Mamdouh Habashi est un militant de longue date. Ingénieur, il a commencé à militer dans les rangs d’un des groupes issus du parti communiste egyptien, parti très puissant jusqu’aux années 1950. Il a ensuite été un des fondateurs de « AGEG », le groupe altermondialiste égyptien et à ce titre il a participé à de nombreux Forum sociaux mondiaux. Mamdouh Habashi a été également un des principaux organisateurs des « Cairo Conferences » qui réunirent de 2002 à 2004 les opposants à la guerre en Irak. Mamdouh Habashi est aujourd’hui vice-président du Forum mondial des alternatives, une sorte de think-tank mondial de gauche créé par Samir Amin, une figure intellectuelle, issu, lui aussi, du communisme égyptien.

La discussion a permis de balayer plusieurs des questions posées par les mobilisations actuelles en Egypte. La première d’entre elle étant, pour Mamdouh, le fait que cette révolution n’ait pas de tête, où plus exactement, mais cela revient un peu au même, qu’elle en ait trop, ce qui rend l’ensemble du processus très compliqué, et cela pour tous les acteurs.

La vie politique officielle

Petit retour sur la scène politique égyptienne officielle. Avant l’arrivée au pouvoir de Nasser, quatre grands courants structuraient la vie politique : le « Wafd », parti pro-monarchiste, devenu libéral, les communistes, les nationalistes arabes, dans la lignée d’un Baas bientôt au pouvoir en Syrie et en Irak, et enfin les frères musulmans. Nasser avait déjà essayé d’élargir sa base sociale au-delà des seuls nationalistes arabes en intégrant dans le parti au pouvoir deux ailes opposées, une d’origine communiste, l’autre issue du Wafd. Dans la deuxième moitié des années 1970 Anouar Saddate opéra un changement d’alliance en intégrant l’Egypte dans le giron nord-américain avec le traité de paix avec Israël et la mise en œuvre des premières mesures de libéralisations de l’économie égyptienne. Sur le plan politique la démocratisation du régime consista à séparer les deux ailes non nassériennes du parti au pouvoir en les transformant en « partis d’opposition » qui participaient au gouvernement et dont l’importance de la représentation au parlement était du seul ressort de la présidence de la république. Ce système a perduré sous la présidence d’Hosni Moubarak, en y ajoutant une intégration partielle des frères musulmans : pas sous la forme d’un parti en tant que tel, mais par le biais de candidats indépendants dont le nombre était à nouveau à la discrétion de la présidence. 88 députés dans l’assemblée précédente, puis lors des dernières élections législatives, il y a 6 mois, un serrage de vis plus qu’énergique puisque la fraude a été telle au premier tous que le pouvoir a du frauder dans l’autre sens au deuxième tour pour assurer l’élection de quelques députés qui ne soient pas membre du parti au pouvoir.

La révolution Internet

Les circonstances qui ont permis le démarrage de la révolution sont maintenant bien connues. Il faut simplement rappeler le rôle d’Internet dans la mobilisation d’une jeunesse étudiant ou issue des classes moyennes : en quelques jours 500 000 participants au principal groupe facebook appelant à manifester le 21 janvier pour le « jour de la colère » et l’élargissement extrêmement rapide à d’autres couches sociales ce qui permit d’avoir des millions de personnes dans la rue. C’est la masse énorme des manifestants et leur détermination, en manifestant tous les jours, qui a permis de noyer l’énorme appareil répressif égyptien, le plus important du monde en nombre de policiers par habitant, au point que les responsables de la police ont du admettre qu’ils n’avaient pas assez de ressources en hommes et en logistique pour assurer le maintien de l’ordre partout et tous les jours.

Les causes structurelles

Les causes plus structurelles de la révolution renvoient à des frustrations et révoltes de différentes natures. Le premier niveau est d’ordre politique : un système étouffant, basé sur des fraudes massives. Ce n’est pas un hasard si le cycle de mobilisation populaire a réellement commencé il y a 5 ans, lors de la dernière élection présidentielle évidemment marquée par la fraude, et si l’accélération du processus de mobilisation a eu lieu il y a 6 mois, devant l’énormité des fraudes lors des élections législatives. Les classes moyennes et supérieures se mobilisent d’abord contre ce système, étouffant sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique : comme en Tunisie le clan au pouvoir s’accapare les marchés publics et les bonnes opérations alors que les milieux d’affaire voudraient s’aligner sur les normes internationales de fonctionnement des marchés. Les questions sociales sont également au cœur de la mobilisation, pas seulement à cause de la hausse des prix des produits alimentaires, mais depuis au moins les 5 dernières années : les grèves des ouvriers du textiles de 2008 sont bien connues, mais il n’y avait pas une semaine, pas un jour, sans grève, manifestation, sit-in devant les ministères ou les administration de la part de délégations ouvrières d’autant plus exaspérées que les outils « normaux » de leur mobilisation, les syndicats étaient totalement contrôlés par le parti au pouvoir. Lors d’une des grandes grèves récentes, une pétition demandant leur désaffiliation du syndicat a été signée par plus de 13 000 ouvriers… sans aucun résultat ! Un seul syndicat, celui des employés des impôts qui regroupe 250 000 personnes, a pu, dans ces 3 dernières années, prendre son indépendance et représenter réellement les salariés. Rien d’étonnant dans ces conditions que dès les premiers jours de la révolution des syndicalistes se soient réunis pour mettre sur pied l’ébauche d’une confédération syndicale indépendante.

