Deuxième volet du récit sur la Grèce. Du 28 septembre au 5 octobre 2014, un groupe de 25 militants venus de différentes villes d’Allemagne (une personne venant de Suisse) ont parcouru la Grèce pour prendre le pouls du pays. Ils ne sont pas membres d’une organisation unitaire, mais d’une pluralité de syndicats, cités dans le premier article.

Ce récit, fruit de leur travail collectif, présente une sélection de leurs rencontres, et permet de mesurer à la fois les difficultés que traversent les Grecs aujourd’hui, dans un contexte d’austérité préoccupant, mais aussi les ressources collectives qu’ils mobilisent pour faire face à une situation de crise extrêmement vive. Alors que l’Assemblée n’est pas parvenue, le 29 décembre, à trouver une majorité des 3/5e pour élire le président de la République, signe de l’essoufflement de la coalition libérale au pouvoir, de nouvelles élections législatives auront lieu le 25 janvier, la Constitution prévoyant, en pareil cas, la dissolution de l’Assemblée. C’est une nouvelle séquence politique qui s’ouvre, laissant présager une victoire du parti de gauche Syriza et un probable bouleversement du paysage politique grec, mais peut-être aussi européen. Nous vous présentons ici le deuxième article d’une série de trois.

Athènes, mardi 30 septembre

Diktio, centre d’aide aux réfugiés

Mardi midi, nous retrouvons Achim Rollhäuser et Nasim Lomani, rue Tsamedour, dans le centre d’Athènes. Une grande table sur un terrain abandonné entre deux bâtiments, autour de laquelle nous nous asseyons, quelques buissons sauvages. Quelqu’un remarque : « On se croirait dans le Berlin des années 1980 ». Seuls les moustiques, très agressifs, nous rappellent que nous ne sommes pas dans le « Berlin des années 1980 ». Nasim représente le Réseau d’Entraide Sociale des Réfugiés et des Migrants d’Athènes, Achim le réseau Diktio, qu’il a cofondé il y a 21 ans, à Athènes. Diktio, association principalement composée d’avocats bénévoles, met en contact plusieurs centres d’aide aux réfugiés à Athènes et dans d’autres villes comme Thessalonique et Volos. Diktio abrite un centre social qui reçoit quotidiennement les sans-papiers démunis (« Steki Metanaston ») et une école de langue. L’association organise chaque année un festival de lutte contre le racisme dans plusieurs villes de Grèce. Elle a donné naissance à une cellule de lutte contre les conditions désastreuses qui prévalent dans les camps de détention grecs. « Mais ce n’est pas facile, une grande part de la population soutient la politique du gouvernement pour ce qui est du traitement des immigrés », dit Achim, convaincu que le traitement des immigrés dans les camps de détention a beaucoup à voir avec la crise générale du pays. « On essaye certaines choses… Il y a un an, ils ont arrêté des drogués à Exarcheia, c’était la nuit, et ils les ont enfermés dans le camp de détention pour réfugiés d’Athènes. C’étaient sans doute pour les intimider. Ils les ont très vite relâchés. Mais qu’une chose de ce genre soit possible en dit long… »

Bienvenue en Europe...

Bienvenue en Europe… © Brian Janssen

Nasim et Achim nous expliquent qu’avec la crise, le nombre d’immigrés arrivant en Grèce a décru, en dépit des chiffres brandis par Aube dorée (ils seraient 200 000 à 300 000 et non deux millions comme l’affirme le parti néonazi). Pour la plupart des immigrés, la Grèce est un cul-de-sac. Ils souhaitent rejoindre d’autres pays d’Europe (Achim et Nasim nous disent qu’ils souhaitent rejoindre « l’Europe »…). C’est pourquoi peu nombreux sont ceux qui déposent une demande d’asile.

Un grand nombre des réfugiés qui arrivent en Grèce, quand ils ne sont pas placés dans un camp de détention, ne sont accueillis par aucune structure. Ils n’ont nulle part où loger et ne sont pas nourris. Le mouvement des réfugiés grévistes de la faim de la place Syntagma (décembre 2014) l’a confirmé depuis : ces réfugiés demandent seulement un permis pour sortir de Grèce. Les faux passeports sont devenus chers : un « passeport » roumain, qui coûtait 800 euros il y a quelques années, en vaut 4000 aujourd’hui. Les contrôles se sont renforcés dans la même mesure que la qualité des faux papiers s’est améliorée. Des fonctionnaires européens et même allemands contrôlent les passeports dans les aéroports grecs.

