GAZA. La démographie gazaouie présente de nombreux traits inédits. Ils peuvent s’analyser en tant que tels. Mais on peut également les replacer dans le contexte du conflit israélo-palestinien. Une perspective s’impose alors : tendre vers une liberté de circulation entre Gaza et Israël… 30 avril 2009.

Peut-on, doit-on considérer la démographie de la bande de Gaza, séparée de son contexte géopolitique immédiat –Israël- et moins immédiat, la Cisjordanie ?

Oui, si certaines considérations priment :

1. Gaza, a toujours été à part dans l’ensemble palestinien depuis 1948, date à laquelle Israël a défait les armées arabes et implanté un nouvel Etat, en substitution à la Palestine du mandat britannique qui disparaissait de la scène politique et juridique internationale. Sur les lambeaux de l’ex-Palestine, s’érigèrent deux entités la Cisjordanie (dont Jérusalem-Est) bientôt annexée par le royaume hachémite de Transjordanie et la bande de Gaza tombée, sans être pour autant annexée, sous occupation égyptienne |1| . Ce statut étrange allait perdurer jusqu’à la guerre de juin 1967, qui vit Gaza, ainsi que la Cisjordanie d’ailleurs, tomber sous le joug de l’armée israélienne.

En 1993, à la suite de l’accord d’Oslo-Washington, Gaza fut, avec Jericho, la première zone palestinienne libérée et les forces israéliennes y cédèrent l’administration et la police à l’Autorité palestinienne.

2. Gaza, a été vidée manu militari par l’armée israélienne des colons en septembre 2005, au contraire de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est plus que jamais occupés, où les barrages militaires font partie du paysage ordinaire. On vient tout récemment d’y fêter le demi-million de colons. Les plans à peine dissimulés de l’ État d’Israël, prévoient d’atteindre le million. En revanche 9 000 colons juifs vont partir de Gaza. Ils avaient jusqu’à présent réussi, grâce à la magnanimité de tous les gouvernements israéliens de droite comme de gauche, à faire main basse sur 20 à 30% d’un territoire qui ne compte que 360 km2 soit 41 km de long sur 12 km de large. « Libérée », Gaza n’en est pas moins verrouillée par terre, par mer et dans les airs, créant une situation kafkaïenne : la vie y est infiniment plus dure qu’en Cisjordanie, alors que cette dernière est militairement occupée et progressivement annexée.

3. Gaza est méditerranéenne, bien que la mer ne lui appartienne pas. La façade maritime de la Cisjordanie est la Mer Morte. D’où des différences subtiles : par les comportements démographiques mais aussi d’accent ou d’art culinaire.

4. La population de « souche » à Gaza est très minoritaire. Les réfugiés de 1947-1949 chassés par Israël et leurs descendants représentent 74% de la population totale (33% en Cisjordanie). Cette différence profonde pèse sur les conditions démographiques.

5. Enfin, il ne faut pas oublier les évolutions politiques en cours depuis les élections palestiniennes de janvier 2006 qui ont scellé la défaite du Fatah au profit du Hamas. Des rivalités qui allaient culminer avec la mini-guerre civile de juin 2007 et le contrôle de Gaza par le Hamas. De conjoncturelles, elles risqueraient de devenir structurelles et élargir encore plus le fossé qui sépare les deux entités palestiniennes, déjà séparées de quelques 40 kilomètres.

Quand d’autres considérations sont prises en compte, on ne doit pas séparer la démographie de Gaza de son contexte :

1. Gaza est difficilement détachable du contexte palestinien. Sa population ne vient pas d’ailleurs mais du Sud de la Palestine, comme celle de Cisjordanie venait du Nord. La Palestine intégrale, celle du mandat britannique était un Etat qui ne comptait que 26 000 Km2, que l’on pouvait parcourir du nord au sud en moins de trois heures.

2. Particulariser Gaza par sa démographie, revient à la « bantoustaniser ». La tentation est grande en effet, de mettre en exergue les petites différences pour en faire des grandes.

