses origines militantes, idéologiques, nationales pour construire un « nouveau monde ». Les logiques de fonctionnement des événements altermondialistes ont également été vécues comme autant de signes d’une rupture profonde dans les manières de faire de la politique : organisation en réseau plutôt qu’en pyramide hiérarchisée, primat donné à la participation de tous et aux décisions au consensus et rejet corrélatif des principes de la démocratie représentative et de la délégation, valorisation de l’égalité et de l’autonomie individuelle contre le dévouement ou le don de soi – ce qui s’incarne par exemple dans le modèle souvent commenté des « groupes d’affinités », etc.

Une regard rétrospectif porté sur les dernières décennies invite cependant à nuancer le constat d’une telle nouveauté : les mouvements altermondialistes se sont développés à partir de la reconversion d’organisations, de courants et de causes souvent fort anciennes (la solidarité internationale, l’anti-impérialisme, le syndicalisme paysan et ouvrier, la défense de l’environnement, etc.) ; les formes d’actions utilisées sont elles-mêmes des composantes classiques du répertoire des actions collectives utilisées par les mouvements sociaux depuis les années 1970. L’empressement à saluer la radicale nouveauté de ces formes qui semble rendre « cette vague d’activisme différente de tout ce qui l’a précédée » |13|n’est pas en soi préjudiciable. C’est même une stratégie de mise en scène commune à de nombreux mouvements sociaux. Elle a cependant dans ce cas trop peu incité à s’arrêter sur ce qui faisait problème.

La question des modalités de gestion de la diversité reste, en particulier, en suspens. Les forums sociaux doivent en effet permettre de faire agir ensemble des groupes très divers : révolutionnaires marxistes et ONG caritatives chrétiennes ; militants inorganisés et porte-parole de groupuscules rompus aux techniques de la discussion collective ; représentants de grands partis et de syndicats liés par leur mandat et salariés d’ONG professionnalisées ; spécialiste de l’aide ou promoteur de la Révolution ; tous tenus de jouer le jeu du consensus et de la démocratie participative. Cette diversité pose problème car elle implique des attentes militantes très diverses. Pour certains le forum constitue une façon de rencontrer d’autres militants, d’échanger des expériences, d’accroître son savoir et de tisser des liens qui seront utiles ensuite. Pour d’autres, le forum est plutôt l’occasion de fédérer des mouvements sociaux pour des actions dont les objectifs et les modalités doivent être discutés à l’occasion de ces rencontres. Ces figures opposées, dans lesquelles on reconnaîtra les termes classiques de l’opposition entre partisans du forum « mouvement » et du forum « place publique », constituent deux pôles d’un continuum au long duquel se distribuent les militants. Cet axe recoupe lui-même d’autres principes de différenciation : idéologiques, nationaux, religieux, etc.

L’omniprésence des débats, souvent obscurs, sur le « processus » des forums reflète bien ces difficultés : comment faire coexister des organisations et des militants, non seulement hétérogènes idéologiquement et nationalement, mais aussi et surtout socialisés à des manières différentes de « faire mouvement » et pris dans des logiques de positions et d’organisations elles-mêmes hétérogènes. Les procédures inventées pour les forums sociaux, qui limitent au maximum la délégation et confient aux assemblées plénières la souveraineté, qui brouillent les frontières de l’appartenance en privilégiant l’extension du réseau à la construction d’une organisation… sont autant de tentatives pour permettre la coexistence pacifique entre les différents partenaires investis dans ces événement. La démocratie reflète donc moins des préoccupations idéologiques ou éthiques que des nécessités pratiques : construire un espace de coopération excluant les conflits de représentativité et écartant – temporairement – la question de qui parle au nom du groupe et laissant aux plus réticents la possibilité d’être à la fois partie prenante du mouvement et extérieur à celui-ci.

Les expériences passées montrent cependant que des difficultés majeures subsistent. La coexistence pacifique est ainsi souvent synonyme d’une montée en abstraction qui contribue à fortement brouiller le sens de ce qui est dit. La nécessité de trouver un cadre suffisamment large pour accueillir toutes les causes et tous les intérêts produit une sorte de « nov-langue » aux contenus devenant neutres et abstraits à force de vouloir être incontestables. Le slogan « Un autre monde est possible » illustre à l’extrême la plasticité de ce projet dont personne ne peut dire ce qu’il doit être au juste mais dans lequel tout le monde peut se reconnaître ; flou qui explique sans doute son succès international. Par ailleurs, les procédures participatives n’évitent pas que reviennent avec force, les logiques qui président au fonctionnement des organisations les plus centralisées : jeux d’influence de la part de petits groupes dont les militants disposent de temps et de savoir faire ; pression des organisations « de masse » pour peser sur l’agenda du mouvement ; conflits multiples et interminables des militants pour voir « leur » cause reconnue et traitée prioritairement. Le programme des forums sociaux prend alors la forme d’une liste sans fin, accumulant des thèmes, enjeux, causes et intérêts sans ordre ni priorité politique. Contrairement à ce qu’affirment parfois leurs détracteurs, les altermondialistes ne manquent pas d’idées ou de propositions, mais croulent plutôt sous la prolifération anarchique des solutions et des combats.

