Peter May est un écrivain écossais qui depuis une dizaine d’années s’est installé dans le sud de la France. D’abord journaliste puis scénariste d’une série à succès pour la télévision écossaise, il se consacre aujourd’hui entièrement au roman policier, avec notamment un cycle de romans chinois mettant en scène le choc et les contradictions entre deux mondes et deux cultures politiques : l’orient face à l’occident et le tournant de la Chine vers une modernité libérale encore hantée par les survivances de la bureaucratie. Nommé membre honoraire de l’Association des auteurs de romans policiers de Pékin, il a été lauréat de plusieurs prix prestigieux. Avec l’Ile des Chasseurs d’Oiseaux, il inaugure une nouvelle série située cette fois en Europe.

C’est avec un roman policier qui a l’âpreté et la cruauté des grands récits hérités de la plus pure tradition romantique mais également du naturalisme que Peter May s’éloigne de la saga chinoise |1| pour revenir, avec un brio époustouflant, hanter la lande écossaise de l’Ile des chasseurs d’oiseaux.

Une précision dans la description des lieux à couper le souffle, l’affrontement des passions et leur plongée dans la tourmente des déchirures du passé : amours contrariées, vengeance, amitiés trahies, survivances de rituels ancestraux, dilemmes shakespeariens entre tradition et modernité, autant d’ingrédients qui, déjà présents dans la saga chinoise, entraînent le lecteur dans une quête de l’essentiel dont il ne peut ressortir indemne.

Flaubert nous l’avait appris, de Salammbô à Madame Bovary, il n’est guère d’humanisme véritable qui ne doive payer son tribut à la part la plus sombre de l’homme et de la société dans son ensemble.

Celui-ci a le goût et l’odeur du sang, non pas celui des serial killers, qui sont l’invention moderne d’une rédemption à bon compte conquise sur la figure du bouc- émissaire, mais bien celui des mythes et des crimes commis en commun. Celui de la responsabilité collective.
Ainsi, lorsque l’inspecteur Fin Macleod revient au bout de dix-huit ans sur son île natale de Lewis, au large de l’Ecosse, pour y élucider un meurtre dont le modus operandi est identique à celui d’une enquête qu’il mène à Edimbourg, il se retrouve brutalement confronté aux démons de son propre passé.

Dans une lente reconstitution de celui-ci, le récit alterne entre drame au présent et narration d’événements antérieurs, retissant peu à peu les liens visibles et invisibles qui formeront la toile d’un piège implacable.

De retour à Lewis, Fin retrouve toute la bande dont il faisait partie, à commencer par Ange, son chef tyrannique. Il découvrira du même coup que Marsaili, son premier amour, vit aujourd’hui avec Artair, ami et éternel rival. Amour d’une jeunesse enfuie, emprunt de regrets et d’amertume, dont les cendres semblent pourtant ne pas vouloir s’éteindre.

Au cours d’une expédition sur le rocher hostile et dangereux d’An Sgeir, où chaque année se reproduit l’une des coutumes les plus barbares soudant cette étrange communauté, le massacre de centaines d’oiseaux, les gugas, le père d’Artair s’est tué en voulant sauver Fin.

Sur les traces de cet événement traumatique qui s’est produit dix-huit ans auparavant, Fin affrontera de nouveau son destin, cherchant parmi ces hommes durs, au cœur de paysages sauvages et tourmentés, à en percer le mystère.

Et c’est sans doute l’un des tours de force du roman que de réussir à plonger son lecteur dans une contemplation hallucinante, quasiment image par image, d’un carnage d’oiseaux dont l’ampleur n’est au fond qu’une mise en abîme de meurtres bien plus proches, de crimes rien moins qu’humains.

Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? N’est-ce pas celui qui comme l’a écrit Elmore Léonard |2| a su si bien s’effacer et se dissoudre à l’intérieur de ses personnages et de son récit qu’il transporte son lecteur ailleurs, dans l’ici et maintenant captivant d’une fiction qui le travaille sans relâche, entre la vacuité du sens et l’universalité de toute expérience singulière traduite dans une forme esthétique ?

Qu’est-ce qu’un grand roman si ce n’est celui capable de répondre à la question du comment s’orienter dans l’existence ? Non pas par le fait d’en dire le pourquoi mais plutôt en en montrant le comment.

Tout dans la vie moderne a échappé à la narration, disait Jabès, et au fait que la vérité se raconte.

C’est bien sur ce précepte de la fiction que repose la vérité ultime de l’Ile des chasseurs d’oiseaux où, à l’égal des plus grands auteurs, Peter May renoue avec la possibilité pour l’homme de reconquérir le sens de sa propre histoire, sans lequel aucun humanisme ne saurait exister.

Et si le genre policier est aujourd’hui la forme qui l’incarne avec la plus grande acuité, c’est peut-être qu’il est devenu, entre tensions de la critique sociale, désenchantement de l’individu mais aussi espoir d’un meilleur possible, l’un de ses derniers refuges.

Avec ce roman à l’écriture lucide et fulgurante, Peter May atteint les sommets de son art. Il dépasse sa propre dimension anthropologique, déjà très présente dans la série chinoise, pour atteindre à la quintessence de l’humanité.

A lire d’urgence.


|1| Cf. Meurtres à Pékin (2005), Le Quatrième sacrifice (2006), Les Disparues de Shanghai (2006), Cadavres chinois à Houston (2007), Jeux mortels à Pékin (2007), L’Eventreur de Pékin (2008), éditions du Rouergue

|2| Elmore Léonard, Mes dix règles d’écriture, Rivages/ Noir, 2009.