Du 28 septembre au 5 octobre 2014, un groupe de 25 militants venus de différentes villes d’Allemagne (une personne venant de Suisse) ont parcouru la Grèce pour prendre le pouls du pays. Ils ne sont pas membres d’une organisation unitaire, mais d’une pluralité de syndicats, de groupes et de partis politiques de gauche, qui ont pour certains financé le voyage et dont voici la liste non exhaustive :

DGB (Darmstadt und Gießen); IG Metall (Salzgitter und IGM Arbeitskreis Internationalismus Berlin); ver.di FB Gesundheit und soziale Dienste (Berlin et Kiel); ver.di FB Medien, Kunst und Industrie (Berlin et Hamburg); GEW (Berlin et Hamburg); GDL (S-Bahn Berlin); Gewerkschaft UNIA (Zurich) ; Mieterinitiativen gegen Zwangsräumungen und Verdrängung (Berlin); Initiativen zur Unterstützung der Flüchtlinge (Berlin).

Pour certains, c’était la troisième année consécutive qu’ils faisaient un tel voyage en Grèce. Les amis grecs ont aussi été reçus entre-temps en Allemagne.

Ce récit, fruit de leur travail collectif, présente une sélection de leurs rencontres, et permet de mesurer à la fois les difficultés que traversent les Grecs aujourd’hui, dans un contexte d’austérité préoccupant, mais aussi les ressources collectives qu’ils mobilisent pour faire face à une situation de crise extrêmement vive. Alors que l’Assemblée n’est pas parvenue, le 29 décembre, à trouver une majorité des 3/5e pour élire le président de la République, signe de l’essoufflement de la coalition libérale au pouvoir, de nouvelles élections législatives auront lieu le 25 janvier, la Constitution prévoyant, en pareil cas, la dissolution de l’Assemblée. C’est une nouvelle séquence politique qui s’ouvre, laissant présager une victoire du parti de gauche Syriza et un probable bouleversement du paysage politique grec, mais peut-être aussi européen.

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Notes de départ

La Grèce est dans un état de délitement économique et social avancé. Que dire d’une politique qui met beaucoup de médecins au chômage tout en privant un grand nombre de personnes de l’assurance-maladie ? Sur une population de 11 millions d’habitants, 6,3 millions dépassent à peine le seuil de pauvreté (estimé à 432 euros), 2,3 millions vivent au-dessous. Convaincus que la Grèce est actuellement un laboratoire néolibéral mais aussi un lieu où se renouvellent les luttes politiques et sociales, nous avons voulu prendre la mesure de la crise engendrée par le « Mémorandum », ce système de prêts accompagnés de programmes d’austérité mis en place depuis 2010 par la « Troïka » (Commission Européenne, Banque Centrale Européenne, Fonds Monétaire International).

© Brian JANSSEN
Troïka dévalisant le pays  ? 
© Brian Janssen

Nous avons pu constater que la résistance collective à la dégradation des conditions de vie et de travail était loin d’avoir disparu. Nous avons vu un archipel de luttes et de pratiques démocratiques nouvelles, nées dans le sillage de l’occupation de la Place Syntagma à Athènes en 2011. Ces luttes et ces pratiques sont très voisines de celles qui se sont développées en Espagne après l’occupation de la Puerta del Sol.

Point commun aux nombreuses initiatives et organisations auxquelles nous avons rendu visite : elles ne sont liées à aucun parti. Leur scepticisme à l’égard des partis politiques est net. Syriza, le parti de la gauche radicale, le premier parti d’opposition, arrivé en tête aux élections européennes de mai dernier, suscite, certes, un espoir assez grand. Mais aussi des doutes. Il se pourrait qu’il remporte les prochaines élections législatives. Mais certains redoutent que ne se produise avec Syriza ce qui s’est passé avec le PASOK dans les années 1980 : un virage à droite juste après l’arrivée au pouvoir.

Virage à droite interdit ! © Brian JANSSEN
Virage à droite interdit ! © Brian Janssen

Athènes, samedi 27 septembre 2014

Premières impressions

Les médias ne parlent plus guère de la Grèce. Quand ils le font, du moins en Allemagne au moment de notre départ, c’est pour dire que la crise s’éloigne, que le tourisme prospère, bref, que la reprise est là. Lors de notre voyage en Grèce à l’automne 2014, le troisième des voyages organisés par notre groupe de syndicalistes et d’activistes allemands, nous avons découvert que ce n’était pas le cas. Tous nos interlocuteurs parlent d’une fausse reprise.