3. Il ne pourrait y avoir un Etat palestinien viable, à côté d’Israël – selon l’expression consacrée – sans ses deux ailes cisjordanienne et gazaouie. Autonomiser Gaza, ouvrirait le pas à la création de homelands à la sud-africaine sous l’apartheid à Ramallah, à Naplouse, à Jéricho et à Hébron.

C’est ce qu’ont bien compris les Nations Unies. Dans leurs estimations et projections démographiques, il n’apparaît qu’une seule entité intitulée Occupied Palestinian Territory (au singulier), comprenant la Cisjordanie et Jérusalem-Est ainsi que la bande de Gaza. En revanche, le US Census Bureau de Washington, détache Gaza de la Cisjordanie (sans Jérusalem – Est, implicitement « cédé » à Israël) |2|. La Banque Mondiale, ne les sépare pas mais a pudiquement supprimé le vocable de Palestine – ou de palestinien – qui devient ce pays au sigle étrange WBGS : West Bank and Gaza Strip.

Les données nationales établies par le Palestinian Central Bureau of Statistics (PCPS) de Ramallah, souffrent précisément du fait que ce bureau est à Ramallah. Avec la constitution d’une double autorité à partir de 2007, la connaissance démographique de Gaza s’est dégradée. Bien sûr, le recensement de décembre 2007 a pu être réalisé sur l’ensemble du territoire palestinien, y compris Jérusalem-Est. On connaît ainsi la population totale de Gaza : 1 416 542 habitants. Mais on ne sait toujours pas grand-chose de ses caractéristiques récentes.

Il faut donc faire appel à un recensement plus ancien, celui de 1997 et à une enquête qui date, heureusement de 2006 The Palestinian Family Health Survey, de 2006.

Un record universel de croissance, un territoire minuscule

Au milieu de 2009, Gaza compte, en considération de son territoire exigu de 360 km2 une population énorme qui atteint en chiffres ronds 1,5 million d’habitants, soit plus du tiers (35%) de celle des territoires palestiniens occupés (4,3 millions). La densité de population 4 166 habitants par Km2, laisse – si l’on peut dire – rêveur.

Arrêtons-nous un moment sur cet indice. Contrairement aux idées reçues, densité de population ne rime pas ipso facto avec misère. Parmi les plus riches de la planète on trouve Monaco (16 235 h/km2), dont une forte densité de milliardaires, mais aussi Singapour (6 389), Hong Kong (6 700) et … le Vatican (2093), où les habitants ne sont pas particulièrement pauvres. Certes, il y a le Bangladesh (1 000) et l’Egypte utile (2 000), pays de grande misère. Mais la corrélation n’est pas évidente pour autant. Avec ses très denses voisins israélien (333) et cisjordanien (470), Gaza bat tout de même un record.

Cette population considérable sur un territoire aussi étroit est d’abord le résultat de l’exode qui a précédé et surtout suivi la guerre de 1948. Rien ne prédisposait cette petite bande côtière de 60 000 habitants ou moins à recevoir en quelques semaines près de 200 000 réfugiés palestiniens expulsés de ce qui allait devenir le territoire israélien. Partis des villes de Jaffa jusqu’à Gaza et des villages conquis par la Haganah au cours de la guerre, ces réfugiés imaginaient mal le sort qu’ils allaient connaître, pensant en toute bonne foi, qu’ils n’étaient à Gaza pour quelques jours ou quelques semaines au plus.

En 1950, deux ans après le conflit, les 245 000 habitants, aux ¾ des réfugiés, devenaient à leur corps défendant, une population normale, soumise aux mêmes lois de la démographie que les autres populations du monde : des naissances, des décès, des émigrations et plus rarement des immigrations. L’espoir du retour des réfugiés palestiniens promis par les Nations unies en décembre 1948, dans la trop fameuse résolution 194 s’était évaporé.

