La confrontation entre militants, activistes et forces de répression se joue toujours à sens unique. Il est cependant possible de déjouer les relations prévisibles pour détourner le cadre institué des manifestations publiques. Quand la dérision ouvre un espace de subversion : récit d’expériences. Le 15 Août 2009.

« Vendredi soir place de la Bastille, l’abromulgation du CPE par le roi des clowns relance la jeunesse française sur la voie du dynamisme.
Suivant les directives du ministère de l’intérieur, les forces de la BAC ont encadre une milice situoyenne d’environ 5 000 glorieux samaritains, qui a silloné la capitale du royaume toute la nuit pour vérifier que les honnêtes gens avaient bien pris leur tranquilisants, que les laborieux foyers étaient bercés par l’évangile télévisé et que les jeunes dormaient sagement.
Malheureusement des groupes de casseurs équipés de matraques, de casques et d’uniformes noirs ont organisé des blocages dans de nombreux quartiers sensibles. Ces groupes qui se déplaçaient dans la ville de manière totalement incontrôlée en terrorisant la population avec des sirènes d’un autre temps, ont cherché la confrontation à plusieurs reprises. La BAC a exhorté ces jeunes sans revendication précise à rentrer faire leurs devoirs pour ne pas finir dans la rue (…)
« .

C’est ainsi que la BAC, Brigade Activiste des Clowns, relate, dans un communiqué de presse du 31 mars 2006, sa participation à la manifestation sauvage qui a suivi l’intervention télévisée de Jacques Chirac. Le Chef de l’État venait d’annoncer qu’il promulguait la loi sur l’égalité des chances, instaurant le CPE, tout en suspendant son application. 5 clowns, dont l’auteur de ces lignes, s’étaient retrouvés place de la Bastille, ou différents organisations avaient appelé à un rassemblement.

Déguisés en CRS (boucliers de plexiglas, matraques gonflables, passoires peintes en bleu en guise de casques, etc.), nous décidons d’escorter un officier des Renseignements Généraux. Infiltré au milieu des quelques centaines de militants, il cherche à en savoir plus sur ce qui se prépare : action ? occupation ? manifestation ? ou bien dispersion spontanée ? S’il ne se cache pas, un minimum de discrétion lui est malgré tout nécessaire. Nous l’encadrons donc dans ses déplacements, et lui dégageons le passage pour qu’il circule plus facilement. Il cherche alors à échapper à notre compagnie. Mais l’escorte grandit, le contraignant à quitter la place pour rejoindre ses collègues : il fait brusquement demi-tour, et se dirige vers sa voiture banalisée. Sa traine ne le suit pas, mais prolonge sa marche, arpentant les rues de la capitale jusqu’au petit matin. Débordées, les forces de l’ordre ne pourront que suivre le mouvement. Ainsi, c’est bien un officier des RG, poussé à bout par la Brigade activiste des clowns, qui a lancé une manifestation sauvage, alors même qu’il était censé l’anticiper, sinon l’empêcher |1|…

Opposer la confusion à la confrontation et à la routinisation

Mise en échec de la répression ? Probablement pas. Cet épisode met par contre en évidence les brèches que peuvent ouvrir les stratégies de refus de la confrontation directe avec les forces de l’ordre. Mais ce choix ne permet pas, à lui seul, d’expliquer qu’une telle option puisse réussir. Il n’a de sens que comme double refus, de la confrontation comme de l’institutionnalisation de la contestation.

De fait, dans les États démocratiques du moins, la rébellion n’est pas prohibée : elle est, au contraire, « supportée dans la mesure de sa juste mesure » |2| : elle n’est tolérée qu’à la condition qu’elle accepte de se laisser encadrer. Se laisser encadrer, c’est-à-dire se laisser canaliser et se laisser prévoir |3|. Ainsi, le mode opératoire de la BAC , comme de sa grande-soeur d’outre manche |4|, peut-il être ramené à un unique objectif : rester imprévisible. À la confrontation et à la négociation, les clowns choisissent d’opposer la confusion.

« Nous ne pratiquons ni l’assaut, ni le retrait. Nous ne nous confrontons jamais à l’autorité, car celle-ci est entraînée à la confrontation. (…) Nous avons choisi la confusion » |5|.