Pendant l’été 2012, le gouvernement Samaras a lancé l’opération cyniquement intitulée « Zeus hospitalier » (Xenios Zeus), afin de « nettoyer » le centre d’Athènes : les immigrés clandestins ont été arrêtés lors de contrôles au faciès et placés dans des centres de rétention et d’expulsion. 72 000 personnes ont été arrêtées en quelques mois au début de l’opération ; depuis, selon Achim et Nasim, la situation des immigrés ne s’est pas améliorée. La plupart arrivent en bateau sur les îles. Pour avoir droit de rejoindre la péninsule, ils ont besoin d’un papier : ils se présentent donc aux autorités insulaires, sont placés en centre de détention pour quelques semaines ou quelques mois. Ils reçoivent ensuite un document qui leur signifie qu’ils ont 30 jours pour quitter le pays ; grâce à ce document, ils peuvent enfin prendre le ferry pour Athènes. Ensuite, ils essayent de survivre dans la capitale. Ils finissent le plus souvent au poste de police après un contrôle, et se retrouvent à nouveau en camp de détention. Achim connaît des immigrés qui ont parcouru ce cycle dix fois de suite !

Depuis 2009, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné 13 fois le gouvernement grec pour les conditions de détention des immigrés. La condamnation portait sur les conditions de détention tant dans les cellules des commissariats que dans les camps. Dans les commissariats, les réfugiés sont placés à 20 ou 30 dans des cellules prévues pour 8 personnes. Ils ne voient pas la lumière du jour, parfois pendant plusieurs mois d’affilée. Ils ne sortent pas, n’ont rien à lire ni à faire. Certains souffrent de maladies comme la galle, certains de troubles psychiques. Certains se révoltent et sont frappés par les policiers. Que la Cour de Strasbourg ait qualifié cette situation de « torture » n’a rien changé aux pratiques. En général, d’ailleurs, le gouvernement grec parvient, sans se donner trop de mal, à contourner la législation européenne. Celle-ci interdit par exemple une détention de plus de 18 mois. Mais le gouvernement argue que c’est « pour les protéger » que l’on maintient les immigrés dans les camps au-delà de ce délai.

Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, la violence raciste à l’égard des réfugiés a diminué. Achim explique : « Après le meurtre de Pavlos Fyssas et l’émoi qu’il a provoqué dans la population, certains leaders d’Aube dorée se sont retrouvés en prison et beaucoup se sont calmés… Le parti est moins actif qu’en 2011 ». Une loi antiraciste a été votée. Mais elle ne punit malheureusement que la propagande raciste, non les actes racistes eux-mêmes. Nasim ajoute : « De toute façon, la moitié des violences racistes est commise par la police, par les garde-côtes, etc. »

Le droit du travail ou ce qu’il en reste

Le mardi soir, dans les locaux du syndicat « Livre et papier », nous rencontrons des représentants de divers syndicats (librairies, architecture, gastronomie, Call centers) et le lendemain matin, le syndicat des employés du métro athénien.

Le marché du travail grec est aujourd’hui l’un des plus dérégulé d’Europe. Avant le « Memorandum » (le système de prêts accompagnés de programmes d’austérité mis en place depuis 2010 par la Troïka), les salariés étaient protégés par un droit du travail consistant. En mars 2011, toutes les conventions collectives ont été abrogées et remplacées par des conventions particulières au niveau de l’entreprise. La journée de huit heures et le salaire minimal ont ainsi été supprimés pour de nombreux employés. Beaucoup d’employeurs du privé mais aussi des services publics ont cessé de payer les salaires de leurs employés. Les salaires de ceux qui ont conservé leur emploi sont souvent payés avec un retard de 6 à 9 mois. Les actions judiciaires restent sans effet à cause de l’engorgement des tribunaux.

La criminalisation des travailleurs en grève s’est aussi accrue. Il est de plus en plus fréquent que les employeurs engagent des procès pour chantage contre les syndicats et contre les employés qui défendent leurs droits. Les fonctionnaires qui font grève prennent le risque que s’enclenche contre eux une procédure de licenciement.