Le « miracle » de Gaza est bien à l’opposé. Loin de fondre, voire de s’effondrer pour revenir au niveau des « autochtones » gazaouis de 1948, elle va connaître une invraisemblable croissance qui va la porter du quart de million au million et demi en moins de deux générations (1950-2009), soit une multiplication par plus de 6. Le taux d’accroissement a ainsi atteint 3,1% par an en moyenne. Plus qu’en Israël, dopé par l’immigration : 2,9%, plus que la Cisjordanie : 2,0%. Seule la Jordanie, qui s’est démographiquement constituée par l’élément humain palestinien a fait mieux : 4,1%.

Fécondité débridée ou politique

Comment rendre compte de cette démographie insolite ?

Commençons par les explications les plus élémentaires : les chiffres seraient suspects. Avant le recensement de 2007, des chercheurs israéliens proches du Likoud avaient remis en cause les données de la statistique palestinienne notamment pour Gaza. Pour 2004, les chiffres palestiniens y auraient été manipulés et exagérés : au lieu de 1410000 habitants, le « vrai » chiffre aurait été de 1 080 000, soit une différence de 23%.

Nous entrons là dans la fameuse bataille de chiffres, très présente car surmédiatisée dans la presse israélienne. D’aucuns pensent que le danger pour Israël vient de la démographie palestinienne, sa taille et sa croissance débridée. D’où la nécessité de se débarrasser au plus tôt des territoires occupés en totalité ou presque, en vue d’éviter de se laisser déborder par une majorité palestinienne dans le cadre d’un seul Etat. C’est ce type de raisonnement, préparé par les conseillers démographes et géopoliticiens d’Ariel Sharon qui a conduit à l’évacuation en 2005 de la bande de Gaza. Lâcher Gaza pour mieux annexer la Cisjordanie, tel en était l’objectif. Position remise fortement en cause par les démographes « révisionnistes » qui pensent que la démographie palestinienne et par sa taille et par sa croissance n’est pas un problème, juste une nuisance avec laquelle on peut s’accommoder moyennant quelques concessions territoriales limitées en nombre.

Evidemment, si les chiffres de ces « révisionnistes », |3|sont pris pour argent comptant ceci reviendrait à une croissance démographique beaucoup moins forte que prévu. Cependant, le recensement palestinien de 2007, qui a présenté toutes les garanties scientifiques sur le terrain a redonné quelque crédit aux chiffres avancés en début d’article.

Si cette croissance démographique est exceptionnelle à Gaza, c’est en premier lieu en raison d’une fécondité elle-même exceptionnelle. De la guerre de 1967 et jusqu’aux années récentes la natalité et la fécondité dans leur ensemble ont constamment navigué sur un très haut plateau. Entre 1960 et 1970, un taux de natalité palestinien de 53 p. mille, soit 8 enfants en moyenne par femme ! Et il ne s’agit là que des moyennes pour l’ensemble palestinien dominé par la Cisjordanie, toujours moins féconde que Gaza.

La fécondité palestinienne est restée atypique, insensible à des facteurs décisifs, tels que l’urbanisation, presque totale dans la bande de Gaza, les fortes densités de population, le recul de l’analphabétisme des hommes et des femmes, les activités surtout secondaires et tertiaires. Seule l’émigration vers l’étranger a pu légèrement infléchir les niveaux de fécondité ; les années de départs intenses vers le Golfe ayant contribué à infléchir la fécondité en deçà des niveaux énormes qu’elle atteignait avant. L’émigration crée en effet des disfonctionnement dans le « marché » matrimonial qui ne sont pas sans effet sur la fécondité.

Cependant la première intifada, a inauguré une phase de remontée de la fécondité, qui fut considérée comme l’une des armes privilégiées de la lutte contre l’occupation. Surtout à Gaza. Une enquête réalisée dans la bande en 1989 a montré que 43% des répondants considéraient le facteur démographique comme l’un des principaux piliers pour la poursuite de la lutte contre l’occupation israélienne |4| . Toujours en pleine intifada en 1992 un médecin spécialiste de la lutte contre la stérilité déclarait à l’AFP : « J’aide mon peuple à procrée et donc à ne pas disparaître dans les flots de l’immigration juive. Palestiniens et Israéliens nous nous livrons une guerre démographique sans merci ».

