Seloua Luste Boulbina nous propose ici la recension croisée de deux ouvrages récemment édités en français : Frantz Fanon, une vie, par David Macey publié à La Découverte en octobre 2011 ; et Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale par Matthieu Renault publié par les Éditions Amsterdam en octobre 2011.

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L’« origine » et la « race » de Fanon, son passage à l’ennemi pendant la guerre d’Algérie puisqu’il prend fait et cause pour le Front de Libération nationale de l’Algérie ont contribué à la relégation dont sa pensée a été, en France, l’objet. Puis, entre la vie et l’œuvre, les Français, à l’exception de quelques spécialistes discrets, ont opté pour la vie, réduisant de facto celle-ci à celle-là. A l’étranger en revanche, Fanon est devenu un des fers de lance des études postcoloniales. Il a été traduit, et lu, en de multiples langues. Rien de tel dans l’hexagone. Subalterne des bibliothèques, l’auteur de Peau noire, masques blancs ou des Damnés de la terre, pourtant mondialement (re)connus, restait dans l’ombre de la réflexion française.

Si donc son œuvre n’était pas vraiment étudiée, sa vie était-elle au moins vraiment connue ? Pas vraiment, et pas dans le détail, du moins dans des textes disponibles en français. Le portrait d’Alice Cherki (2000, 2011), celui de Pierre Bouvier (1971, 2010) éclairent certains aspects du personnage et signalent, s’il en était besoin, son intérêt. Mais il n’y avait pas jusqu’à présent de biographie proprement dite, fouillée et détaillée, présentant le parcours d’un homme né dans une vieille colonie, la Martinique, devenue département français, décidant de travailler dans un autre département, d’une autre nature, celui d’Alger (Algérie), s’y impliquant et s’y engageant entièrement. C’est chose faite avec la publication, aux éditions La Découverte, de la traduction du livre de l’Anglais David Macey, disparu il y a peu : Frantz Fanon, Une vie. Une lacune est ainsi comblée. Car, plus qu’une simple description de la vie d’un individu, le travail de Macey relève en un sens de la prosopographie, cette science auxiliaire de l’histoire inventée par les Anciens que le dictionnaire Larousse définit ainsi dans son édition de 1903 : « science auxiliaire de l’épigraphie et de l’histoire ancienne, qui étudie la filiation et la carrière des grands personnages ». Car, pour Macey, le biographique ne dissimule et ne diminue pas le politique, comme sa postface à l’édition française en offre une illustration. La vie des hommes illustres est un cliché. Les hommes de la nobilitas romaine ont fait l’objet de biographies appropriées ; plus tard, les officiers royaux aussi. Après que l’histoire sociale, de longue durée, a été développée, l’intérêt pour les histoires individuelles s’est réveillé, faisant de l’examen de la vie d’un homme (ou, plus rarement, d’une femme), une façon d’entrer dans une situation historique ou dans un collectif donné. David Macey a ainsi enquêté d’une façon extraordinairement détaillée et complète, montrant l’univers antillais du jeune Fanon, racontant ses aventures et mésaventures en ne faisant pas du « contexte historique » un décor de carton pâte servant à donner un arrière plan au personnage, comme dans ces studios photographiques qui laissent choisir la mer des Antilles ou le sable du Sahara. Tout au contraire, la description et la narration historiques donnent sens aux positions et trajectoires d’un homme qui est à la fois soldat courageux, psychiatre novateur, auteur engagé, mais aussi être sensible et bienveillant, aussi sensible aux codes vestimentaires qu’allergique aux conventions coloniales, fougueux et intransigeant. Le degré de précision et la quantité des informations données par David Macey donnent la mesure du sérieux de son enquête, qui vient d’être récompensée par le prix Fetkann, « Mémoires des pays du Sud/Mémoire de l’humanité ».

Dans cet ouvrage qui se lit comme un roman (presque 600 pages toutefois), on trouvera des réponses à des questions simples et de bon sens. Comment, par exemple, Fanon communiquait-il avec ses patients Français musulmans, lui qui ne parlait ni l’arabe ni le kabyle ? On s’en doute, un interprète était indispensable : infirmière, aide-soignante ou patient. Mais le psychiatre décida, en 1956, de se mettre à l’apprentissage de l’arabe à raison d’un quart d’heure quotidien, avec, curieusement, un musicien. Proche de la socialité de l’humain plus que du mythe politique, cette biographie n’est pas une hagiographie. Distance est prise, avec légèreté mais conviction, avec l’association « Fanon = violence ». C’est un lieu commun si enraciné que pas un texte consacré à Fanon ne consacre une partie du propos à explorer l’apologie fanonienne de la violence. David Macey n’intervient pas dans ce débat, mais situe le propos. L’auteur des Damnés en effet, y soutient que « la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux. » Cette thèse, pour Macey, « est devenue pratiquement synonyme du signifiant  » Fanon  » » (p. 313). La guerre, est une multiplication des formes de violence : « corvée de bois », torture (goulot de bouteille cassé enfoncé dans l’anus ou le vagin, gégène etc.), assassinats. Au FLN, la violence devait répondre à la violence. Mais, qu’il s’agisse de la violence (Français en Algérie, Belges au Congo, Portugais en Angola) ou de la contre-violence, Fanon en éprouvait, à titre personnel, de l’aversion.

