Du 28 septembre au 5 octobre 2014, un groupe de 25 militants venus de différentes villes d’Allemagne (une personne venant de Suisse) ont parcouru la Grèce pour prendre le pouls du pays. Ils ne sont pas membres d’une organisation unitaire, mais d’une pluralité de syndicats, de groupes et de partis politiques de gauche, qui ont pour certains financé le voyage. Pour certains, c’était la troisième année consécutive qu’ils faisaient un tel voyage en Grèce. Les amis grecs ont aussi été reçus entre-temps en Allemagne.

Ce récit, fruit de leur travail collectif, présente une sélection de leurs rencontres, et permet de mesurer à la fois les difficultés que traversent les Grecs aujourd’hui, dans un contexte d’austérité préoccupant, mais aussi les ressources collectives qu’ils mobilisent pour faire face à une situation de crise extrêmement vive. A la veille d’élections législatives cruciales pour l’avenir de la Grèce, et de l’Europe, et alors que le parti de gauche Syriza est donné vainqueur, nous donnons à lire la troisième et dernière série de ce récit.

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Jeudi 2 octobre

Distomo, l’Oradour grec

Après une visite au Centre des travailleurs de Livadia, puis à l’Usine d’aluminium d’Agios Nikolaos, dans l’après-midi, notre minibus prend la route qui conduit au village de Distomo, non loin de Delphes. Distomo est l’Oradour-sur-Glane grec. Dans ce village perché sur le flanc d’une colline, le 10 juin 1944 (le même jour que le massacre d’Oradour), 218 habitants du village, soit la moitié de sa population, ont été massacrés par une division de la SS. Jusqu’à aujourd’hui, Berlin a refusé de payer aux survivants et aux familles des victimes l’indemnisation de ces crimes. Le contentieux des réparations de guerre n’a toujours pas été réglé entre l’Allemagne et la Grèce. Lors de sa visite en Grèce en mars 2014, le président allemand a demandé pardon à la Grèce pour les crimes nazis, reconnaissant la faute morale. Mais il n’a pas donné suite à la demande d’indemnisation des victimes. « Le conflit juridique est clos », a-t-il dit, l’Allemagne ayant obtenu gain de cause en 2012 devant la Cour Internationale de Justice, que des familles de victimes de Distomo installées en Italie avaient saisie. Dans la presse allemande, la question fait l’objet d’un vif débat, notamment parmi les juristes (voir ici et là).

Conduits par Jannis Stathas, député de Syriza et ancien ouvrier de l’usine d’aluminium d’Agios Nikolaos qu’il nous a fait visiter le matin, nous atteignons le monument commémoratif érigé sur le lieu du massacre, en haut d’une colline qui fait face au village. Jannis, qui vient de Distomo, a lui-même perdu une grande partie de sa famille lors du massacre. Les noms des 218 victimes sont gravés sur la dalle de marbre blanc, près de la chapelle. On y trouve jusqu’à 25 fois le même nom de famille, 15 fois le nom de famille de Jannis. Une des victimes avait deux mois.

Le vent fait battre un mat et son cordage et rythme les paroles de Jannis. Devant le paysage de collines qu’il nous montre d’un geste, il nous raconte ce qu’il ne cesse de se raconter, lui qui vient quotidiennement sur ce lieu et refuse de vivre ailleurs qu’à Distomo : « Le village protégeait les partisans. Le massacre était une mesure de représailles. Ils ont vidé le village, maison par maison. Heureusement, il y avait ceux qui gardaient les bêtes dans les collines. Ils ne les ont pas eus… »

 Après notre passage à Distomo, notre groupe se divise à la minuscule gare de Livadia : certains partent pour Thessalonique, d’autres retournent à Athènes.

De la crise à l’autogestion

Vio.Me, Le Journal des rédacteurs, ERT Open 

Difficile de savoir combien il existe d’entreprises autogérées en Grèce. Ce qui est sûr, c’est que Vio.Me, que nous visitons le 3 octobre, (on peut accéder à toutes les informations sur leur site) est la plus connue d’entre elles.

En octobre 2011, les travailleurs de Vio.Me., usine de matériaux de construction située à la périphérie de Thessalonique, décident d’occuper l’usine et de la faire fonctionner sur le mode de la démocratie directe. Ils demandent à être reconnus comme coopérative ouvrière pour reprendre la production sous leur propre contrôle.

