GAZA. Comment expliquer le soutien quasi unanime de la société israélienne pour une solution de force à Gaza dont les effets meurtriers et dévastateurs ont pourtant été d’emblée visibles par tous ? Pourquoi ce processus de déréalisation du Palestinien qui conduit à l’acceptation par une majorité d’Israéliens d’un massacre d’une telle ampleur ? Michel Warschawski tente ici d’éclairer de l’intérieur les raisons de cette dérive vers une perte progressive de tous repères moraux. 7 février 2009

Le consensus national en Israël face au carnage de Gaza nous interpelle. Depuis 1982, toutes les guerres et autres formes de conflits dans lesquelles Israël a été impliqué ont engendré un débat public, voire de véritables cassures dans la société israélienne. Pourtant, ces conflits étaient bilatéraux et les Israéliens pouvaient, malgré les rapports de forces gravement inégaux, se sentir victimes d’une violence provenant de l’adversaire, que ce soient les attentats palestiniens en 1996-1997 ou les roquettes tirées par le Hezbollah en 2006. Aujourd’hui la violence est unilatérale, car seuls des gens travaillés par la mauvaise foi mentionneront comme violence symétrique ces Qassams qui, ne l’oublions pas, ont laissé pendant deux ans l’opinion publique et le gouvernement israéliens indifférents au sort d’une population qu’ils appellent « l’Autre Israël » |1| et dont ils ignorent et la misère et l’insécurité dans laquelle ils survivent.

Et pourtant, le peuple israélien est aujourd’hui unanime dans le soutien à l’opération punitive menée contre Gaza. Même la gauche – le Parti Meretz et ce qui reste de la Paix Maintenant – s’est inconditionnellement ralliée au gouvernement, et ses grandes figures intellectuelles mettent, depuis un mois, tout leur talent au service de la défense de l’indéfendable. Les images insupportables retransmises par les chaînes satellitaires sont pourtant plus fortes que les belles phrases d’Amos Oz et de David Grossman, et l’opinion publique internationale est unanime dans sa dénonciation du comportement israélien.

Comment donc expliquer cette opposition entre un consensus international qui exprime l’horreur et la colère face au carnage de Gaza, et le consensus israélien qui le soutient ?

Consensus israélien et avant-garde civilisationnelle

La désinformation joue évidemment un rôle dans ce mauvais positionnement : qui, en Israël, se souvient que la trêve a été rompue par la décision d’Ehoud Barak d’attaquer Gaza, en septembre, soi-disant pour contrecarrer un attentat palestinien imminent… dont on n’a jamais eu de preuve ? Qui sait que Gaza est soumis, depuis un an et demi, à un embargo total, un véritable siège qui a transformé une population d’un million et demi de personnes, en assistés des programmes humanitaires ? Dans le droit international, un siège est un acte de guerre et les Qassams qui lui ont succédé, des représailles légitimes. Qui, à Tel Aviv, se souvient que le Hamas a gagné haut-la-main et très démocratiquement les élections générales (y compris en Cisjordanie) et que le gouvernement d’Union Nationale qu’il a accepté de former sur l’insistance de la communauté internationale n’a jamais été reconnu par cette même communauté internationale suite a un veto israélo-américain ?

Mais ceci n’est qu’une explication subsidiaire, car la désinformation ne peut marcher que dans un contexte favorable beaucoup plus large. Ce contexte est celui de la guerre globale, préventive et permanente, tel qu’elle a été pensée des 1985 et mis en œuvre des 2000 par les stratèges néo-conservateurs israéliens puis états-uniens. Selon cette stratégie, il est impératif de mener une guerre préventive contre ce qui menacerait LA civilisation, celle qu’on ose appeler civilisation judéo-chrétienne : le terrorisme international, devenu terrorisme islamiste pour être finalement réduit, par l’idéologie du Choc des Civilisations, à l’Islam en tant que tel. Après une décennie, le gouvernement britannique vient de prendre la décision d’en finir avec ce qu’il appelle lui-même une lecture réductrice et manipulatrice du monde et qui a guidé la peu sainte alliance entre Londres et Washington dans leur croisade contre le terrorisme islamiste.

La stratégie de la guerre globale et son idéologie du Choc des Civilisations ont été a l’origine de la reconquête/recolonisation menée par Barak-Sharon dans les territoires occupés à partir d’octobre 2000. Elle s’est présentée comme une attaque préventive contre un supposé plan secret et machiavélique de Yasser Arafat visant à jeter les Juifs a la mer tout en faisant semblant de négocier avec Israël un grand compromis historique. Robert Malley, conseiller de Clinton dans les négociations de Camp David, et Charles Enderlin ont amplement démonté la campagne cynique de mensonges qui a accompagné le choix des néo-conservateurs israéliens de mettre fin au processus négocié, depuis les « offres généreuses » jusqu’au « Juifs a la mer ». Mais pour l’opinion publique israélienne, ce discours a été d’une efficacité diabolique et a cassé, en quelques semaines et pour longtemps encore, a la fois la crédibilité de l’option négociée et le mouvement de la paix lui-même.

Un an plus tard, l’attentat du 11 septembre a encore renforcé, au sein de l’opinion publique israélienne, la pertinence du Choc des Civilisations et de la stratégie de la guerre préventive : ce qu’on a appelle, à tort, la Deuxième Intifada serait bien plus que l’expression d’un conflit territorial, mais la ligne de front d’une guerre globale contre la civilisation judéo-chrétienne, nouvelle appellation de ce qu’on appelait dans les années cinquante et soixante, « le monde libre », quand l’ennemi global n’était pas encore l’Islam mais le communisme.