Les représentants du syndicat du métro athénien  © Carsten Schulze

Les représentants du syndicat du métro athénien
© Carsten Schulze

À Athènes, une seule librairie a maintenu les anciens salaires de ses employés. Dans les autres librairies, le salaire moyen est passé de 940 euros par mois à 580 euros. Actuellement, le syndicat « Livre et Papier » lutte contre la suppression du congé dominical.

Les architectes grecs, qui n’ont créé leur syndicat qu’en 1997, sont payés 800 euros par mois à l’embauche. Ils vivent dans la peur et ne cherchent pas à négocier leur licenciement quand il a lieu.

Dans les Call centers, tous les employés sont embauchés avec des CDD d’un mois. Ceux qui n’atteignent pas les objectifs fixés par l’employeur sont licenciés le mois suivant.

Pour imposer le nouveau train de mesures exigées par la Troïka, le gouvernement grec a lancé à plusieurs reprises des ordres de réquisition pour obliger les travailleurs en grève à reprendre le travail : en 2010 contre les chauffeurs routiers, en 2011 contre les éboueurs, en 2013 contre les travailleurs des ferries et les travailleurs du métro.

La détermination des représentants du syndicat du métro athénien nous impressionne d’autant plus que la situation dans laquelle ils se trouvent semble intenable. Adonis, le président du syndicat, nous raconte qu’ils ont continué à faire grève en 2013 en dépit de l’ordre de réquisition du gouvernement qui les obligeait à reprendre le travail. Cela a conduit à des tensions avec le PAME, la branche syndicale du KKE, qui était contre les grèves sauvages. Au moment où il nous parle, Adonis fait l’objet de dix procès : il est notamment attaqué en justice par son entreprise pour déloyauté. On a cherché à l’intimider en menaçant sa vie privée. Le vice-président du syndicat nous raconte qu’il a été agressé en pleine rue en 2011 et qu’il a dû passer plusieurs jours à l’hôpital, que ses collègues et lui-même ont été placés un temps sur écoutes téléphoniques.

Après notre visite au syndicat des travailleurs du métro, nous nous rendons devant le Ministère des Finances, près de la Place Syntagma. C’est là que, depuis leur licenciement, les femmes de ménage du Ministère assurent une permanence 24h/24. Deux tentes sont plantées à côté d’une petite table à laquelle sont assises trois d’entre elles, entourées de banderoles. Nous nous trouvons probablement devant le seul ministère des finances du monde dont l’entrée est bordée d’une banderole à l’effigie de Che Guevara !

Devant le ministère des finances, femmes de ménage en lutte © Brian Janssen

Devant le Ministère des Finances, femmes de ménage en lutte © Brian Janssen

En Grèce, le gant en plastique rouge faisant le V de « victoire » est devenu le symbole de la résistance des femmes de ménage du Ministère, en lutte pour retrouver leur emploi depuis que le gouvernement Samaras a appliqué la politique de réduction du nombre des fonctionnaires prescrite par la Troïka. Leur résistance semblait vaine à beaucoup quand elle a commencé il y a un an. Qui aurait cru que les 595 femmes de ménage de l’administration des finances publiques à travers tout le pays allaient se retourner contre le gouvernement après avoir été d’abord mises en disponibilité du jour au lendemain, le 17 septembre 2013, puis licenciées ? Pourtant, au lieu de retourner chez elles, comme beaucoup s’y attendaient, elles ont planté leurs tentes devant un ministère que d’autres employées du secteur privé viennent désormais nettoyer pour 2,50 euros de l’heure. Leur combat est devenu médiatique du jour où, en mai 2014, la Cour Suprême de Grèce leur a donné raison et a ordonné qu’elles soient immédiatement réembauchées.

Les gants de la lutte © Carsten Schulze

Les gants de la lutte © Carsten Schulze

Mais leur joie a été de courte durée. Après le jugement de la Cour Suprême, le conflit a gagné en intensité. Le gouvernement a fait appel de la décision et a obtenu l’annulation du jugement en première instance. Le camp devant le Ministère a été brutalement évacué par la police. Les images des MAT (les CRS grecs) s’en prenant à ces femmes ont fait le tour du monde. Le soir même, elles revenaient à leur poste devant le Ministère, certaines avec un bandage ou la jambe dans le plâtre.

Depuis, elles ont porté leur combat devant la Cour de Justice Européenne. Elles attendent le jugement pour le mois de janvier 2015.