Dans les locaux de Vio.Me © Brian Janssen

Dans les locaux de Vio.me © Brian Janssen

L’usine a fait faillite à cause de la crise. Ils n’étaient plus payés depuis mai 2011. Les syndicats et leurs employeurs les avaient laissé tomber : ils étaient menacés de licenciement. N’étant pas propriétaires de l’ancienne usine, ils ne pouvaient produire comme avant du plâtre et du mortier. Ils ont alors décidé de produire autre chose avec les mêmes machines : des produits d’entretien écologique et du savon. « Nous avons longtemps travaillé avec des produits chimiques toxiques. Nous voulions fabriquer des produits naturels, et des choses dont les gens ont vraiment besoin », nous explique un employé.

Après une lutte d’un an qui a attiré l’attention dans de nombreux pays, 22 des 70 anciens employés de l’usine ont obtenu le statut de coopérative, c’est-à-dire le droit de produire et de vendre leurs produits en Europe. Ils ont repris la production le 12 février 2013. Entre la première occupation de l’usine et la reprise de la production, ils ont eu le temps de réfléchir à la situation, la leur et celle de la Grèce, de penser à l’avenir. Cette attente n’a fait qu’accroître leur détermination.

Certains équipements ont l’air bricolés, mais ils sont fonctionnels. Quand ils ne sont pas vendus, les produits sont échangés ou offerts. Selon les besoins et les revenus de chacun. Les recettes servent à acheter de nouvelles matières premières et à payer les salaires. Chaque travailleur reçoit 15 euros par jour. Le reste va à la « solidarité ». C’est ainsi qu’ils désignent le réseau grec de l’économie solidaire. Ceux qui ne travaillent pas dans l’usine peuvent devenir membres de la coopérative pour trois euros, la moitié pour les chômeurs. L’usine est censée appartenir à la société entière… Naomi Klein est venue visiter l’usine en juin 2013. Son importance économique est minime, mais son « capital symbolique » considérable. En repartant, nous croisons un groupe d’étudiants grecs et espagnols en sciences politiques, en visite eux aussi…

Outre Vio.Me, nous avons rendu visite à la rédaction du « Journal des Rédacteurs » (Efimerida ton Syntakton), quotidien très critique vis-à-vis du gouvernement, qui est aussi le premier journal autogéré fondé en Grèce. Nous avons également rendu visite aux journalistes de l’ancienne radio-télévision publique, désormais baptisée ERT Open.

ERT Open...nouvelle télé autogérée © Brian Janssen

ERT Open…télé autogérée © Brian Janssen

En décembre 2011, quand le journal Eleftherotypia (liberté de la presse) a annoncé qu’il avait fait faillite et ne pouvait plus payer les salaires, les employés ont occupé les locaux et continué pendant un certain temps à travailler sans salaire et sans chef. Les journalistes, les techniciens et les graphistes ont alors produit une sorte de « journal de grève » hebdomadaire, intitulé Liberté de la Presse des Rédacteurs. Quand ils ont compris que l’ancienne structure n’offrait aucun avenir, une partie des employés a décidé de fonder une coopérative pour donner naissance à un nouveau quotidien autogéré, qu’ils ont nommé simplement Le Journal des Rédacteurs.

Lors de notre précédente visite en septembre 2012, il n’y avait que quelques chaises et quelques tables dans les locaux de la rédaction. Certains d’entre nous avaient douté de la pérennité du projet. Un an plus tard, dans les mêmes locaux, l’atmosphère est studieuse et intense. La joie est palpable. Chacun a apporté 1000 euros pour le capital de départ et a renoncé aux deux premiers mois de salaire. Maintenant chacun reçoit un salaire mensuel de 800 euros. L’absence de hiérarchie, les décisions prises dans les assemblées générales mensuelles, si possible par consensus, voilà pour le fonctionnement. « Au début le comité de rédaction siégeait chaque jour jusqu’à 4 heures du matin. Maintenant on termine à minuit », nous confie un journaliste. Comme pour Vio.Me, chacun peut acheter des parts de la coopérative pour la soutenir. Cependant, ceux qui travaillent au journal gardent 51% des parts afin que le quotidien reste dans les mains de ceux qui le produisent.