L’effet de surprise est ici indispensable. La déclaration préalable en préfecture, qui s’impose à tout collectif, formel ou non, qui organise une manifestation sur la voie publique (cortège, sit-in, distribution de tract, etc.) n’implique pas une simple discussion avec les autorités autour du lieu choisi (« de République à Nation ? ou bien de Bastille à place d’Italie ? »). Elle oblige à identifier des organisateurs, qui pourront ensuite être tenus légalement responsables de tout imprévu (refus de se disperser après une manifestation, refus de suivre le parcours officiellement déclaré, débordements, etc.).

Couplé aux ressors offerts par le clown lui-même, le rapport entre militant-e-s/activistes et policiers en est complètement transformé. Par le travestissement et le déguisement, les clowns proposent une inversion des rôles face à laquelle les forces de l’ordre sont contraintes de se positionner.
« – Comment éviter la police ?

 Pourquoi éviter la police ? En voilà une idée absurde. Ce sont nos collègues. La question serait plutôt : où aller boire un coup avec la police.

 Comment bloquer la circulation sans se faire charger ?

 La police nous protège, on ne risque rien » |6||.

De fait, le clown n’est plus un-e activiste qui joue au policier : le clown est un policier, obéissant et enthousiaste, aussi zélé qu’ingénu. Le « vrai » policier ne fait alors plus face, mais est, à son corps défendant, aux côtés des acteurs et actrices de la contestation. La BAC ne sort ainsi jamais sans ses « armes de dérision massive », au nombre desquels : flash-bubulles et karchers de proximité. Une action du 12 février 2006 atteste de ce renversement.

À la veille de la réunion de la Cour Suprême indienne, qui devait statuer sur le sort du porte-avion Clémenceau (autoriser son démantèlement sur le chantier d’Alang ou le renvoyer vers la France), la BAC avait tenté d’en ramener une réplique, baptisée « porte-amiante » au Ministère de la Défense. Après avoir laissé les clowns et leur Clémenceau d’une quinzaine de mètres de long remonter une bonne partie du boulevard Saint-Germain, la police finit par intervenir et encercle le cortège. Alors que les clowns ne sont qu’une quinzaine, les cars de CRS affluent. Mais les officiers sont désemparés : si l’occupation illégale de la chaussée est caractérisée, ils hésitent entre laisser les clowns repartirent (au risque que l’action reprenne) et transférer ce joyeux bordel dans un poste de police (au risque que le bordel s’y propage).
Un officier des RG s’avance et cherche à identifier un interlocuteur : « qui est votre responsable, j’aimerai lui parler ». Oubliant que, contrairement à un policier, un clown fait peu de cas de la hiérarchie et de la discipline collective, mais veut faire au mieux, il augmente la confusion : « C’est moi ! » crie un clown, aussitôt imité par une dizaine d’autres, tandis que deux de ses camarades vont pleurer auprès d’un policier, attristés de n’avoir pas été reconnus comme chefs naturels. De leur côté, profitant du brouhaha ambiant, deux autres clowns Pouik et Obernich, vont voir le policier le plus armé. Alors même qu’il est notable qu’il ne s’agit que d’un simple policier, elles engagent le dialogue : « vu que t’as le plus gros pistolet et un casque, c’est toi le chef ?« .

Ce faisant, les clowns marquent leur refus de la négociation autant qu’ils manifestent une évidente volonté de dialoguer : là où négocier implique de restreindre l’échange à une discussion entre deux stratèges, supérieurs hiérarchiques de leurs pairs (flics ou militant-e-s), les clowns veulent tous tout faire. L’espace laissé aux forces de l’ordre se restreint, au fur et à mesure que la confusion déroute toute vélléité répressive.
Pour agir, un policier a besoin d’un minimum de clarté, qui s’appréhende autant que possible dans un schéma manichéen : le légal d’un côté, la transgression de l’autre ; le citoyen respectueux de la loi qu’il faut protéger contre le contrevenant, qu’il faut entraver, etc. Mais comment procéder à de telles distinctions quand celui ou celle qui transgresse est un clown, un bouffon, un personnage qu’un adulte raisonnable se doit de ne pas prendre au sérieux ? Comment distinguer les entorses à la loi quand l’ambiguïté règne : illégalité, certes, mais dans le rire – et si un policier en fonction se doit de ne pas rire, il peut tout de même sourire. Comment rester un froid agent du maintien de l’ordre quand le clown recherche le dialogue, voire le contact : ainsi, Obernich et Pouik auront tôt fait de caresser le gilet pare-balle de celui qu’ils auront identifié comme étant le chef légitime à leurs yeux (car le plus équipé, le plus grand, ou le plus musclé) ? Ils parviendront même à passer leurs mains sous son gilet, pour lui caresser le torse, sans susciter de réaction d’hostilité. Au contraire : le clown renvoie le policier à ses attributs positifs : l’uniforme, lié, dans l’imaginaire collectif, à la virilité, la force, au désir, etc.

