Dans les quelques jours précédant la mobilisation autour des régimes spéciaux de retraite, les interrogations habituelles aux veillées d’armes sociales (motifs de la grève, mesure précise des enjeux économiques et sociaux, union ou désunion des syndicats, etc.) ont laissé place à une interrogation principale et étrange : qui, de l’hyperprésident ou du mouvement social, sera le plus populaire ? Avant même que les grèves aient débuté, il semble décidé que le vainqueur sera celui qui gagnera le soutien de l’opinion publique. Or, même si les syndicats n’arrivent pas en position de force, six mois après l’élection massive d’un président qui avait, contrairement à ce qui s’est passé en 1995, clairement annoncé son programme, la « popularité » est pourtant loin d’être la seule coordonnée du succès ou de l’échec d’une mobilisation sociale.

Après la personnalisation de la vie politique, le président Sarkozy tente-t-il une « peoplisation » du monde social ? Peu importerait au fond la méthodologie sondagière et l’agitation médiatique si, comme souvent, avec Nicolas Sarkozy, le spectacle n’était porteur de véritables batailles idéologiques et de dangereuses évolutions sociales. En l’occurrence, la réforme engagée contre les régimes spéciaux serait, selon lui, la conséquence d’une exigence d’équité. Argument de choc déjà servi par la majorité présidentielle pour justifier, par exemple, la suppression de la carte scolaire, au nom du fait qu’elle n’était pas respectée par tous. Si ce n’est qu’il s’agit – ici comme là – davantage d’une égalisation abstraite que d’un réel souci d’équité, puisque l’égalité proposée ressemble surtout à une piste de départ sur laquelle aurait pris place des participants ne disposant pas du tout du même matériel de course.
Les réformes engagées masquent ainsi les vraies inégalités, par exemple entre les retraités qui possèdent leur logement et les autres. Il est alors tentant de s’indigner encore une fois de la manière dont la droite de Nicolas Sarkozy exproprie à nouveau à son profit une thématique de gauche pour mieux masquer sa défense politique des catégories sociales privilégiées. Mais si l’on prend au sérieux et au mot l’affirmation de ce désir d’équité, non seulement comme une rhétorique du pouvoir mais aussi comme une caractéristique importante de la population française que même la droite ne peut plus évacuer, le petit jeu de Nicolas Sarkozy pourrait bien se retourner contre lui. En réactivant par exemple la sensibilité sociale aux inégalités de patrimoine, beaucoup plus criantes que les inégalités salariales. Après la grève des cheminots, la grève des loyers ?

Au fur et à mesure des réformes engagées depuis quinze ans, les inégalités entre retraités se sont creusées, le pouvoir d’achat des plus de 60 ans s’est réduit (notamment du fait de l’alignement des pensions sur les prix et non plus les salaires) et la France est désormais l’un des pays d’Europe les plus inégalitaires pour les revenus des plus de 65 ans (selon les estimations d’Eurostat). Rigueur notamment imposée pour entraver la hausse du coût du travail, alors que les entreprises françaises continuent de ne pas embaucher de salariés de 50 ans et plus -ou de les licencier. L’âge moyen auquel on quitte le marché du travail dans l’Hexagone n’est plus que de 58,8 ans. C’est le plus bas de l’Union européenne.

A propos des régimes spéciaux, le monde intellectuel ne s’est pas mobilisée. C’est l’une des différences avec novembre 1995. Pourquoi un tel déficit de travaux théoriques et d’expression publique alors que la question des retraites suscitait il y a dix ans une controverse à l’origine d’une profonde recomposition de l’espace scientifique et militant ? Quelles alternatives sont sérieusement envisageables au courant de réformes qui, depuis 1993, ne cesse de rallonger les durées de cotisations des salariés ? Quelle part du temps d’existence supplémentaire que nous fait gagner l’allongement de l’espérance de vie souhaite-t-on individuellement et collectivement accorder au travail ? Sur quel niveau de retraites devrait pouvoir compter demain le travailleur précaire d’aujourd’hui ? Parce que nous ne nous résignons pas à voir ce débat clos et ces questions réglées dans un sens toujours plus réducteur de droits sociaux et de liberté de choix, Mouvements ouvre pour les semaines à venir un grand chantier de réflexion sur les retraites et le modèle de compromis social qu’elles mettent en jeu. Avec d’autres revues d’idées, mais aussi chercheurs, militants, syndicalistes, nous tenterons de réveiller un débat public endormi.

Par Joseph Confavreux et Jade Lindgaard