On comprend du coup que la question des débouchés politiques du mouvement se pose avec une particulière acuité. Si la coordination d’un forum, avec la liberté que permet l’objectif flou du processus
, pose problème, comment imaginer que l’engagement sur le terrain de la politique électorale puisse se faire sans heurt ? Les règles implicites du jeu électoral, qui impliquent la production d’un programme cohérent, la désignation de porte-parole et de candidats ne peuvent que rendre l’opération délicate. Si le référendum sur le Traité constitutionnel européen a constitué un débouché pertinent, notamment pour la direction d’Attac qui y a trouvé un moyen d’apaiser temporairement la contestation, ce type de consultation reste exceptionnelle. Pour les présidentielles comme pour les législatives, l’exercice est très différent et implique de passer par des procédures qui divisent : vote, désignation de porte-parole et de responsables, etc.

La difficulté à articuler autour d’un projet, un candidat ou une organisation altermondialiste une candidature unitaire à l’élection présidentielle, et l’impossibilité d’une vaste recomposition de la « gauche de la gauche » autour de cette dynamique, ne doit donc au final pas être interprétée comme un indice de l’échec du mouvement altermondialiste ou de son incapacité à évoluer, donc d’une crise de celui-ci. Il est plutôt inscrit dans la logique même de son histoire : c’est la diversité et l’hétérogénéité de cette nébuleuse qui a fait sa force, mais en même temps sa faiblesse.

|1| « L’altermondialisme à bout de souffle ? », titre par exemple dans un numéro récent Alternatives internationales (décembre 2006, n°33). Précisons que la réponse apportée à la question était négative.

|2| Voir 20 minutes du 19 janvier 2007.

|3| Ch. AGUITON, Le monde nous appartient, Paris, Plon, 2001.

|4| Ch. AGUITON, M. BENASAYAG, B. CASSEN, Nadia DEMOND, G. MASSIAH, Ph. MERLANT, B. REBELLE, P. VIVERET, G. WASSERMAN, Ch. WHITAKER, Où va le mouvement altermondialisation ?, La Découverte, Paris, 2003.

|5| Entre 4000 et 5000 pour 2006 sur environ 30 000 cotisants… Pour une telle estimation, dont il est difficile de vérifier la justesse dans un contexte où tous les signes de la crise sont des arguments des luttes internes, voir néanmoins : Th. BRUN, « Attac à la dérive », Politis, 31 août 2006.

|6| Cette réflexion est au cœur de l’analyse durkheimienne du suicide. Elle a ensuite été reformulée à propos de l’étude des mouvements sociaux à partir du concept de « frustration relative » qui vise à expliquer le mécontentement et la protestation par un décalage entre ce qui est attendu par un groupe et la réalité de ses conditions socio-économiques

|7| Pour reprendre les termes utilisés dans deux publications, certes différentes, mais séminales de l’intérêt porté en France à ce mouvement : le numéro de Contretemps (n°2, septembre 2001) consacré à « Seattle, Porto Alegre. Mondialisation capitaliste et dominations impériales », et le livre de Ch. LOSSON et P. QUINIO, Génération Seattle, Grasset, Paris 2002.

|8| Pour la France, et une analyse du FSE 2003, voir : Eric AGRIKOLIANSKY, Isabelle SOMMIER (dir.), Radiographie du mouvement altermondialiste, La Dispute, Paris, 2005 ; pour l’Italie : M. ANDRETTA, D. DELLA PORTA, L. MOSCA, H. REINER, Global, Non Global, New Global, Rome/Bari, Laterza, 2002.

|9| D. DELLA PORTA, S. TARROW, dir., Transnational Protest and Global Activism, Lanham, Rowman & Littlefield, 2005.

|10| Sur ce point, voir : I. SOMMIER, Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 2003 ; E. AGRIKOLIANSKY, O. FILLIEULE, N. MAYER (dir.), La longue histoire d’une nouvelle cause, Flammarion, Paris, 2005.

|11| O. FILLIEULE, D. DELLA PORTA, « Introduction », in O. FILLIEULE, D. DELLA PORTA (dir.), Police et manifestants : maintien de l’ordre et gestion des conflits, Presses de Sciences po, Paris, 2006, p. 17-40.

|12| Comme à Evian, en 2003 pour un sommet du G8 coincé entre un lac et une montagne, comme à Doha au Qatar pour l’OMC en 2001, ou comme dans les montagnes de Kananaskis pour le G8 de juin 2002.

|13| N. KLEIN, « Epilogue », No Logo, Actes Sud, Paris, 2002 (2e ed.), p. 678.