Comme il se doit, cette question est l’une de celles qui sont abordées par Matthieu Renault dans son livre Frantz Fanon : de l’anticolonialisme à la critique postcoloniale. Quelle que soit la pertinence du contenu, la parution de cet ouvrage signale un tournant dans la lecture française de Fanon car, pour une fois, un texte est explicitement consacré à la réflexion théorique de Fanon, importante tant sur le plan, qui lui est contemporain, du combat anticolonialiste que sur le plan, postérieur, des études postcoloniales. Entre la réduction de l’œuvre de Frantz Fanon à sa vie et la lecture abstraite de ses livres, Matthieu Renault entend emprunter une voie concrète qui permet de comprendre un texte qui, aujourd’hui, est l’une des références premières de la bibliothèque postcoloniale. C’est rétroactivement plus que rétrospectivement qu’il aborde les textes fanoniens, dans la mesure où il est informé, en général, des théories postcoloniales d’une part, des lectures anglo-saxonnes de Fanon, en particulier, d’autre part. C’est ainsi, par exemple, qu’il intègre (mais est-ce bien nécessaire ?) « l’essentialisme stratégique » tel que défini par Gayatri Chakravorty Spivak, stratégique en ce sens que l’essentialisme est, dans le postcolonial, comme l’équivalent d’un processus d’accumulation primitive du capital. Plus généralement, l’examen des sources théoriques de la pensée de Fanon est très fouillé, ce qui rend à la pensée de Fanon son épaisseur théorique. L’examen de la genèse intellectuelle des textes de Fanon permet en effet de contrebalancer le poids excessif accordé souvent à son existence propre. La diversité des champs suscite parfois quelques bévues. Le passage sur le stade du miroir, par exemple, est problématique car, « formateur de la fonction du je », à l’opposé du cogito, il ne renvoie pas à ce qui est ici déterminé comme « processus sans fin de l’aliénation ». Dans un ouvrage de synthèse comme celui-ci (200 pages environ) un psychanalyste, un phénoménologue (etc) peut ne pas y reconnaître ses concepts familiers. Reste que le point est, même si Matthieu Renault ne le formule pas ainsi, que l’entreprise de Fanon est, tant sur le plan de la théorie politique que de la pratique psychiatrique, de restaurer ce sujet nié dans la colonie et par le colonial puisqu’il n’y a pas de colonie qui soit sans négation du sujet.

Dans le même temps et à rebours, la décontextualisation historique qui marque le chapitre consacré à la violence, « Vie et violence. La décolonisatio
n et le schème de l’unité », est assez dommageable car elle reconduit, autrement, le déni de la guerre d’Algérie elle-même. En effet, parce que les Algériens étaient censés être inaptes à la politique, et donc à la guerre, le terme ne fut pas employé et on lui préféra, du côté français, celui d’ « événements » et, du côté algérien, celui de « révolution ». Le combat anticolonial violent tel que Fanon le réfléchit est un type particulier de guerre. Ce qu’il y a de plus intéressant dans cet examen de la violence ne se situe pas sur le plan de la compréhension de l’action collective mais sur celui des fonctions subjectives à partir desquelles se développe, comme le dit Matthieu Renault, une « économie politique de la violence » (p. 145) dans les corps et dans les corps-à-corps. Car c’est une façon, pour lui, de s’arracher au Fanon anticolonial auquel il est parfois, dans les lectures, exclusivement rivé. C’est également un moyen d’ouvrir la lecture de Fanon aux interrogations postcoloniales qui questionnent non seulement les contenus mais les formes du savoir, les résultats mais aussi les méthodes. À cet égard, Matthieu Renault, à la suite de Lewis Gordon, fait droit à la critique fanonienne des méthodes. Fanon ne voulait sur ce plan emprunter ni aux anatomistes (qui apprennent à partir du corps mort et non du corps vivant) ni aux botanistes (qui divisent en genres et en espèces). C’est encore un ordre du jour.

Désormais, on pourra, en français, et à partir de ce livre intéressant et bien documenté, discuter publiquement de Fanon, ce qui est un bien. Autant le faire sans reprendre l’anglicisme postcolonialism. Le colonialisme, en effet, est le fait des colonisateurs : il en est le discours et l’idéologie. Pourquoi donc, dans une entreprise de décolonisation politique de la pensée, se situer dans le sillage des ex-colonisateurs plutôt que dans l’horizon des ex-colonisés, surtout en étudiant aussi précisément Fanon ? Pourquoi, d’autre part, situer le combat anticolonial dans l’après ? Fanon a-t-il bien « donné naissance à un postcolonialisme de guerre », comme le soutient Matthieu Renault, ou a-t-il préparé le terrain d’une analyse postcoloniale des questions coloniales ?

Pierre Bouvier Aimé Césaire Frantz Fanon portraits de décolonisés, Paris, Les Belles Lettres, 2010
Pierre Bouvier, Frantz Fanon, Paris, Ed. Universitaires, Coll. Les Justes, 1971
Alice Cherki, Frantz Fanon, Portrait, Le Seuil, 2000 et 2011