Les clowns parviennent à s’appuyer sur des tensions internes à la police, en suscitant la jalousie : plus élevés dans la hiérarchie, donc moins équipés (car n’étant pas en première ligne), les officiers ne suscitent aucun intérêt, la déférance des clowns ne s’attachant qu’aux trouffions. Une fois établi que le flic en question n’est pas chef, Obernich et Pouik lui lanceront « même si tu n’es pas le chef, c’est toi le plus beau, tu mérites d’être chef« . Le policier devient alors lui-même complice d’une transgression : il se laisser flater, approcher, caresser… Et ne peut décemment plus faire usage de sa matraque. D’autant moins que les passants, surtout des enfants, s’arrêtent et observent la scène, dont ils ne veulent rien perdre – et ils ont tôt fait de prendre partie pour les clowns, ce à quoi leurs parents ne peuvent rien redire « ce sont des clowns, et autour des policiers, ils veulent les emmener au poste de police…
 Mais pourquoi ? je n’en sais rien… parce que ce sont des clowns« .

Contraindre plutôt que subir

Que faire quand renoncer est un aveu d’impuissance et que réprimer est devenu impossible (car rendu indécent par le caractère burlesque d’une situation qui attire un public) ? La marge de manoeuvre est réduite. La fonction de la police est d’encadrer la contestation, mais, ici, ses acteurs et actrices s’y refusent, tout en cherchant le contact… Les ressources que peuvent mobiliser les forces de l’ordre sont limitées – peut-être ne sont-elles qu’au nombre de deux : l’indifférence et la peur. En pareil cas, les flics peuvent en effet tenter d’ignorer ce qui se passe, et guetter la lassitude qui ne manquera pas de gagner les clowns. Reste que l’expérience de la BAC tend à prouver que l’énergie d’une troupe de dix clowns est bien plus forte que la patience d’une trentraine de CRS… En outre, par la surenchère, les clowns finissent toujours par capter l’attention d’un flic, d’un gendarme ou d’un officier, réduisant ainsi à néant les efforts de toute une brigade, d’un escadron, etc. Ils peuvent également jouer sur la peur : rappeler que la répression peut-être graduée devient une ressource à part entière. Ce jour-là, ce sera le choix fait par les RG. Ordre est donné d’amener des fourgons, pour signifier clairement aux clowns qu’ils vont finir au poste… Mais les sirènes sont accueillies par des cris de joie.

L’un des clowns sort du rang, et demande à l’officier des RG :
« Monsieur, on vient de se concerter. On veut bien que vous nous emmeniez au poste, mais on voudrait savoir lequel ? Parce que dans certains commissariats, on a des amis, et dans d’autres, on a peur, en plus, ils ne sont pas tous confortables« .
Las, les policiers laisseront finalement les clowns repartir, non sans les avoir escortés jusqu’au métro. Jusqu’à un certain degré, les flics sont contraints par les clowns, même en cas d’arrestation : les clowns ne subissent pas, mais bondissent dans les fourgons, heureux de rejoindre des collègues. Il est cependant évident que la répression ne reste impossible que dans la mesure où la BAC ne cause qu’un trouble infime à l’ordre établi – à cet égard, les forces de l’ordre ne subissent pas tant la restriction de leur marge de manoeuvre qu’elles ne l’acceptent, tant que les clowns ne franchissent pas certaines limites.