Depuis l’automne 2013 Le Journal des Rédacteurs est le quatrième des quotidiens les plus vendus en Grèce. Tout porte à croire qu’il a réussi à s’imposer dans un paysage médiatique où les propriétaires des journaux sont normalement des armateurs ou des grandes entreprises de construction plutôt que des journalistes. C’est un signe : des sociétés comme Aegean Airlines, Alpha Bank et Marfin Investment Group ont inséré des encarts publicitaires dans l’édition du 27/28 septembre 2014. On imagine bien que ce n’est pas par sympathie pour ce journal, mais bien parce que son lectorat est important.

L’ancienne radio-télévision publique ERT, fermée en juin 2013 sans préavis pour répondre à l’exigence de la Troïka de réduire le nombre des fonctionnaires a réouvert sous le nom de NERIT. La nouvelle télévision publique réemploie une partie de ses anciens employés. Mais les journalistes d’ERT qui n’ont pas accepté de rejoindre NERIT ont installé un studio dans un bâtiment situé juste en face de celui d’ERT. Ils ont fondé ERT Open (www.ertopen.com), une chaîne de télévision autogérée, très regardée, qui diffuse ses émissions sur internet. ERT Open est à ce jour la plus grosse entreprise autogérée de Grèce. « NERIT est une chaîne de propagande que personne ne regarde », nous dit Élephteria, ancienne présentatrice vedette d’ERT passée « en face », à ERT Open. Elle nous fait visiter les locaux. Deux d’entre nous sont invités à présenter notre voyage sur le plateau de l’émission qui tourne.

Dans les bureaux où nous rencontrons les anciens journalistes d’ERT, les murs sont couverts de photos des journées qui ont suivi la fermeture. En juin 2013, le gouvernement Samaras avait « mis en disponibilité » les 2500 employés d’ERT d’un coup, déclenchant une vague de protestations, de manifestations et de concerts de soutien dans les rues du pays. Comme dans le cas de Vio.Me et du Journal des rédacteurs, les employés de la chaîne publique avaient commencé par occuper les bâtiments d’ERT, non seulement à Athènes, mais aussi à Thessalonique et dans d’autres villes. « Nous ne nous y attendions pas du tout, raconte Élephteria. Les syndicats non plus. Le matin même de la fermeture, le bruit avait couru qu’on allait embaucher 300 personnes supplémentaires en intérim ». Puis le gouvernement a envoyé des forces spéciales de la police dans les studios, le 7 novembre 2013, à l’aube. Sa victoire n’a été qu’une victoire à la Pyrrhus. « Au début, nous étions seulement en colère. Maintenant nous sommes déterminés », expliquait le présentateur Nikos Tsibidas en avril 2014 à Berlin. Il était dans les studios de l’ancienne ERT juste avant que les écrans ne deviennent noirs. Il avait pris congé du public par ces mots : « les micros vont être éteints, psychi vathia ». Psychi vathia, « âmes profondes » en grec, était le salut que les partisans grecs échangeaient pendant leur lutte contre l’Allemagne nazie.

Parmi les anciens salariés d’ERT, 300 personnes environ ont retrouvé un poste à la nouvelle télévision publique (NERIT), d’autres ont choisi une autre voie, et plus de 1000, qui considèrent les premiers comme « des traîtres », travaillent maintenant pour ERT Open. Sans salaire. Les coûts de fonctionnement sont pris en charge par le syndicat des techniciens (les journalistes n’avaient pas de syndicat). Certains vivent de leur épargne, d’autres vivent de l’aide de leurs parents ou amis. Comme tous les autres Grecs qui ont été licenciés, ou dont le salaire ne suffit pas, ou n’est pas payé. Certains sombrent dans la dépression ou tombent malades. Mais la détermination et l’enthousiasme se lisent dans les yeux des journalistes qui nous ont accueillis. Les anciennes hiérarchies n’existent plus. Les émissions sont faites différemment. Les auditeurs et les téléspectateurs sont écoutés, leurs suggestions comptent.

