Dans le cadre des négociations en cours sur « le stress au travail », les syndicats français feraient bien de s’inspirer d’urgence de la lutte menée au Japon par les familles de victimes de mort par surtravail : le karôshi.

Les suicides survenus chez Renault et Peugeot l’an dernier sont à l’origine des négociations en cours sur le « stress au travail » (du 7 avril au 2 juillet 2008). Mais à en juger par le rapport Nasse-Légeron remis au ministre du Travail le 12 mars, la question des suicides causés par le travail risque de se limiter à ceux dont le passage à l’acte se produit sur le lieu de travail. Le Japon offre depuis plusieurs années la possibilité aux familles de victimes de suicides imputés au surtravail (karôjisatsu) une reconnaissance en accident du travail donnant droit à pension, quel que soit le lieu du passage à l’acte. À l’origine de cette reconnaissance, il y a la lutte des familles de victimes des morts par surtravail (karôshi) pour les cas d’accidents ou de maladies cérébro- et cardiovasculaires. Par comparaison, en France, il a fallu attendre 2007 pour qu’un cas d’infarctus du myocarde soit reconnu en accident du travail. Cette situation mérite d’autant plus d’attention que les maladies cérébro- et cardiovasculaires représentent actuellement en France la deuxième cause de mortalité pour les personnes en âge de travailler (24-64 ans), entre les cancers et les suicides, et la première au niveau européen, devant les cancers.

Karôshi, la « mort par surtravail » : une catégorie supramédicale, un mouvement social

D’après les sinogrammes qui la composent, l’expression de karôshi peut se traduire « mort par excès de travail », « mort par surmenage au travail », ou plus simplement « mort par surtravail » une expression déjà présente dans le Capital de Marx, à propos d’une jeune modiste morte d’épuisement à la tâche.

Au Japon, la première occurrence de karôshi remonte aux années soixante. Mais c’est surtout à partir des années 1980 que le terme a été popularisé par quelques médecins, bientôt rejoints par des avocats et des familles de victimes. En 1978, le docteur Tetsunojô Uehata présente huit cas d’accidents cérébro-vasculaires et neuf arrêts cardio-pulmonaires au congrès annuel de médecine du travail regroupée sous le titre de karôshi. Cette communication vaudra à son auteur la paternité de l’expression, bien que l’auteur lui-même s’en défende, expliquant qu’elle lui avait été suggérée par les familles de victimes.

Quatre ans plus tard, Uehata publie avec deux collègues une première synthèse de leur expérience, à l’appui de nombreux cas cliniques. Selon eux, l’expression de karôshi est calquée sur celle de karôbyô, « maladies du surtravail », qui avait cours en milieu ouvrier dans les années soixante pour désigner les douleurs articulaires, lombaires, etc. S’ils reprennent le terme de karôshi, c’est à la fois pour se faire comprendre des familles de victimes, et par un choix lexical délibéré pour susciter une large prise de conscience du phénomène dans l’espace public. Dans la foulée de ces publications médicales, un réseau de syndicalistes et d’avocats se met en place, au début dans la région d’Osaka, puis à Tokyo, et progressivement à travers tout le pays. Ils apportent leurs conseils pour porter en justice les cas refusés par le Bureau du travail qui statue sur les demandes de reconnaissance en accidents du travail et maladies professionnelles |1||.

En effet, depuis 1961, les arrêts vasculaires cérébraux et les infarctus du myocarde peuvent, théoriquement du moins, prétendre à une reconnaissance en accident du travail. En 1987, en réponse au mouvement social naissant, les maladies cérébro et cardiovasculaires sont également introduites dans le régime d’indemnisation des maladies professionnelles ; la même année, le ministère de la Santé commence à publier les premiers cas reconnus. Il faudra attendre encore dix années pour connaître également le nombre de demandes déposées, ce qui permettra d’accroître la pression sur l’administration afin de réduire le taux de refus.

En 1988, un groupe d’avocats met en place un numéro d’appel, « Karôshi 110 », d’abord à Osaka puis au niveau national qui, après la parution d’un ouvrage collectif en 1989, suscite l’attention des médias et oblige le gouvernement japonais à réagir. Traduit en anglais l’année suivante, ce livre connaît un retentissement international |2|. En retour, questionnés par leurs confrères étrangers, les médecins japonais sont incités à publier leurs travaux en anglais.

