Jérémy Forni, Geoffroy Fauquier et Gaël Bizien ont interrogé treize personnalités de gauche : ils ont fait de ces entretiens filmés un documentaire Après la gauche distribué par la Compagnie des Phares et Balises. Compte-rendu.

La construction est un peu plate : défilé face à la caméra de treize personnalités, sociologues, scientifiques, écrivains, journalistes, politiques, jugeant de l’état de la gauche autour de divers thèmes. Leurs réflexions et analyses font consensus, évitant le débat.

Tous s’accordent à dire qu’en France il n’y a plus de différence entre droite et gauche ; le PS n’est plus qu’un parti de gestionnaires, de gens en quête de places et de pouvoir et l’ultra libéralisme occupe quasiment tout le champ depuis la disparition de l’URSS.

François Houtart, prêtre sociologue, est le seul à apporter un bémol d’importance à la condamnation du socialisme soviétique. L’anticommunisme triomphant a fait perdre de vue les apports sociaux, culturels du régime, beaucoup d’Allemands de l’Est déclarant le regretter.

L’écrivain philosophe Bernard Stiegler, tout comme Jean Ziegler, représentant à l’ONU, insistent aussi sur les ravages opérés par vingt ans de capitalisme dans les anciens pays communistes, la Russie principalement. Ziegler rappelle que 50 multinationales décident de la répartition de 51/% de la répartition des richesses dans le monde.

Le sociologue Robert Castel, reprenant la formule fameuse de Sarkozy sur le travail dénonce l’alternative qui est offerte aux salariés ; licenciés, exclus, on les oblige à choisir entre la situation de travailleur pauvre ou de « mauvais pauvre » à la charge de la société.

Contrastant, au moins globalement, avec cette situation, le tournant pris par l’Amérique du Sud en cette dernière décennie leur semble à tous plein d’espoir, quelles que soient les insuffisances ou les contradictions. Le sociologue Armand Matellart a vécu là-bas et témoigne de changements révolutionnaires, en Bolivie par exemple où les compagnies propriétaires des mines ont été dépossédées au profit de la population. Avec d’autres intervenants il pense que le tournant n’a été si radical en ces pays que parce que le libéralisme s’y appuyait sur la dictature ; comme le montrait en 2006 un film chilien, Héros Fragiles, la transformation a même touché certains adeptes de l’ancien système, gagnés désormais aux idées de gauche.

Edwy Pleynel qui, à la question initiale « qu’est-ce qu’être de gauche ? », un peu hésitant sur le rôle de l’Etat qu’il ne rejette pas totalement, a répondu que c’est avant tout être du côté des dominés, insiste tout au long du film sur cette mission militante.

Ce que reprend Toni Negri avec l’idée des multitudes et de la jonction –nécessaire mais non accomplie– de tous ces mouvements de minorités politiques : travailleurs précaires, chômeurs, immigrés, femmes…–autant de « singularités » qui doivent parvenir à créer un vaste mouvement collectif.

Susan George, seule femme interviewée dans tout le documentaire ( !!), rappelle les enjeux de l’altermondialisme et réfute la notion d’optimisme à ce sujet, préférant parler d’espérance et reprenant le thème de la confluence souhaitable des mouvements progressistes, « ruisseaux qui font les grandes rivières ».

Le besoin d’utopie –voire de transcendance et de spiritualité comme le suggère Stiegler à la fin– est souligné par tous, en redonnant au mot son sens fort ; même Lionel Jospin en avoue le déficit dans les années de pouvoir socialiste…et reconnaît qu’elle reste au cœur de toutes les grandes protestations actuelles.

Eric Hazan, éditeur de La Fabrique, avec une gravité impatiente qui contraste avec la bonhomie dont ne se départit jamais Toni Negri, même quand il revendique la violence comme réponse à la violence d’Etat, ne veut plus seulement qu’on théorise mais qu’on passe à l’action –ce dont Negri croit les jeunes générations capables parce que, mieux armées, plus cultivées– la libération du langage étant pour lui la première étape d’un vrai bouleversement.

A propos de la culture précisément, Christian Corouge, ancien ouvrier chez Peugeot, coauteur avec le sociologue Michel Pialoux d’un livre de dialogues paru aux éditions Agone, Résister à la Chaîne, rappelle combien elle a favorisé sa prise de conscience : Prévert et le mouvement Octobre, le contesté Céline, qui selon lui a décrit admirablement les conditions de travail dans les usines automobiles de Detroit, l’ont mis sur la voie de la contestation, lui permettant de donner corps à celle-ci sur la chaîne qu’il n’a jamais voulu abandonner, refusant de devenir un permanent de la délégation syndicale.

Sur de très beaux plans fixes de machines déglinguées, de murs crevassés dans une usine à l’abandon, traversés d’un fluence évoquant la marche du temps superposée à toutes sortes d’images de misère et de guerres, le message d’espoir et de réappropriation par tous du « bien commun » –dont Albert Jacquard rappelle qu’il inclut les sources naturelles d’énergie– même s’il ne contient pas pour des militants d’idées très neuves et ne constitue pas un programme d’action, nous réconforte, nous rappelle à l’urgence des luttes et à l’imminence des changements.