Les Gazaouis ont pris ce mot d’ordre au sérieux plus encore que les Cisjordaniens.

Or, Gaza a toujours été moins frileuse dans la bataille démographique. Avant la deuxième Intifada entamée en 2000, la natalité et la fécondité gazaouie se sont constamment démarquées de celles de la Cisjordanie. C’est ce que montrent les taux bruts de natalité d’après les naissances enregistrées à l’état civil israélien, les indices synthétiques de fécondité calculés grâce à la première enquête palestinienne et la série de taux déterminés au cours de trois enquêtes démographiques.

On constate ainsi une remontée du taux brut de natalité de Gaza d’après la statistique israélienne de 45 p. mille à 56 p. mille entre 1986 et 1991, confirmée par celle de la fécondité de 7,73 à 8,76, d’après les statistiques palestiniennes. Elle est toujours plus marquées à Gaza qu’en Cisjordanie. L’effet de l’intifada est indubitable ; en outre, une étude minutieuse a montré que la remontée de la fécondité a été encore plus marquée chez les femmes les plus instruites – les plus conscientes politiquement – que chez les analphabètes et les moins instruites |5|.

Après la première intifada, officiellement terminée en 1993, la fécondité de Gaza a diminué puisqu’elle n’atteignait plus « que » 7,4 enfants en 1994. Les années de la paix d’Oslo, qui furent aussi celles d’une intensification de la colonisation de la Palestine, montrent une modeste diminution à la veille du soulèvement de septembre 2000 : 6,8 enfants par femme, soit une diminution annuelle de 1,6%

La deuxième intifida a bouleversé la donne à Gaza mais aussi dans l’ensemble Israël-Palestine. Dans ce contexte hyper nataliste, l’arme démographique a changé de main. D’abord, la fécondité israélienne juive (au contraire de la fécondité palestinienne) a augmenté, cas rarissime dans un pays ou plutôt dans un groupe de population dont les niveaux de vie (un PIB per capita de 31 000 $ pour les Israéliens Juifs) et d’instruction sont ceux de l’Europe occidentale. La fécondité des Juifs israéliens, bien que déjà très élevée -2,6 enfants par femme en 2000- va frôler les 3 enfants en 2008 (2,9) deux fois plus que l’Europe ou celles des Juifs hors d’Israël. Cette fécondité est surtout très haute dans les zones de friction politico-idéologiques : les colonies de peuplement de Cisjordanie et de Jérusalem-Est où elle avoisine désormais 5 enfants par femme, les quartiers ultra-orthodoxes de Mea Shearim à Jérusalem-Ouest ou ailleurs : 7,5 enfants. Entretemps en Israël proprement dit, la fécondité des Palestiniens de nationalité israélienne baissait s’effondrait : le taux de natalité passait de 38 à 28 p. mille et l’indice de fécondité de 4,3 à 3,5. Dans quelques rares années il n’est plus garanti que les Arabes israéliens feront plus d’enfants que leurs compatriotes juifs.

Mais la 2ème intifada sera dévastatrice chez les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, plus que chez ceux de l’intérieur de la Ligne Verte qui n’en reçurent que quelques éclats. La démographie en a accusé le contre – coup, mais cette fois ci à la baisse, au contraire de la première intifada où elle s’était magistralement redressée. Entre 1999 et 2006, la fécondité en Cisjordanie est passée de 5,4 à 4,3, c’est-à-dire qu’elle est nettement inférieure à celle des Israéliens implantés dans les colonies de peuplement de Judée – Samarie et de Jérusalem-Est. Les statistiques du Ministère de la santé, montrent une diminution nettement plus accentuée | = »spip_note » title= »|6| Pour les raisons politiques, économiques et sécuritaires de la baisse de (…) »>6| .