Le jour de notre visite, elles se réjouissaient devant la banderole sur laquelle nous avons écrit, en grec et en allemand : « Solidarité sans frontière. Balayons la Troïka ! » Sur le côté, un petit tableau annonce : « C’est le 148e jour. Nous continuons ! »

Le samedi 4 octobre, l’un d’entre nous, Manfred, a rendez-vous avec des « gardiens des écoles » licenciés rencontrés lors du festival antiraciste du samedi précédent.

En 2001, le gouvernement grec avait décidé de nommer des « concierges » ou « gardiens » dans les collèges et les lycées. En juillet 2013, toujours pour répondre aux exigences de la troïka demandant la suppression de 25 000 postes dans la fonction publique, les 2200 « gardiens des écoles » ont été mis en disponibilité (de même que les employés d’ERT, la radio-télévision publique ou les femmes de ménage du Ministère des finances). Suite à quoi, ils ont perçu 75% de leur salaire pendant huit mois. Comme pendant cette période ils n’ont pas trouvé d’autre emploi dans la fonction publique (mais où donc ?), ils ont été licenciés. Ils touchent actuellement les allocations chômage (360 euros par mois) qui en Grèce ne sont payées que pour une durée d’un an.

À l’automne 2013, les gardiens des écoles licenciés ont organisé une marche de Thessalonique à Athènes (590 km). Ils ont traversé les villes et les villages pour informer les populations. Ils ont lancé une plainte devant la justice, demandant à être réembauchés. Dans certaines écoles, des chômeurs ont été embauchés à leur place, qui touchent 2,50 euros de l’heure. Dans les autres écoles, ce sont les parents d’élève qui réparent les vitres cassées.

Samedi 1er Octobre

Echanges d’expériences

Une soirée-débat organisée dans un amphi de Polytechnikum, l’École Polytechnique d’Athènes, le 1er octobre 2014. Nous y présentons notre voyage. Nous voulons aussi développer de possibles actions communes. Une retraitée grecque qui a longtemps vécu en RDA commence un discours amer et questionne le bien-fondé de notre voyage. Ne sommes-nous pas venus, nous, « les Allemands », pour nous repaître de la misère grecque et constater que les Grecs sont des fainéants qui ne paient pas leurs impôts ? Plus tard, un homme se lève et nous apostrophe d’un ton vibrant. Sa question est tout aussi désarmante pour nous : un hôpital psychiatrique va fermer le lendemain à la périphérie d’Athènes. Rien n’est prévu pour les malades qui vont être livrés à eux-mêmes. Ne pourrions-nous faire quelque chose ? Plus tard, c’est un chauffeur de taxi qui prend la parole. Il conduit tous les jours des « Européens du Nord » de l’aéroport à leurs hôtels de luxe et subit leurs remarques désobligeantes sur les Grecs. Il est heureux de voir qu’il y a aussi « d’autres Allemands », qui « pensent autrement ».

Tout comme la grève des femmes de ménage du Ministère des Finances grec a rencontré un écho international, l’idéal serait que les luttes syndicales allemandes soient aussi thématisées et discutées en Grèce, dit Christos Giovanopoulos, de Solidarity4All : «  L’idéal serait que nous puissions anticiper ce qui se passe à Bruxelles… »

Kalle Kunkel, permanent du syndicat allemand Ver.di, spécialiste des questions de santé, ajoute que nous ne devrions pas seulement nous contenter de prendre le pouls de la Grèce, mais que nous devrions aussi diffuser en Grèce des informations sur la politique et les mouvements sociaux en Allemagne. Nombre de stratégies testées en Allemagne sont en effet directement exportées en Grèce, bien qu’elles se soient soldées par un échec. Informer sur les politiques allemandes de santé publique permettrait peut-être aux Grecs de savoir ce qui les attend… Au moment même où nous sommes à Athènes, au début du mois d’octobre 2014, une délégation du gouvernement allemand est précisément en train de rendre visite au gouvernement grec pour lui donner des « recettes » en matière de santé publique, ces « recettes » dont Kalle peut constater chaque jour les effets désastreux sur le personnel des hôpitaux allemands…

Manfred, Andreas, Brian, Carsten, David-Sebastian, Hans, Rainer, Cordula, Dorothee, Ulrike, Wolfgang, Stefan, Céline…

Traduction du français : Irène Tournoux

Relecture : Béatrice Durand

A suivre…