Les chances de rompre avec la politique étrangère de Bush seront-elles meilleures avec Barack Obama qu’avec Hillary Clinton ? Aux Etats-Unis, ce fragile pari soulève des espoirs à gauche.

Les discours et mises en scène propres à la saison électorale ont leur logique qui n’est pas à confondre avec ce que décident les gouvernants quand ils gouvernent : c’est la distinction habituelle, en langue anglaise, entre « politics » et « policy ». Le spectacle électoral (« politics »), qui prime en ce moment, ne manque pas d’être fascinant, mais pour mieux comprendre les enjeux de la campagne, il faut faire l’effort de relier les deux dimensions, c’est-à-dire essayer de savoir, dans la mesure du possible, à quoi s’engageront réellement les candidats s’ils sont appelés à exercer le pouvoir.

Je laisserai à d’autres spécialistes de la vie politique aux Etats-Unis – la France en compte d’excellents – le soin d’analyser la campagne dans un souci d’objectivité. Pour ma part je ne peux qu’abandonner le masque de neutralité associé au rôle de chercheur, pour deux simples raisons : premièrement, je suis électeur aux Etats-Unis et cette élection compte pour moi : il ne s’agit pas de rater la transition post-Bush. Deuxièmement, même si je n’étais pas citoyen des Etats-Unis, le résultat de cette élection ne me serait pas du tout indifférent en tant qu’habitant de la planète. (La boutade est connue : en tant que sujets de l’empire, tous les citoyens de la planète devraient avoir le droit de voter pour le président des Etats-Unis ! L’idée peut paraître fantaisiste mais le fait qu’elle se diffuse sous cette forme est significatif…) De là à penser que les électeurs étatsuniens ont une responsabilité vis-à-vis du reste du monde, il n’y a qu’un pas que je franchis sans hésiter.

Danger de rechute néoconservatrice

Dans cet esprit, je refuse d’emblée tout ce qui ressemble à une continuation sous d’autres formes de la politique étrangère de Bush et Cheney, notamment après le 11 septembre 2001 (pensez à l’Irak, à la torture, à Guantanamo, et à la tentative de coup d’Etat à Caracas pour commencer…), mais également avant, puisque cette équipe n’a pas attendu les attentats pour se ranger aux côtés des dirigeants israéliens les plus intransigeants dans leur refus d’un règlement durable avec les Palestiniens. (Ils ne faisaient, il est vrai, qu’entériner la mort des accords d’Oslo, déjà vidés de leur maigre contenu depuis longtemps.)

Les candidats républicains ? Ne m’en parlez pas trop. On n’a pas besoin d’être sectaire pour insister sur quelques critères de décence. Mitt Romney, ancien gouverneur républicain « modéré » de mon état natal du Massachusetts (largement démocrate) s’est transformé, sur la scène politique nationale, en spécialiste des discours empruntés aux commentateurs des talk-shows d’extrême-droite. Bon débarras. Restent en lice Michael Huckabee, évangélique qui ne reconnaît aucune distance entre Etat et religion (et qui, à ce stade, aspire à la vice-présidence) et John McCain, le candidat pressenti, qui se distingue peu dans ses options de politique étrangère des néoconservateurs qui nous ont apporté la guerre en Irak. McCain, on le sait, affiche sa volonté de rester longtemps en Irak – 50 ou 100 ans dit-il très sérieusement. On pourrait même retrouver quelques membres distingués de l’équipe néoconservatrice au pouvoir si McCain est élu. John Bolton, ancien ambassadeur auprès de l’ONU et néoconservateur de choc, connu pour son dédain affiché de cette institution, vient d’appeler à voter McCain (Voir “Bolton Backs McCain Because He Is ‘Stronger’ Than Bush On Iran », buzzflash, 8 février 2008 (http://thinkprogress.org/2008/02/08…).