Mais c’est Gaza la rebelle qui fut encore plus affectée. La fécondité y est passée de 6,8 à 5,4 en 2006. Evidemment un indice de fécondité de 5,4 enfants par femme reste considérable, compte tenu des conditions de vie abjectes à Gaza. Mais c’est relativement peu si l’on songe que les enfants sont la source presqu’unique de réconfort, sans compter qu’ils sont toujours un atout stratégique dans l’équilibre de forces précaires de l’espace Israël-Palestine. On pourrait presque paraphraser le cinéaste Amos Gitai dans son film Kadosh lequel porte il est vrai sur les Juifs ultra – orthodoxes de Jérusalem, qui fait dire à l’un de ses personnages que les enfants sont la meilleure arme pour combattre leurs ennemis (en l’occurrence non pas les Arabes, mais les Juifs séculiers). Aujourd’hui, les temps ont changé, la rationalité démographique a conquis les Palestiniens et Gaza en particulier, au moment où elle semble abandonner Israël.

Mortalité, migration

La fécondité n’est pas la seule composante de la croissance d’une population. Pour être exhaustif nous aurions du mentionner également la mortalité et les migrations internationales. La mortalité normale, de manière assez surprenante, est assez basse à Gaza, ce qui n’empêche pas que dans les circonstances de crise, la deuxième intifada et la guerre d’Israël contre Gaza de décembre – janvier 2008-2009, la mortalité accuse des pics élevés, plus qu’en Cisjordanie. La mortalité infantile a ainsi atteint 30,7 p. mille en 2002-2006 soit à peine plus qu’en Cisjordanie : 25,5 p. mille et l’espérance de vie à la naissance y avoisine 72 ans ; des performances plus honorables que celles de nombreux pays arabes. L’efficacité des soins de santé, le rôle de l’UNRWA notamment est primordial. Mais il y a dans ce contexte familialiste un amour et un désir d’enfants exacerbés qui interdit les notamment les déviations fréquentes des sociétés machistes où l’on protège moins bien les filles que les garçons en bas âge |7|.

On oublie trop souvent au vu du verrouillage intégral des frontières de Gaza par Israël sur la terre, la mer et dans les airs et semi-intégral par l’Egypte du côté de Rafah, que Gaza a été aussi une terre d’émigration. Au moment où les économies du Golfe explosaient grâce à la manne pétrolière en 1975 et jusqu’au contre – choc pétrolier une dizaine d’années plus tard, 114 000 Gazaouis ont émigré, sans revenir le plus souvent, grâce à la bienveillance des autorités d’occupation trop heureuses de se débarrasser de cette jeunesse turbulente. La deuxième intifada a également connu un filet – mince – de départs, mais rien de comparable à celui de la Cisjordanie (100 000 départs dit-on).

Perspectives

Quel avenir pour Gaza ? Le scénario optimiste – celui d’une paix réelle israélo-arabe – serait celui du retour des réfugiés à leurs foyers ou d’une partie substantielle parmi eux, dans un laps de temps de 3 à 4 décennies. Pour le moment rien ne prédispose la scène politique locale et internationale, euro-américaine à ce changement de cap, qui n’est rappelons le que l’expression des vœux de la communauté internationale tels qu’ils furent exprimés par les Nations Unies en 1948.

Migrations internationales exclues, la population croîtrait uniquement sous les effets conjugués de la natalité et de la mortalité. Si cette dernière est sans conteste possible et malgré un environnement peu amène destinée à fortement diminuer, l’évolution de la fécondité gazaouie reste énigmatique. J’aurai pourtant tendance à penser au vu de mes discussions et surtout à regarder la baisse des indices entre 1994, 1999 et 2006, que les gazaouis ont renoncé sans appel à leur fécondité de combat. Leur lutte contre l’occupation prenant d’autres formes peut-être plus efficaces : l’appel à la conscience universelle, les tribunaux internationaux etc.

Il est difficile de prédire de manière irréfutable les changements de comportement. Amira Haas, journaliste dans le quotidien israélien Haaretz, et la meilleure spécialiste de Gaza, rapporte cet inteview d’un gazaoui, B., la quarantaine, chercheur en sciences sociales et déjà père de 4 enfants :

« Tout ce qui nous occupe, c’est le souci de la subsistance, de l’électricité, de l’évacuation des eaux uséees. On finit par se demander pourquoi on a mis des enfants au monde. » |8| (c’est nous qui soulignons).

