LIVRES. Jean Ziegler, La Haine de l’Occident, Paris, Albin Michel, 2008, 302 pages. Jean Ziegler revient sur son expérience de rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation dans un ouvrage qui décortique les mécanismes de la haine de l’occident…et envisage quelques pistes pour en sortir. 3 Février 2009.

Jean ZIEGLER est actuellement membre du comité consultatif du conseil des Droits de l’homme à l’ONU. Il joint avec bonheur sa compétence intellectuelle (il est professeur émérite de sociologie à l’Université de Genève) à ses observations d’homme de terrain, sa sensibilité d’homme de gauche et de délégué international. C’est ce qui fait l’intérêt et la singularité de son livre.

Ses enquêtes en Inde,en Chine au Nigeria et surtout en Bolivie, émaillées de sensations et de descriptions de villes et de paysages qui nous font vivre ces parcours, rencontres et réflexions, servent sa thèse : l’exploitation du Sud par l’Occident est si ancienne et tenace qu’elle génère non seulement la misère –par exemple en obligeant l’Afrique, au nom de la dette, à renoncer à ses cultures vivrières pour des productions destinées à l’exportation qui l’affament et la ruinent– mais une haine durable. Cette « stratégie » des pays riches s’en voit adjoindre deux autres tout aussi mortelles pour les populations : la spéculation boursière et « la conversion massive des cultures alimentaires en agrocarburants » (p. 286, 287 et 288).

Si ses constats sont implacables et souvent bouleversants, l’auteur sait nuancer objectivement les leçons à en tirer : cette haine justifiée doit parvenir à se dépasser pour permettre un dialogue fécond, et aucune rancœur si fondée soit-elle ne peut autoriser sa fusion avec le fanatisme religieux et le terrorisme comme c’est le cas dans certains pays musulmans.

On ne manquera pas de souligner l’aveu d’impuissance d’une telle description et analyse : reconnaître et étudier, précisément en même temps que concrètement, les raisons de la haine du « Sud » à notre égard n’est pas encore concevoir, mais seulement entrevoir, de véritables solutions.

L’ensemble du livre comme sa conclusion se ressentent de cette faiblesse : « Comment rompre avec ce système destructeur ? Comment transformer la haine qu’il alimente en une force historique de revendication de justice et de libération victorieuse ? D’abord par la reconstitution mémorielle, par la reconquête de l’identité, par la prise de conscience des droits humains, par la construction nationale dans les pays du Sud. »

Ziegler sait combien les deux premiers points sont ambigus ; le rappel d’un passé d’occupation et de destruction et, pour en triompher, la revendication d’identité peuvent déboucher sur le rejet de l’Occident, sous des formes de racisme et d’ostracisme avec lesquelles flirte par exemple, chez nous, la fameuse Pétition des Indigènes –dont certains signataires ont eux-mêmes constaté les dérives avant de s’en désolidariser.

Sans doute est-ce la dernière proposition, qui est la plus féconde, et la plus délicate à mettre en œuvre : « une vraie reconstruction Nationale », comme celle à laquelle s’attelle avec tant de vigueur et d’obstacles le président Bolivien Evo Morales, sans oublier de mettre en avant la répression atroce subie par son peuple et en faire l’axe de sa politique de réparation dans le domaine des inégalités socio-économiques et des droits –ce qui lui vaut la dangereuse fronde des riches de l’Altiplano : « Acabo el saqueo de Bolivia, Acabo el esta colonial ! » (Fini le pillage de la Bolivie, à bas l’état colonial ! » (Discours du 27 novembre 2007, cité p. 291).

La difficulté est là –énorme en Afrique où la décolonisation a laissé place à un champ de ruines dans le domaine de l’unité et de l’intérêt des populations ; la corruption –soutenue en sous-main par l’Europe comme le montre Ziegler pour le Nigeria– et la soif du pouvoir des élites entretiennent le peuple dans une effroyable misère, alors qu’en ressources ce pays est le plus riche d’Afrique.

On peut se demander si sont compatibles avec l’idée de nation la mondialisation aggravant l’inégalité économique et la dépendance commerciale de ce « Sud », et la déstructuration politique qui ne lui permet pas (encore ?) de se guérir des affrontements tribaux.

On rejoint en tous cas complètement l’auteur dans son vœu de voir l’Occident soutenir cette reconstitution des nations alors que jusqu’ici il l’a rendue impossible.

On peut être plus sceptique à propos de la reconstitution mémorielle comme voie de progrès et de liberté d’indépendance nationale.

Comme l’auteur le souligne p. 293 et 294, après son évocation de la naissance de la nation française à Valmy, « c’est dans leurs cultures autochtones, leurs identités collectives, leurs traditions ancestrales, que les peuples du Sud puiseront le courage d’être libres. Mais il est aussi des chemins sans issue. Et chacun sait que la haine peut conduire au repli identitaire, communautaire ou tribal (…). Car le sentiment de dépossession de soi dont sont victimes les populations issues de l’esclavage et du colonialisme, les perturbations et les traumatismes profonds subis pendant des siècles peuvent aussi fonder une véritable rage identitaire, qu’elle soit d’ordre ethnique, religieux ou culturel.
A l’opposé de la crispation identitaire la nation est porteuse de valeurs individuelles. Contradiction insurmontable entre différence et universalité ? Non. »

Ziegler fait appel à Césaire et Ionesco pour soutenir qu’elle ne l’est pas. Mais citation n’est pas démonstration.

Et sa passion visible pour ce qui se passe en Bolivie (dont l’étude occupe toute la cinquième partie du livre, en contrepoint de l’effrayant bilan de la 4e sur le Nigeria) montre de façon vibrante et documentée –sans occulter les limites et les dangers de l’aventure– que ce pays est un des rares à tenter d’unir et de dépasser les termes de ce paradoxe, ce dépassement ne pouvant se faire que dans et par la révolution : « Evo Morales est ainsi engagé dans une course effrénée contre la montre. Ou bien l’état national se construit rapidement, porte ses fruits et affirme sa légitimité ou bien Felipe Quiste et les théoriciens racistes détourneront la colère des Indiens des Andes vers le combat ethnonationaliste, la pathologie identitaire et le fanatisme tribal » (p. 255).

Jusqu’ici les nationalisations des ressources énergétiques menées d’une main de fer, mais dûment pensées et pesées, en particulier grâce aux études norvégiennes, ont obtenu d’incontestables résultats.

En acceptant le décret n° 28701 du 1er mai 2006 dit du « rétablissement de la souveraineté énergétique », les sociétés étrangères peuvent aujourd’hui continuer, moyennant la signature d’un nouveau contrat, à exploiter et commercialiser les hydrocarbures ; trois axes structurent cette réappropriation : les champs gaziers et pétrolifères appartiennent à l’Etat. Les installations nécessaires à l’exploitation sont la propriété des sociétés chargées de leur maintenance. L’Etat participe aux frais de recherche, élevés étant donné la multiplication des forages, et la nouvelle législation stipule que 18% du prix de vente du baril reviendra aux sociétés et 82% à l’Etat.
La passion dont vibre cette évocation d’une révolution pour l’instant victorieuse menée avec force et sagacité par un Indien venu à la politique par l’expérience de l’oppression et de l’exploitation, fait espérer une contagion de tels « programmes » et expériences visant à rétablir une forme d’égalité, de droit à la vie pour les plus pauvres ; ils dessinent les grandes lignes d’un changement radical, non seulement dans les « pays du Sud » mais jusque dans nos inégales sociétés occidentales.