Certains médecins insistent sur les horaires de travail élevés au Japon et la soumission des salariés à ces horaires – y compris les heures supplémentaires non ou partiellement payées- pour des motifs culturels ou conjoncturels. La plupart tentent de mesurer le plus objectivement possible l’impact de la surcharge horaire de travail sur les accidents et maladies cérébro et cardiovasculaires. D’autres enfin, souvent des médecins du travail plus liés aux industriels, s’efforcent de minimiser l’impact du facteur travail dans la survenue de ces accidents et maladies, en niant de surcroît une quelconque validité scientifique au terme de karôshi.

Dans les articles qui plaident en sa faveur, le concept de karôshi est étendu à d’autres contextes socioculturels que le Japon, en affinant le modèle de Karasek sur l’écart entre travail prescrit et latitude pour le réaliser. Il ne s’agit plus seulement de mesurer l’impact objectif de la surcharge horaire, mais d’apprécier aussi les conséquences psychosomatiques du processus de travail, ce qui rejoint les travaux de l’école française de psychologie et psychodynamique du travail. Cependant, le temps de travail objectif est lui-même l’objet de controverse par un hiatus entre-temps de travail prescrit et temps de travail réel : ce qui est pris en compte dans le calcul des heures, où et quand s’arrête le temps de travail.

Dans un contexte de crise économique, l’année 1995 voit la première hausse significative du nombre de personnes reconnues en maladies professionnelles pour infarctus et embolies cérébrales, passant de moins d’une dizaine de cas à quatre-vingt-un. En 2001, le gouvernement a assoupli les critères de reconnaissance, mais de manière plus quantitative, impliquant dorénavant de prouver un total de plus cent heures supplémentaires dans le mois qui précède la survenue de la maladie (ou de la mort), ou bien une moyenne de 80 heures et plus durant les six derniers mois. Le nombre de cas admis est alors monté à 150, pour doubler l’année suivante autour de 300, un chiffre qui reste stable depuis malgré l’augmentation des demandes jusqu’en 2006 (encore plus de 900 l’an dernier). À partir de 2002, les statistiques font également apparaître les cas mortels, c’est-à-dire les karôshi stricto sensu.

Karôjisatsu, le suicide par surtravail

Autre conséquence possible d’une crise économique et financière aggravée, en 1999, le nombre annuel de suicides au Japon est redevenu un des plus élevés au monde. En 1998, Hiroshi Kawahito, un avocat à l’initiative du numéro d’appel « Karôshi 110 », publie un livre sur le karôjisatsu, « suicide par surtravail », qui devient rapidement un best-seller. Le terme de karôjisatsu qui sera également repris dans la littérature médicale regroupe à la fois les suicides attribués au contexte professionnel, et en amont du suicide, le vaste champ des troubles psychologiques. Malheureusement pour les intéressés, cela s’est fait sur la base très restrictive de la nosographie ICD-10 (International Classification of Diseases) de l’OMS. D’inspiration comportementaliste, sa méthodologie exclut des approches plus fines comme la psychodynamique du travail. Ceci explique le taux très élevé de demandes refusées. Ce système a toutefois le mérite d’exister ; en Europe, à l’exception de la Suède, très peu de pays permettent pour l’instant une reconnaissance des troubles psychopathologiques en maladie professionnelle.

Pour le professeur Uehata qui a mis en place une association afin d’assurer un premier conseil médical aux familles de victimes de karôshi et karôjisatsu |3||, le problème est loin de se limiter aux seuls accidents et maladies cérébro et cardiovasculaires pour ce qui concerne le karôshi, et les troubles mentaux entraînant un suicide. L’aspect quantitatif du volume horaire, le surtravail proprement dit, reste une donnée objective très importante. Mais il conviendrait aussi d’appréhender plus avant la pathogenèse des aspects qualitatifs, organisationnels ou structurels du travail et de l’emploi, ce que résume bien en français l’expression de « maltravail ». Au Japon, quoique réducteur, le biais du dénominateur commun de surtravail (karô) a cependant permis d’identifier plus vite qu’ailleurs la part du facteur travail dans la morbidité et la mortalité cérébro et cardiovasculaires d’une part (karôshi), les troubles psychologiques et les suicides d’autre part (karôjisatsu).