Clinton/Obama : une différence tangible

Quelle que soit l’identité du candidat démocrate, j’espère – sans me faire beaucoup d’illusions – que cette personne aura le courage de poursuivre McCain sans relâche sur la question de la guerre en Irak, et de dire aux électeurs que même si le nombre d’attentats sur le terrain est en baisse tendancielle depuis quelques mois, l’occupation de ce pays par les Etats-Unis et les pays de la « coalition » reste toujours aussi dépourvue de légitimité. Une autre approche, plus multilatérale et tournée vers une transition permettant aux Irakiens de reprendre en main leur sort, serait une priorité pour toute administration prétendant rompre avec la politique irakienne et moyen-orientale de Bush et Cheney. Ce très malheureux épisode historique laissera de toute manière beaucoup de traces, mais il faudra une volonté politique forte pour commencer à le dépasser.

J’ai des doutes graves quant à la volonté de Hillary Clinton de mener la bataille qui s’impose contre McCain et de mener, une fois élue, une autre politique en nette rupture avec la précédente. Ses prises de position depuis 2002 sont essentiellement pro-guerre en Irak et pro-« guerre contre le terrorisme » à la manière de Bush-Cheney, à quelques nuances près. Bien sûr, devant son public de sympathisants démocrates, elle exprime son « vœu » de quitter l’Irak dans un délai assez bref, mais elle n’affirme jamais qu’elle le fera.

Barack Obama, pour sa part, s’oppose depuis 2002 à l’intervention en Irak et n’a jamais varié sur la question. Il s’entoure de conseillers en politique étrangère qui témoignent, en comparaison de ceux de Hillary Clinton en tout cas, d’un plus grand respect des obligations des Etats-Unis en droit international et d’un meilleur souci de paix et de sécurité en coopération avec les alliés (voir Stephen Zunes, « Behind Obama and Clinton. Who’s whispering in their ears says a lot », Foreign Policy in Focus, 4 février 2008 : http://www.fpif.org/fpiftxt/4940). Il est difficile, bien sûr, de savoir ce qu’il en serait réellement d’une administration Obama, mais des trois candidats en lice il donne l’impression d’être le seul qui arrive à voir le monde avec les yeux d’un citoyen du monde.

Mon soutien est pragmatique et lié à la situation : des trois candidats Obama est certainement, dans ce domaine, le moins mauvais. Sur certaines questions, il est vrai, il n’ose pas prendre des positions très innovantes. Sur le conflit israélo-palestinien, la discrétion, dans le contexte washingtonien, veut qu’on se taise presque toujours sur les excès israéliens dans la colonisation ou dans la répression des Palestiniens. Sur cette question Obama est d’une grande discrétion. (Je ne suis pas de ceux qui expliquent toute la politique moyen-orientale de Washington par le lobby pro-israélien, mais il est certain que les principales organisations de lobbying, en particulier l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), œuvrent activement, avec des méthodes d’intimidation, à l’étouffement de tout débat sérieux sur le sujet.) Malheureusement on aurait difficilement pu s’attendre à un autre résultat dans cette campagne.

Par ailleurs, Obama ne prend pas complètement ses distances avec le régime politique de la « guerre contre le terrorisme ». S’il s’est prononcé pour la fermeture de la prison de Guantánamo, il reste curieusement attaché à l’idée des tribunaux militaires pour les détenus qui y restent enfermés (voir Liliano Segura, « Where does Obama Come down on Bush’s ‘War on Terror’ ? », AlterNet, 9 février 2008 (http://www.alternet.org/election08/…).

Quant à sa déclaration en août 2007 à propos d’un possible bombardement du Pakistan |1|, il aurait dû s’en abstenir. Au moment où le camp Clinton a commencé à suggérer qu’il était « naïf » en matière de politique étrangère, il a cru bon de bomber le torse et de se présenter comme un « dur ». C’était aussi ridicule qu’inquiétant.

Un autre cap ?