Limites du jeu

Les forces de l’ordre ne sont pas les seuls agents de l’encadrement de la contestation : les médias y contribuent également . Ils ne se contentent en effet pas d’être un relais, une possible chambre d’écho (ou d’étouffement) des actions contestataires, quelle que soit la forme que prennent ces dernières. Ainsi, le dit « renouvellement » des formes d’action politique |7|doit-il être interrogé (ce qu’omettent malheureusement systématiquement de faire les journalistes dans leurs reportages et ouvrages |8|) : les acteurs et actrices de ces « nouveaux » mouvements justifient souvent leur engagement par leur lassitude des formes routinisées de la contestation (la manif et ses corrolaires : le tract, le slogan, un choix de parcours limité ; la pétition et ses signataires habituels ; le meeting politique et ses intervenants déjà entendus, etc). Pour autant de quoi se lasse-t-on ? De ces formes mêmes ou de l’image qu’en véhiculent les médias ? Qu’en est-il de leur efficacité respective, quand les « nouveaux militants » ne mesurent souvent la leur qu’à l’aune de leur couverture médiatique, du bruit qu’ils et elles parviennent à créer ?

Ces questions ne seraient pas problématiques si les formes d’action ne venaient pas, elles-mêmes, contraindre celles et ceux qui les utilisent. Comme le rappelle Stany Grelet |9|, toute technique, fût-elle de lutte, contraint ses utilisateurs, ne serait-ce que par inertie. Ainsi, le champ d’action qui s’offre au clown est-il lui aussi limité – en premier lieu, par l’image que véhicule le clown lui-même, y compris aux yeux des autorités. Et, là, le changement ne vient pas nécessairement de l’activiste : l’inversion initiale introduite par les clowns (« là où leurs bombes échouaient, nos rires pouvaient bien vaincre » explique John Jordan, fondateur de CIRCA |10|) peut à son tour être retournée, à leur profit, par les forces de l’ordre. Ainsi, pour se réouvrir la possibilité d’une répression forte des clowns, des policiers allemands racontaient-ils, après les manifestations organisées en marge du G8 2007, avoir été intoxiqués par des produits que des clowns leur avaient jetés au visage – il ne s’agissait pourtant que de bulles de savon.

|1| Bien sûr, celle-ci aurait eu lieu avec ou sans cet épisode – et d’autres témoins trouveront peut-être que j’exagère le rôle de la BAC. Mais il me semble indéniable qu’elle a démarré plus tôt que ne l’avaient prévu les organisations rassemblées place de la Bastille. Le cortège parviendra d’ailleurs une première fois sans aucune encombre aux grilles de l’Assemblée Nationale, avant de revenir sur ses pas pour chercher les militants restés à Bastille, pour retourner devant l’AN, cette fois dûment protégée.

|2| Xavier Crettiez, in X. Crettiez, I. Sommier (ed.) La France Rebelle, tous les mouvements et acteurs de la contestation, Michalon, Paris, 2006, p. 655.

|3| C’est d’ailleurs ici, dans la prévisibilité de leur issue (dispersion dans un cas, répression active puis victoire quasi systématique des forces de l’ordre dans l’autre) que se rejoignent les formes violentes et les formes institutionnalisées de la contestation.

|4Clandestine Insurgent Rebel Clown Armywww.clownarmy.org/, auxquelles doivent être ajoutée les « petites soeurs », brigades créées par la suite à Lyon, Chambéry, Toulouse, Marseille, Dijon, en Vendée, etc.

|5| Projet de texte présentation les différents groupes de Clowns Activistes, à destination de medias alternatifs français.

|6| Réponses de la BAC aux questions posées par le mensuel Teknikart, qui ne les publia jamais, les jugeant trop loufoques… Elles sont heureusement sauvées de la censure : |->http://brigadeclowns.org/inde…

|7| Des ouvrages tel que la France Rebelle, déjà cité, ou encore Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation par Isabelle Sommier (Flammarion, collection Champs, Paris, 2003). Lire également l’article de Jade Lindgaard, « Artivisme » dans le n°31 de Vacarme, 2005.

|8| Voir, par exemple, « Les nouveaux militants », par Laurent Jeanneau et Sébastien Lernould, paru en 2008 (éditions « Petits Matins »).

|9| « L’amour de l’art », Vacarme, n°31, 2005.

|10| « Faire la guerre avec amour », Vacarme, 31, 2005.