Entre l’aéroport et le centre d’Athènes, on ne compte plus les pancartes « à louer ». En l’espace d’à peine 700 mètres et dix minutes de marche, de la place Omonia au quartier d’Exarcheia où se trouve notre hôtel – un quartier traditionnellement protestataire d’Athènes –, l’un d’entre nous compte 87 boutiques fermées. À Athènes, la crise se voit à l’œil nu.

Une femme qui donne des cours privés d’allemand nous raconte qu’elle ne chauffait son appartement qu’une partie du temps l’hiver dernier et qu’elle ne pourra sans doute plus du tout le chauffer cette année, bien qu’elle et ses filles aient toutes un emploi. Jennifer, notre traductrice, ajoute qu’elle n’allumait le chauffage qu’entre 19h00 et 21h00 l’hiver précédent. Elle espère que cela ira mieux cette année parce que le prix du fuel a baissé. Nous parlons avec une musicienne qui travaillait pour l’orchestre radiophonique d’ERT avant d’être licenciée ainsi que tous les autres employés d’ERT lors de la fermeture de la radio-télévision publique en 2013. Après bien des hésitations, elle s’est décidée à poser à nouveau sa candidature quand la chaine a repris son activité. Son salaire mensuel est de 300 euros.

Le soir, nous nous rendons à un festival contre le racisme. Alors que nous descendons du métro, nous voyons une manifestation d’ « Aube dorée » en train de se former. Au milieu du cortège, des croix gammées rouges et des drapeaux grecs. Sur un podium, une discussion sur le thème « Aube dorée et les médias ». Les chefs de file d’Aube dorée sont comme des stars : la presse fait ses choux gras des mariages et autres événements mondains les concernant.

La résistance à Aube Dorée s'affiche sur les murs ©  Brian JANSSEN
La résistance à Aube Dorée s’affiche sur les murs © Brian Janssen

Dimanche 28 septembre

 Le Centre social de Perama

Après être passés au lieu où le chanteur antifasciste Pavlos Fyssas a été assassiné il y a un an, le 18 septembre 2013, meurtre qui avait fait descendre des milliers de personnes dans la rue, nous nous rendons au Centre social de Perama.

Pour Pavlos Fyssas © Brian JANSSEN
Pour Pavlos Fyssas © Brian Janssen

Perama est l’une des cinq municipalités du Pirée, au sud-ouest de l’agglomération d’Athènes. 80 % de la population de ce district est au chômage à cause de la crise qui frappe les chantiers navals et les entreprises qui leur sont liées. Beaucoup d’habitants se sont repliés dans leurs quatre murs, la seule chose qu’il leur restait. D’autres ont cherché à mettre sur pied des structures solidaires, comme le Centre Autogéré des Chômeurs de Perama, auquel nous rendons visite pour la seconde année consécutive. Le centre est « ouvert à tous, sauf aux fascistes » et s’occupe en premier lieu de distribuer des vivres à ceux qui ont faim.

De son côté, le parti néofasciste « Aube dorée » tente de prendre pied dans le quartier. Il a nouvellement créé un syndicat que les travailleurs du chantier naval soutiennent de plus en plus, alors qu’avant la crise, le PAME, la fédération syndicale du KKE (le Parti communiste grec), était le syndicat le plus influent parmi les employés du chantier naval.

Par manque de moyens, le Centre des Chômeurs ne distribue de nourriture qu’à une centaine de familles. Mais il tente aussi de compenser le délitement des structures scolaires en proposant des cours de soutien gratuits pour les élèves des écoles primaires. Des distributions de matériel scolaire sont aussi organisées.

Ce collectif est né pendant l’été 2011, après l’occupation de la place Syntagma (Place de la Constitution), la place d’Athènes où se trouve le Parlement. La police avait brutalement mis fin à cette occupation, mais certains ne s’étaient pas résolus à rentrer à la maison. Qui plus est, l’état de l’économie et le taux de chômage à Perama interdisaient un vrai retour à la normale. C’est ainsi que l’esprit dans lequel on avait occupé la Place Syntagma a migré dans le district de Perama.