C’était avant la guerre de l’hiver 2008. Qu’adviendra-t-il de la fécondité après le désastre ?

Toutefois, le choix de la modération démographique sera loin de régler la question. Pour le prouver nous avons eu recours à des projections démographiques –exercice assez complexe- en modifiant les paramètres pour juger de leurs effets à long terme.

Prenons l’hypothèse – absurde – que la tendance de la fécondité se retourne et qu’après avoir baissé à quelques 5,1 enfants (en 2009) elle s’arrête en chemin. Dire que la population va exploser dans ce cas est un doux euphémisme. De 1,5 million aujourd’hui Gaza atteindra 6 millions ! en 40 ans en 2050, une multiplication par 4, un taux de croissance annuel de 3,3%, une densité de population de 16 400 habitants par km2. Tout à fait impensable.

Voyons maintenant quel serait son avenir si la population de Gaza en venait à adopter un mode de reproduction aussi modéré que celui des Françaises, 2 enfants seulement ou tout juste un peu plus (pour parer à la mortalité) soit 2,1. Le résultat restera catastrophique : 4,1 millions en 2050, une multiplication par 2,7, un taux d’accroissement de 2,4% par an, une densité de 11 400 habitants au Km2. Toujours des indices excessivement élevés.

Poursuivons. Supposons que la fécondité baisse encore beaucoup plus pour rejoindre celle de nombreux pays européens : 1,7 enfant seulement. Dans ce cas on aura tout juste un peu moins de 4 millions 3,9 plus précisément et toujours cette densité étouffante de 10 800 habitants par km2.

En conclusion, il n’y aura pas de miracle démographique à Gaza. Le seul espoir est celui d’une redistribution de la population. Mais où s’orienteraient alors les émigrants ? Certainement pas vers l’Egypte surpeuplée. Les pays du Golfe à supposer qu’ils retrouvent leurs lustres d’antan, ne voudront pas des Gazaouis, trop marqués (parfois malgré eux) de l’empreinte Hamas. Il ne reste que les migrations internes vers la Cisjordanie moins sinistrée et – rêvons un instant – vers… Israël. Tout ceci passe par la liberté de circulation, le déverrouillage de la bande et une volonté de clore un dossier en souffrance depuis des lustres.


|1| En théorie, il y avait à Gaza un « Gouvernement de toute la Palestine. Les Palestiniens de Gaza, avaient de passeports palestiniens (comme ceux de Cisjordanie des passeports jordaniens), une mesure annulée par Nasser en 1959.

|2| On entérine ainsi de facto, l’annexion de Jérusalem-Est (et du Golan syrien), à Israël, dont la population est de ce fait gonflée par rapport à celle que donnent les Nations Unies.

|3| Zimmerman et. alPlusieurs versions de cette étude sont disponibles, Bennett Zimmerman, Roberta Seid and Michael Wise, The Million Person Gap : The Arab Population in the West Bank and Gaza, Bar-Ilan University, 2006. Plus tard le trou de 1 million est devenu de 1,5 million.

|4| A.S Dahlan, « Population, War and Politics : A case Study of the Gaza Strip”, in J.I. Clarke, (ed.), Population and Disaster, Blackwell, 1989.

|5| Marwan Khawaja and Sara Randall, « The Intifada, Palestinian Fertility and Women’s Education », Genus, 1,2006.

|6| Pour les raisons politiques, économiques et sécuritaires de la baisse de la fécondité en Palestine, voir Youssef Courbage, « Les enjeux démographiques en Palestine après le retrait de Gaza », Critique Internationale, N°31, avril-juin 2006.

|7| Ainsi la Palestine, figure pour ce qui est de la faible mortalité des petites filles par rapport aux garçons au palmarès des pays arabes et musulmans, voir Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, Seuil, Paris, 2007, le tableau 3 : Indice de surmortalité des filles, page 53.

|8| Amira Haas, « Cette double autorité qui écartèle les Palestiniens », le Monde Diplomatique, octobre 2008.