« Va à Gaza »

L’invasion de Gaza marque un nouveau palier dans cette légitimation de la guerre totale, légitimation qui est d’abord liée a ce que signifie « Gaza » pour les Israéliens. Depuis de très nombreuses années, Gaza n’est pas un lieu, encore moins une réalité humaine où vivent, ou plutôt survivent, un million et demi de personnes. Gaza est une « entité », une menace. « Va a Gaza » a longtemps été, dans le langage populaire israélien, synonyme de « va au diable ». De fait, il y a cinq ans, cette région de la Palestine a été officiellement définie par les autorités israéliennes comme « entité terroriste ». Un territoire on peut le bombarder, une population on peut la réprimer, une entité terroriste on l’éradique. C’est bien cela qui explique que pour les stratèges israéliens il n’y avait ni enfants, ni civils, ni hôpitaux, ni ambulances ni même de bâtiments de l’ONU, car Gaza est une entité, une et indivisible, terroriste dans son être même. C’est ce « Gaza = entité terroriste » qui est a la source de la déshumanisation de la population gazaouite et de cette perte de tous les repères moraux qui a tant choqué les opinions publiques, à l’exception de l’israélienne.

Si l’idéologie du Choc des Civilisations a renforcé le processus de « déréalisation » des Palestiniens, il est cependant indéniable que ses origines sont bien plus anciennes et remontent aux sources même du sionisme. Comme dans toute idéologie coloniale, l’indigène était foncièrement invisible : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », disait le slogan sioniste, et « le pays était vide » a été longtemps au cœur des programmes scolaires israéliens appelés « Histoire du pays ». Dans le meilleur des cas, l’Arabe de Palestine a été un décor, à coté des chameaux et des palmiers, au pire une menace, ou, dans le langage du XXIe siècle, une entité terroriste.
Le grand acquis de l’OLP a certainement été de mettre fin à cette invisibilité de l’existence palestinienne, et d’obtenir sa reconnaissance, d’abord de la part de la communauté internationale puis de l’Etat d’Israël (la « reconnaissance mutuelle » d’Oslo). Or, reconnaissance implique légitimité et droits, et c’est le refus d’aller jusqu’au bout de cette logique qui explique le redoublement de la violence après Oslo, d’abord au cours de la Seconde Intifada, puis maintenant a Gaza.

Cette disparition des repères éthiques s’accompagne d’un aveuglement politique proprement suicidaire. Rares sont les Israéliens qui sont conscients de l’impact des images du carnage de Gaza sur les consciences de centaines de millions d’Arabes, voire de plus d’un milliard de musulmans à travers le monde. En martyrisant sans pitié aucune la population de Gaza, l’Etat d’Israël est perçu comme une entité sauvage avec laquelle aucune co-existence, présente ou future, n’est envisageable. Si, au cours des deux décennies passées le monde arabe a été amené à accepter le fait israélien, voire dans certains cas, à nouer avec lui des relations formelles, économiques et diplomatiques, et à laisser entendre la possibilité d’une réconciliation future, pour des dizaines de millions d’Arabes, l’Etat Juif est redevenu infréquentable, une entité hostile et dangereuse au cœur de leur espace. La politique d’éradication de Gaza par Israël a remis à l’ordre du jour des opinions publiques arabes la perspective de son eradication. Seule l’arrogance coloniale sans limites des dirigeants israéliens les laisse sourds à cette vieille-nouvelle menace qui hypothèque l’avenir des générations à venir dans cette région. Un jour peut-être les livres d’histoire diront que c’est à Gaza, en décembre 2008, qu’a commencé le compte à rebours de la fin de l’Etat d’Israël.

Le courage de l’introspection

Est-ce irréversible ? Nul ne peut répondre à cette question qui, en tant que père et grand-père, hante littéralement mes nuits. Quoi qu’il en soit, notre tâche, en tant qu’Israéliens conscients du prix que nos enfants risquent de payer pour la politique criminelle de nos dirigeants et le silence complice de notre peuple, est évidemment de tout faire pour que ce soit réversible. Comment ?

Sans faire de comparaisons déplacées et fausses, l’exemple de l’Allemagne post-nazi peut nous aider. Celle-ci a gagné sa place dans la communauté des nations dites civilisées en acceptant à la fois de demander pardon pour les crimes commis et de réparer, autant que faire se peut, les effets de sa barbarie.

Les réparations matérielles sont indispensables, les compensations financières sont incontournables, et elles sont relativement faciles a réaliser, puisque ce n’est qu’une question d’argent. Indissociable des réparations matérielles, la nécessité aussi de traduire en justice les criminels de guerre, et de les punir.
La question du pardon, elle, est beaucoup plus compliquée, car elle ne peut se limiter à des déclarations de la part des autorités israéliennes. Comme pour l’Allemagne ou le Japon, ou – pas encore d’une façon suffisante et satisfaisante – pour la France post-Vichy et post-coloniale, il s’agit de faire un véritable examen de conscience national. Les politiques, mais aussi les intellectuels, les éducateurs, les hommes et les femmes de culture, devront initier un plan d’action général visant à répondre à la double question : comment en sommes-nous arrivés là et que faire pour que plus jamais cela ne se reproduise ? Ce n’est qu’à cette double condition que le peuple israélien pourra espérer trouver sa légitimité et garantir la pérennité d’une existence juive dans le monde arabe qui l’entoure.

|1| Il s’agit majoritairement de populations déshéritées d’origine séfarade |NdR|.