 Athènes, vendredi 3 octobre

Reçus par le PAME

Les deux années précédentes, nous n’étions pas parvenus à prendre contact avec le Parti communiste grec (KKE) ni avec son syndicat, le PAME. Nous n’avions pu nous faire une image de leur action qu’indirectement, à travers ce que nous en disaient nos interlocuteurs, qui parlaient de leur sectarisme. Cette critique, presque tous nos contacts, dans le champ de la gauche, l’avaient formulée, qu’ils soient proches de Syriza ou non, anarchistes ou non. L’année précédente, pendant une manifestation des syndicats qui avait accompagné la grève des enseignants, nous avions pu constater quel fossé séparait le PAME des autres syndicats. Les cortèges disciplinés du PAME étaient passés devant ceux des autres syndicats sans chercher à entrer en contact avec eux d’aucune manière. Ils s’ignoraient réciproquement, voilà l’impression que nous avions eue. Mais en dépit des critiques que nos amis et interlocuteurs expriment souvent à l’endroit du PAME, l’importance de ce syndicat n’échappe à personne. On nous répète que de nombreux employés très combatifs sont syndiqués au PAME. Et la lutte historique exemplaire que le KKE a menée contre la Wehrmacht pendant l’occupation de la Grèce par l’Allemagne nazie, pendant la guerre civile et contre la dictature des Colonels est dans tous les esprits. On nous dit qu’à certaines occasions, le KKE et le PAME sont capables de mobiliser autant de manifestants que tout le reste de la gauche réunie.

Nous n’avions donc jamais réussi à discuter avec les membres du PAME ou du KKE. Mais cette fois, Damon, un ami grec aux nombreux contacts politiques, a réussi à organiser pour nous une rencontre officielle. Nous n’avons pas voulu nous contenter des critiques que les uns et les autres ont formulées devant nous. Nous avons voulu nous faire une idée par nous-mêmes. Le projet de notre voyage était de parler avec toutes les forces de gauche, sans nous arrêter à un seul parti ou à une seule tendance.

Nous nous sommes donc mis en chemin, ce vendredi 3 octobre, ayant à l’esprit l’importance historique du KKE mais aussi avec la ferme intention de poser les questions dérangeantes qui nous taraudaient.

Les locaux du PAME se trouvent dans un bâtiment imposant d’Athènes, près de la Place Syntagma. Le secrétaire des relations internationales qui nous a reçus nous a conduits dans une grande salle de conférence très bien équipée. Le secrétaire a commencé par nous rappeler l’histoire du PAME en brossant les étapes suivantes : jusqu’en 1990, le mouvement syndical grec était relativement unifié. Deux événements ont conduit le KKE à changer le cours de sa politique et à se distancer des autres syndicats : la signature du Traité de Maastricht d’une part, la défaite du camp socialiste d’autre part. A l’époque, la direction des principaux syndicats a déclaré la fin de la lutte des classes et a choisi la voie du dialogue social. C’est en réaction à cette « trahison » et pour réaffirmer la nécessité de la lutte des classes que le PAME a été créé en avril 1999. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, les fondateurs du PAME considèrent que les événements leur ont donné raison. « Le dialogue social mené par la plupart des syndicats n’avait pas de sens. La crise a transformé le dialogue en Diktat, c’est pourquoi il faut poursuivre la lutte des classes. Or, dans cette lutte, la classe ouvrière a besoin d’être guidée ».

Le PAME se donne actuellement deux buts : « la réactivation de la lutte ouvrière et la coopération avec les agriculteurs, les jeunes et les petits bourgeois ». Selon le PAME, la crise n’est pas une crise des banques ou de la finance, mais une crise du capitalisme. « Les hommes politiques eux-mêmes ne sont pas responsables de la crise, contrairement à ce que dit Aube dorée ».

Sur ces mots, le secrétaire du PAME s’est tu. Nous lui avons alors expliqué les raisons de notre voyage. Puis, nous lui avons demandé pourquoi le PAME tenait à manifester à l’écart des autres syndicats. Pourquoi tenait-il à avoir ses propres points de rassemblement et ses propres slogans ? La réponse qu’il nous a faite est révélatrice : « Ce serait comme de préparer une soupe dont personne ne saurait ce qu’elle contient. La clarté idéologique doit trouver à s’exprimer du point de vue de l’organisation. Dans le passé, des provocateurs se sont souvent mêlés aux manifestations, par exemple le 5 mai 2010. Et les médias ont produit une image de violence et de chaos, pour dissuader les gens de manifester ». Le 5 mai 2010, une manifestation avait donné lieu à des affrontements violents entre communistes et anarchistes, sur la place Syntagma. Quand les anarchistes avaient voulu prendre d’assaut le Parlement, les forces de sécurité du PAME et du KKE les en avaient empêchés.