L’association autogérée se réunit tous les lundis. 30 à 40 personnes prennent part régulièrement aux assemblées : une minorité, au regard des 25 000 habitants que compte Perama. Mais il est arrivé qu’il y ait dix fois plus de monde et il fallu trouver parfois des salles plus grandes. « Quand on distribue de la nourriture, c’est plein. Mais quand on veut discuter de l’état de la Grèce, il y a moins de monde », nous dit l’une des habituées en souriant. « Nous essayons autant que possible d’éviter les votes, parce que cela divise les gens », ajoute-t-elle. Giorgos, un homme d’une soixantaine d’année qui a une longue expérience politique, dit être un « grand-père ». Il nous explique les principes de leur collectif : « Premièrement, l’autogestion ; deuxièmement, la solidarité ; troisièmement, la résistance ; quatrièmement, la subversion. »

Les membres du centre empêchent les expulsions de personnes qui n’arrivent plus à payer leur loyer. Ils raccordent au réseau électrique ceux qu’on a privés d’électricité parce qu’ils ne payaient plus leurs factures. En Grèce, au début de l’année 2014, plus de 300.000 foyers étaient privés d’accès à l’électricité. Les membres du centre défendent aussi ceux qui n’ont pas de tickets de bus lors des contrôles, en mettant au besoin le contrôleur dehors. Au début de l’année, ils ont commencé une campagne pour la gratuité des transports publics de proximité : trop de chômeurs et d’écoliers qui n’avaient pas les moyens de payer leur ticket étaient éjectés des bus et des trains. Des groupes se sont ainsi formés pour défendre de force, directement, « le droit à la mobilité » des habitants.

 Athènes, lundi 29 septembre

Solidarity for All ou comment organiser la solidarité

Lundi midi, 29 septembre, nous passons dans les locaux de Solidarity for all (solidarity4all.gr). Christos Giovanopoulos, l’un de nos interlocuteurs privilégiés depuis notre premier voyage il y a deux ans, n’est pas là. Mais ses collègues nous accueillent sur la terrasse qui donne sur les toits d’Athènes. Ils nous expliquent la situation. Solidarity4all, organisation née dans le mouvement d’occupation de la Place Syntagma (Occupy Athens), soutient et met en relation les initiatives d’entraide non racistes et autogérées qui tentent de faire face à la crise et promeuvent la solidarité sociale, l’éducation et la santé à travers toute la Grèce. Solidarity4all ne les aide pas financièrement mais leur fournit une aide logistique. La situation de Solidarity4All et de nombreuses initiatives d’entraide s’est stabilisée depuis l’année dernière : leur renommée a grandi.

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Dans les locaux de Solidarity for All
© Brian Janssen

Coopératives d’économie solidaire

Le secteur de l’agriculture en Grèce est principalement constitué de coopératives conventionnelles qui participent à la corruption et au clientélisme des gouvernements qui se sont succédés depuis des décennies. Changer ces pratiques et dissiper la méfiance qu’elles suscitent ne peut se faire du jour au lendemain. Les coopératives d’économie solidaire sont peu nombreuses en comparaison. Solidarity for all cherche à les multiplier et à impliquer ceux qui bénéficient de la distribution de nourriture dans la réorganisation du rapport entre producteurs et consommateurs.

En ce qui concerne la distribution de nourriture, une conférence a eu lieu en mai dernier pour mettre les agriculteurs et les consommateurs en relation directe et se passer d’intermédiaires. 27 projets en Attique et 12 projets dans le reste de la Grèce y ont participé. 340 initiatives de ce type sont actuellement recensées dans toute la Grèce, leur nombre n’augmente plus depuis l’année dernière, mais leur travail s’intensifie.