Même si le problème est loin d’être réglé compte tenu des enjeux socioéconomiques et du rapport de force globalement défavorable pour les travailleurs, la traduction effective de ces expressions « paramédicales » de karôshi et karôjisatsu par le système public d’indemnisation peut être considérée comme une victoire du mouvement social et syndical au Japon. En France et en Europe, cette expérience est vraiment digne d’intérêt pour tous ceux qui tiennent à préserver le système solidaire de sécurité sociale (les syndicats, la société civile et la « main gauche de l’État »). Et ce d’autant plus que de leur côté, les entreprises continuent de s’inspirer de nouvelles organisations industrielles comme le système Toyota, sans se préoccuper de leur impact sur la santé publique, ou pire, en travestissant cet impact par le biais d’une gestion interne on ne peut moins transparente.

Un cas emblématique chez Toyota

Comme l’explique avec humour un OS de Peugeot-Sochaux : « Pijo avait chargé une clique de techniciens d’imposer le management sauce nippone dans ses usines françaises. (…) On s’appelle par notre prénom. On réfléchit ensemble afin que l’usine produise toujours davantage. Mais on est en rivalité constante avec le plus proche collègue, l’équipe voisine, la chaîne d’à côté. (…) Ce dont Peugeot ne nous parle pas, c’est du karoshi. » |4|

Le 30 novembre 2007, Hiroko Uchino, la veuve d’un salarié de Toyota à Nagoya a gagné le procès qui l’opposait à l’inspection du travail. Ken’ichi, son mari, est mort brusquement d’un infarctus du myocarde en 2002 à l’usine. Il avait tout juste 30 ans. Par sa position intermédiaire d’« expert », un statut ambigu entre celui de group leader (contremaître) et celui de team leader (chef d’équipe), il était astreint à de nombreuses heures supplémentaires non comptabilisées en tant que telles. Néanmoins son épouse a pu établir que dans les trois mois précédant sa mort, il avait effectué un total de 255 heures supplémentaires, ce qui fait environ 4 heures 20 par jour ouvré. D’après la loi japonaise, cette charge horaire dépasse largement le nombre d’heures permettant aux ayants droit une reconnaissance en accident du travail (supra). Mais l’entreprise et l’inspection contestaient ce chiffre, refusant d’intégrer les temps de réunions et des diverses activités lui incombant, y compris les heures effectuées pour les cercles de qualité. Suite à cette décision judiciaire, et après une entrevue en décembre avec le ministre de la Santé et du Travail, le 7 mars 2008, Mme Uchino a finalement obtenu gain de cause du Bureau du travail de la ville de Toyota. Revenant sur sa décision, celui-ci admettait enfin la mort de son mari en accident du travail.
À l’issue de cette décision et du débat qu’il a soulevé à l’échelon national, la direction de Toyota vient récemment (22 mai 2008) d’accepter d’inclure les temps de réunion consacrés aux cercles de qualité ; d’autres entreprises s’apprêtent à faire de même.

Tous les maux du travail ne proviennent bien sûr pas du seul toyotisme. Mais tant que les entreprises ne seront pas tenues de publier leurs chiffres (une question essentielle par rapport au « trou de la Sécu »), et tant qu’une pression maximum sera exercée sur les employés pour ne pas faire une demande de réparation en accident du travail ou maladie professionnelle, il sera très difficile de comparer le caractère pathogène de telle ou telle organisation du travail (le toyotisme ou autre). On pourrait d’ailleurs se demander s’il y a des alternatives au toyotisme aujourd’hui, tant ce système de production est devenu la référence de tous les industriels bien au-delà du seul secteur automobile, par le biais des nombreux cabinets de conseil qui proposent d’appliquer ces méthodes à tous les secteurs d’activité.

Conclusion

La lutte pour la reconnaissance menée au Japon par les associations de victimes de mort et suicides par surtravail, karôshi et karôjisatsu, pourrait servir de référence pour la France, en veillant à ne pas se limiter aux cas survenus sur le lieu de travail. Il conviendrait aussi de placer ces morts brutales sur un continuum pathologique résultant à la fois du surtravail et du « maltravail », depuis les « infrapathologies » ou signes précoces que constituent les maladies de peau, les troubles digestifs et les insomnies jusqu’aux accidents cérébro et cardiovasculaires et les suicides, en passant par les troubles musculo-squelettiques, les cancers, les pneumoconioses, etc.


|1| |->http://karoshi.jp/

|2| Karoshi : When the Corporate Warrior Dies, Mado Sha, 1990.

|3| |->http://karoushi.jp/

|4| Marcel Durand, Grain de sable sous le capot.