Néanmoins, en tant qu’habitant de la planète, j’apporte un soutien critique à la candidature d’Obama. Ce soutien tient compte aussi de certaines qualités indéniables du personnage. Son charisme, qu’il doit à une rare éloquence, est loin d’être dépourvu de substance, comme le camp Clinton essaie à tout moment de suggérer. Son passé de travailleur social à Chicago dans les années 1980 semble indiquer qu’il se soucie de justice sociale. Avec les prestigieux diplômes qu’il possède et son passé de rédacteur en chef de la revue de droit de Harvard, il aurait pu faire fortune dans le secteur privé mais il avait d’autres priorités. Evidemment, ce parcours personnel ne garantit rien, mais son caractère atypique est plutôt rafraîchissant.

Hillary Clinton, comme son mari, apparaît aujourd’hui, comme une représentante de la vieille garde du Parti démocrate, ou plus exactement son aile droite : le Democratic Leadership Council (voir http://www.dlc.org/). Sachant à quel point le nom des Clinton polarise l’opinion à l’échelle nationale, et refusant une logique de dynastie familiale comparable à celle des Bush depuis 30 ans |2| , de nombreux militants et sympathisants démocrates, ainsi qu’un grand nombre de ceux qui se situent plus à gauche, préfèrent Obama. Non seulement parce que c’est un homme neuf mais parce qu’il a une autre façon de faire de la politique. Face à une candidate qui s’appuie de plus en plus souvent, ces dernières semaines, sur des arguments négatifs (la rhétorique d’Obama serait dangereusement vide, l’homme manquerait d’expérience, aurait été un sénateur médiocre, etc.), il évite de telles méthodes et rehausse plus généralement l’image de la politique, ce qui n’est pas négligeable dans un pays où l’abstention est forte.

La dynamique de la campagne Obama ne doit pas être sous-estimée. Cette candidature soulève d’immenses espoirs dans la jeunesse de toutes origines (bien que l’image d’une société qui deviendrait « post-raciale » à l’image de ce candidat métis soit très exagérée |3|). Pour sortir de son attitude insulaire vis-à-vis du reste du monde, la société étatsunienne aura besoin de mener une réflexion critique sur le rôle de la « superpuissance unique ». La candidature d’Obama ne le garantit certes pas, mais le favorise sans doute plus que les deux autres .

Compte tenu du mode de scrutin compliqué de la présidentielle étatsunienne, ce soutien à Obama n’en exclut pas d’autres. On peut espérer, par exemple, que dans certains Etats qui sont sûrs d’avance de donner une majorité aux Démocrates, des candidatures alternatives, celle des Verts par exemple seront assez visibles pour rappeler aux Démocrates qu’ils n’ont pas le monopole de l’opposition aux Républicains (pour suivre les primaires entre Ralph Nader et Cynthia McKinney, voir le site du Green Party of the United States : http://www.gp.org).

Je sais également que le mouvement contre la guerre en Irak, qui existe toujours même si on en parle peu actuellement, ne donnera aucun chèque en blanc à Obama s’il est élu, et c’est normal. (Voir par exemple le site de United for Peace and Justice : http://www.unitedforpeace.org ; et celui de CodePink : http://www.codepink4peace.org)

Je formule en somme l’espoir que novembre 2008 sera l’occasion de mettre les huit années de Bush et Cheney et la logique de guerre planétaire le plus loin possible derrière nous. C’était une honte pour les Etats-Unis et surtout pour l’humanité. Avec McCain on y replongera à coup sûr. Avec Clinton on risque fort de s’y enliser, à l’image du Congrès à majorité démocrate depuis janvier 2007 qui n’a pas été capable, bien qu’il détienne les cordons de la bourse, de poser des obstacles à la politique étrangère de Bush. Avec Obama il y a un minimum d’espoir de définir un autre cap.


|1| Steve Holland « Tough Talk on Pakistan from Obama », Reuters, 1er août 2007.

|2| En effet, Bush-père était vice-président sous Reagan à partir de 1981. Si, par hypothèse, Hillary Clinton était élue pour un mandat (2009-2013), cela ferait 32 ans de pouvoir pour ce duo de familles dynastiques.

|3| Comme le soulignent Andrew Diamond et Pap Ndiaye, « Obama au-delà des races », Libération, 28 janvier 2008.