Samedi 4 octobre

Les mines d’or de Chalcidique

Le dernier jour de notre voyage, nous nous rendons sur la péninsule de Chalcidique, à l’est de Thessalonique. Megali Panagia, Stratoni et Iérissos sont trois villages de cette péninsule. Le premier village se trouve sur les hauteurs, les deux autres sont des petites stations balnéaires sur la côte. Entre ces villages s’étend la très ancienne forêt de Skouriès, que l’exploitation de mines d’or, depuis 2012, est en train de transformer par endroit en paysage lunaire. En 2011, le gouvernement a vendu à Hellas Gold les droits lui permettant d’exploiter les sous-sols aurifères. Derrière cette filiale de la multinationale canadienne Eldorado Gold, se cache le magnat de la presse Géorgios Bóbolas, qui est un peu le Berlusconi grec (l’ambition politique en moins). Onze millions d’euros, c’est la somme réclamée par l’Etat grec pour une concession dont la valeur a été évaluée trois mois plus tard à 400 millions d’euros. Hellas Gold n’aura pas à payer d’impôts : elle s’est acquittée du forfait unique de 4 millions d’euros que l’Etat lui demandait, alors que ses profits se sont déjà élevés à 350 millions d’euros.

Mines d'or de Chalcidique © Brian Janssen

Mines d’or de Chalcidique © Brian Janssen

Depuis plusieurs années, la population de Chalcidique lutte contre les mines d’or qui représentent à ses yeux un danger imminent pour l’environnement. L’exploitation minière a déjà conduit à déboiser les premiers hectares et à charger les nappes phréatiques de métaux lourds. Cette lutte, qui a entrainé une très forte répression policière, a aussi divisé les populations locales. 80 % de la population locale était contre l’exploitation des mines d’or au départ. Aujourd’hui, 50 % l’approuvent, à cause des emplois créés par la firme canadienne dans une région très touchée par le chômage. Les fronts se sont durcis : Iérissos est devenu le centre de la résistance contre l’exploitation des sous-sols aurifères, alors qu’à Stratoni, village traditionnel de mineurs, mieux vaut ne pas porter un T-shirt SOS Chalkidiki (des activistes allemandes qui traversait le village ont dû changer le leur contre un T-shirt Hellas Gold). Dans les villages de la côte au contraire, 95 % des habitants sont contre l’exploitation de l’or : les habitants ne profitent pas des emplois créés par la firme et craignent la pollution des eaux de mer, qui peut avoir des conséquences gravissimes pour ces lieux touristiques.

En 2011, le ministre de l’Agriculture Giorgos Papakonstantinou a approuvé l’étude environnementale faite par les scientifiques rémunérés par Eldorado Gold. Un an plus tard, le Conseil d’Etat a rejeté la pétition de la population contre cette étude. Le Conseil d’Etat s’est prononcé en faveur de la poursuite de l’exploitation des mines, arguant que « l’investissement [était] particulièrement avantageux pour l’économie nationale ».

« Le plus gros scandale jamais vu en Grèce n’est pas celui de Siemens ou de Vatopedi. Le plus gros scandale de ces dernières années est la vente de cette région à Hellas Gold », s’emporte Lazaros Toskas, l’ancien maire de Megali Panagia. Cet homme d’une soixantaine d’année, à la barbe grise, que nous retrouvons à un carrefour près du bois de Skouriès afin qu’il nous conduise à l’entrée de la mine, espère bien que Syriza, une fois au pouvoir, rompra les contrats passés avec Hellas Gold.