En raison de leur caractère politique, ces initiatives sont une cible privilégiée des mouvements fascistes. Quant à l’État grec, il leur reproche de ne pas respecter les normes d’hygiène et d’agir sans licences commerciales. À Thessalonique, le commerce direct du producteur au consommateur est puni d’une amende de 1500 à 2000 euros. D’autres directives sont en préparation, car les municipalités veulent garder la mainmise sur le commerce direct. Une grève des marchés locaux a eu lieu récemment pour protester contre une loi réformant les licences commerciales. Avec des exploitations de 20 à 30 hectares en moyenne, l’agriculture grecque est basée sur la petite propriété foncière. La production de coton, qui repose sur de grandes exploitations, est une exception. Elle est subventionnée par l’UE, alors que la Grèce doit importer 75 % de son alimentation. Les petits agriculteurs ont intérêt à se passer d’intermédiaires, car ces derniers font baisser le prix payé au producteur. L’écart de prix entre les produits du circuit traditionnel et ceux qui sont vendus directement est parfois du simple au double. 2% des recettes de la vente directe sont reversées à des projets d’agriculture d’autosubsistance.

Cliniques solidaires

Fotis Andreopoulos, de la Clinique solidaire du Pirée, que nous rencontrons le lundi soir, nous explique le fonctionnement des cliniques solidaires. Il en existe 5 à Athènes, 35 en Grèce. Leur personnel est bénévole et leurs médicaments proviennent de dons faits par les pharmacies. Des médecins des hôpitaux d’État viennent y travailler bénévolement quelques heures chaque semaine. Ces cliniques se sont mises en réseau avec des « pharmacies solidaires ». Elles se retrouvent régulièrement pour formuler des revendications en matière de santé publique. L’une des réussites les plus visibles dans le domaine de l’autogestion est la Clinique d’Elliniko, dans le sud de la capitale, qui accueille 20 000 patients.

Ces cliniques ne sont pas nées avec la crise. « Avant, elles étaient destinées aux personnes qui étaient en dehors du système, aux migrants, aux sans-abris. Mais depuis 4 ou 5 ans, nous avons une catastrophe humanitaire en Grèce. Le système d’assurance maladie est en ruine. Les soins primaires ne sont plus assurés et nous soignons les Grecs », nous explique Fotis Andreopoulos, qui travaille à la Clinique solidaire du Pirée.

Trois millions de Grecs n’ont plus d’assurance maladie. Ceux qui ont contracté des dettes vis-à-vis de l’État ont perdu la jouissance de l’assurance-maladie. D’autres, comme les retraités, sont assurés, mais trop pauvres pour acheter les médicaments. Non seulement les médicaments sont trop chers, mais ils commencent à manquer. La politique d’austérité est telle que même les vaccins pour les enfants sont moins remboursés et donc trop chers pour beaucoup de familles. « Économiquement, le système est absurde. La prévention serait moins chère que la thérapie. Or, il n’y a pratiquement plus aucune prévention en Grèce aujourd’hui », poursuit Fotis.

De nombreux hôpitaux ont fermé. D’autres ont fusionné pour former des unités plus grandes. Il n’y a pratiquement plus d’embauche de médecin en CDI. Pour 10 départs à la retraite, un seul médecin est embauché, avec, pour un jeune diplômé, un salaire de 450 à 700 euros. Beaucoup de médecins sont au chômage. « Ceux qui gagnent 750 euros sont riches ! » nous dit Fotis. Un sourire illumine son visage fatigué.

« C’est un défi de tous les jours de maintenir les hôpitaux en service. On manque de pansements, de gants, de thermomètres. La Clinique Metaxa au Pirée (spécialisée dans le traitement du cancer) manque elle aussi de médicaments, de seringues et de gants. Si un patient n’est pas assuré, les médecins font pression sur l’administration de l’hôpital pour qu’il soit soigné quand même, ou bien ils court-circuitent l’administration et conduisent les malades vers les chefs de service… ».

Une nouvelle loi veut que si quelqu’un accumule plus de 5000 euros de dettes vis-à-vis de l’hôpital (par exemple un chômeur cancéreux), alors l’administration fiscale a le droit de vendre sa maison.

« Avant, nous allions en Amérique Latine, parce que c’était une sorte de laboratoire social », nous raconte quelques jours plus tard une femme médecin qui travaille pour la « Clinique sociale de la solidarité » de Thessalonique, « nous n’aurions jamais cru que, vingt ans plus tard, notre propre pays allait devenir un tel laboratoire ».

 A suivre…

Un voyage et un récit réalisés par: Manfred, Andreas, Brian, Carsten, David-Sebastian, Hans, Rainer, Cordula, Dorothee, Ulrike, Wolfgang, Stefan, Céline…

Traduction de l’allemand par Irène Tournoux, relecture par Béatrice Durand