Les tentatives du régime

Devant l’importance de la mobilisation le régime a mis en œuvre différentes tactiques.
Les deux premiers jours la police a fait ce qu’elle a toujours fait en Egypte : laisser les manifestants se rassembler, puis taper et taper, arrêter quelques leaders, et ainsi décourager celles et ceux qui tentaient de s’exprimer dans la rue. La masse et la détermination des manifestations ont vite rendu vaine ces tentatives, même si de nombreuses victimes l’ont payé de leur vie.
A partir du 27 janvier, le pouvoir a mis en place un « plan B », lui aussi assez classique, qui consistait à dénoncer la main des frères musulmans derrière la révolution, tentant ainsi de récupérer tous ceux, militants démocratiques, défenseurs des droits des femmes, coptes, etc. qui craignent avant tout l’instauration d’un régime islamiste et dans le même temps de convaincre les Etats-Unis que le régime est le seul rempart face à une évolution à l’iranienne. Pour donner consistance à ces accusations plusieurs responsables des frères musulmans ont été arrêtés, mais la manœuvre a fait long feu très rapidement. Les frères musulmans n’avaient en effet pas appelé aux premières manifestations – ils craignaient un bain de sang – et les revendications et mots d’ordre de la foule étaient et restent très éloignés de tout discours fondamentaliste. A plus long terme, il faut intégrer le fait que le poids des frères musulman est important mais bien moindre de ce qu’il pouvait être il y a une dizaine d’année et que ceux-ci sont suffisamment politiques pour comprendre qu’ils ne peuvent imposer un régime islamiste à la société égyptienne. Le 7ème jour de la révolution, une réunion s’est tenue avec tous les courants d’opposition, dont les frères musulmans, pour discuter de la transition. Les 3 dirigeants des frères musulmans présents ont assurés qu’ils étaient en faveur d’un régime civil, et quand on leur a demandé si « civil » voulait dire sans les militaires ou sans la religion, la réponse à été sans ambiguïté : « les deux ».
Le cinquième jour, devant l’échec des premiers, un « plan C » a été lancé, qui consistait à discréditer la révolution en libérant des milliers et des milliers de gangsters de prisons et les encourageant à piller et détruire tout ce qu’ils voudraient. Il faut d’abord rappeler que depuis le début de la révolution il n’y a plus de violence intercommunautaire entre musulmans et copte et une baisse notable de toute forme de délinquance. Les seuls actes de violences ont été la destruction systématique, dans toutes les villes du pays, des locaux du parti au pouvoir et, dans certains cas, des postes de police. Une violence extrêmement claire sur le plan politique et exclusivement ciblées sur les locaux liés au régime. La libération des détenus de droit commun a changé tout cela en une nuit pendant laquelle de nombreux pillages et destructions ont eu lieu. Malgré le choc et la violence, le résultat en fut très positif. Dans tous les quartiers du Caire et des grandes villes de comités de défense civile se sont créés en quelques heures, chaque rue, chaque bloc en avait un, surveillant les boutiques et domiciles et restant dans la rue autour de braséros. Ces comités sont similaires à ceux qui avaient émergés dans conditions comparables en Tunisie et ils sont le signe de la force des liens sociaux qui existent encore dans le monde arabe. Ces comités ont ressoudé les différentes couches et groupes sociaux. Ils ont réunis des hommes et des femmes, des musulmans et des coptes, des pauvres et des plus riches. Tous se sont retrouvés et ont commencé à discuter politique durant les tours de garde et les piquets. Le « plan D » est le plus connu, grâce à la presse et aux TV du monde entier. Le 3 février les troupes de choc de Hosni Moubarak attaqués les militants présents sur la place Tahrir et les ont combattus pendant deux jours pour tenter de les déloger tout en permettant au pouvoir de se présenter comme le seul recours face aux violences et aux affrontements. Il est intéressant de noter que c’est pendant cette phase que le pouvoir a aussi tenté de limiter les marges de manœuvre de la presse internationale en arrêtant tous les étrangers, et en particulier les journalistes, qui circulaient au Caire. Un plan qui n’a pas réussi à stopper la révolution.
Après cette dernière tentative, le pouvoir essaie maintenant la carte de la négociation en essayant de diviser l’opposition. Leur point d’appui est sont la fois les deux vieux partis de l’opposition « officielle » mais aussi certains des animateurs des groupes facebook qui ne sont pas encore intégrés dans des cadres de discussion militantes et qui sont donc susceptibles d’accepter des invitations et des tentatives de cooptation sans avoir à rendre compte à une base sociale dans le cadre d’un processus réellement démocratique. Nous sommes donc dans cette phase où des « négociations » sont sensées s’ouvrir, mais sans que ne soit réellement prises en compte les exigences de la rue !