Extraction à l'abri des regards... © Brian Janssen

Extraction à l’abri des regards… © Brian Janssen

Nous suivons son véhicule dans notre minibus. Arrivés à l’entrée d’un domaine fermé que gardent plusieurs voitures, dont une voiture de police, Lazaros nous fait descendre et s’avance vers la zone surveillée. Les visages des gardes sont tendus. Lazaros, lui, reste souverain, convaincu d’être sur des terres qui appartiennent à tous en dépit de leur privatisation. Il pointe le doigt pour nous indiquer dans quelle direction se trouve la zone déboisée de la mine à ciel ouvert, qui reste encore hors de notre vue. « Cinquante hectares pour l’instant ont été déboisés », raconte-t-il, « des arbres de 300 et de 400 ans ont été abattus. Il a fallu faire venir des gardes-forestiers d’ailleurs, car ceux d’ici n’ont pas voulu couper les arbres ». Hellas Gold doit creuser un cratère de 750 mètres de diamètre et de 250 mètre de profondeur. L’une des craintes est qu’il faut dégager beaucoup de terre pour extraie l’or : une tonne de matière pour quelques grammes. 25 000 tonnes doivent être ainsi extraite chaque jour. Pour chaque tonne, une tonne d’eau est nécessaire afin d’obtenir 1 gramme d’or et 5 kg de zinc.

Non seulement la population craint que cette procédure n’assèche les terres, mais elle craint aussi que l’eau de pluie ne répande les métaux lourds du terril dans les nappes phréatiques et dans la mer. Dans vingt ans, tout doit cesser. D’après les calculs, Hellas Gold aura investi un milliard d’euros et réalisé 16 milliards de profits.

Nous remontons dans notre minibus et suivons à nouveau la voiture de Lazaros. Deux voitures de police et une d’agents de sécurité forment un convoi derrière nous.

Après être passé à Megalia Panagia, le village dont Lazaros était maire, nous poursuivons notre route vers la côte, jusqu’au village de Iérissos. Notre escorte policière a disparu.

Le soleil commence à baisser quand nous entrons dans les locaux de l’association SOS Chalkidiki. En février 2013, un nombre important d’engins de chantiers et d’équipements de la mine ont brûlé lors d’un incendie. L’opinion s’est répandue que les responsables étaient de Iérissos. La police anti-émeute a été envoyée par l’Etat dans le village. Elle est entrée dans les maisons, parfois de nuit. Résultat : 200 personnes ont été interrogées par la police. Au terme d’une enquête dont la brutalité physique et psychologique a fait le tour de la Grèce, 20 personnes ont été accusées d’avoir causé l’incendie. 350 personnes ont été accusées d’appartenir à une association criminelle, dont Lazaros. En octobre 2013, deux activistes suspectés d’avoir causé l’incendie ont été placés en détention provisoire, et deux autres quelques mois plus tard. Un concert de soutien a été organisé, auquel sont venues 40 000 personnes. Au moment de notre visite, en octobre 2014, seuls deux des quatre activistes ont été relâchés.

Ce qui intrigue, c’est qu’une semaine seulement avant l’explosion qui a détruit les véhicules de chantier, Hellas Gold les avait fait assurer. Et une journée après l’incendie, le chantier avait été méticuleusement nettoyé.

 Selon les activistes de SOS Chalcidiki avec lesquels nous discutons ce soir-là à Iérissos, si leur campagne a eu tant de succès, c’est parce que de nombreux scientifiques ont épousé leur cause. Ils nous décrivent la confrontation physique des habitants avec les forces de sécurité et de police, mais aussi le combat juridique. La licence que l’Etat a accordée à Hellas Gold a été contestée en justice. Le procès a été perdu. La juge a reconnu que la privatisation équivalait à une faute morale, mais qu’aucune base juridique ne permettait de la déclarer illégale. L’expertise sur les dégâts environnementaux ne pouvait-elle pas aider ? Le tribunal s’est appuyé sur le rapport des experts mandatés par Hellas Gold et non sur celui des experts indépendants. Les membres de SOS Chalkidiki ajoutent que la troïka a rendu visite à la Cour suprême, ce qui est tout à fait anormal. Peu de temps après cette visite, les juges de la Cour ont jugé que l’exploitation aurifère de Chalcidique était légale. Ce qui a ébranlé la confiance que les gens avaient dans l’Etat et ses tribunaux, ou ce qu’il en restait.

FIN

Un voyage et un récit réalisés par: Manfred, Andreas, Brian, Carsten, David-Sebastian, Hans, Rainer, Cordula, Dorothee, Ulrike, Wolfgang, Stefan, Céline…

Traduction de l’allemand par Irène Tournoux, relecture par Béatrice Durand