Les revendications des manifestants

Aujourd’hui tout le monde sait en Egypte que les jours de Hosni Moubarak à la tête du pays sont comptés. Si l’armée ne l’a pas encore évincé, c’est pour ne pas donner une victoire trop rapide aux manifestants qui leur donnerait encore plus d’énergie pour aller plus loin dans le processus révolutionnaire. Les revendications des manifestants sont claires, et il est utile de les rappeler pour comprendre pourquoi la mobilisation continue malgré les quelques symboles que le régime a déjà sacrifié :

Moubarak dehors !, c’est la première des revendications, à l’égal du « Ben Ali dégage ! » de la révolution tunisienne,

Abolition de la loi martiale ! une loi martiale en vigueur depuis 1981…

Annulation de la longue série de lois et décrets qui limitent les libertés et les possibilités d’expression de la société égyptienne,

Dissolution des deux chambres qui composent le parlement,

Création d’un comité ou conseil pour lancer le débat sur une nouvelle constitution,

Mise en place d’un gouvernement transitoire pour une période de temps qui ne doit pas dépasser deux ans mais qui soit suffisamment longue pour permettre aux partis et forces politiques de s’organiser et mener campagne,

Le gouvernement provisoire devra sans attendre répondre aux principales revendications sociales telles qu’elles ont été exprimées ces 5 dernières années, augmentation du salaire minimum et des retraites, etc.

Représenter le peuple égyptien

Pour porter ces revendications et engager, de manière démocratique et sous le contrôle des acteurs de la mobilisation, des négociations avec le pouvoir, les militants de gauche ont une proposition originale. Il s’agirait de mettre en place une assemblée, ou un conseil, qui serait représentatifs des différentes sensibilités et tendances existant dans le pays.
Ce conseil serait d’abord constitué de représentants des 4 courants qui structurent, historiquement, la vie politique égyptienne : les nassériens ou nationalistes arabes, les islamistes, les libéraux issus du « Wafd » ou de « El Ghadd », une nouvelle formation plus impliquée dans les mobilisations et enfin la gauche. A ces 4 courants il faudrait ajouter des représentants des syndicats indépendants en voie de formation, des chambres professionnelles (avocats, ingénieurs, journalistes, etc.) dont certaines jouent un rôle important dans l’opposition depuis des années et des ONGs, dont certaines – 4 ou 5 – sont très actives dans la mobilisation actuelles. A cet ensemble de forces à peu près bien identifiées, il faudrait ajouter un quota important, par exemple de 30%, de représentants de la jeunesse qui est aux avant-postes de la mobilisation, en utilisant pour cela les outils dont ils se sont dotés, en particulier les réseaux sociaux sur Internet.
Il est très important qu’une assemblée de ce type se mette sur place rapidement, car ce sera le seul moyen de surmonter les divisions et de déjouer les tentatives de cooptation et les manœuvres du régime.

L’enjeu de la révolution égyptienne

La révolution tunisienne a ouvert la voie, mais il faut prendre la mesure de ce qui se joue en Egypte.
L’Egypte a une population de près de 90 millions d’habitants, géographiquement située au cœur du monde arabe dans lequel elle joue un rôle historique particulier. L’Egypte est, avec l’Arabie Saoudite, l’allié privilégie des Etats-Unis dans le monde arabe et le pilier des négociations entre palestiniens et israéliens. Une chute du régime aurait donc des répercutions immédiate pour les régimes de la région et fragiliserait la situation régionale basée sur le couple israélo-égyptien soutenu par les Etats-Unis.
Dans ce contexte, une chose est d’obliger Hosni Moubarak à quitter la présidence, autre chose serait de voir le régime se déliter et se décomposer. L’administration Obama est donc à la manœuvre avec les responsables militaires pour trouver une solution qui maintienne la stabilité du régime. L’armée est à la fois le soutien du régime mais elle ne se confond pas avec le régime. C’est de l’armée dont sont sortis Nasser, Sadate ou Moubarak et elle est, en tant qu’institution, au cœur de l’appareil d’Etat mais aussi de la vie économique égyptienne.
Le départ de Hosni Moubarak, qui est aujourd’hui au cœur des discussions entre l’administration américaine et l’armée égyptienne, serait une victoire très importante pour le peuple égyptien, mais ce ne serait qu’un tout premier pas pour une révolution qui ne fait que commencer !