Des militant-e-s d’Occupy Wall Street lancent ces jours-ci un appel à la « grève de la dette » : ils entendent constituer un vaste mouvement d’endetté-e-s qui refusent de continuer à rembourser les banques. L’objectif ? Mettre en évidence la centralité de la dette dans la domination qu’exercent les 1% sur les 99%. David Graeber imagine dans cet article ce que serait une société de l’après dette.

Si vous regardez comment les choses se présentent sur le papier, le monde est innondé par la dette. Tous les gouvernements sont endettés. La dette des entreprises atteint des sommets historiques. Il en est de même pour ce que les économistes appellent « la dette des ménages » – autant par le nombre de personnes qui sont dans le rouge, qu’en raison des montants considérables qu’elles doivent. Il y a un consensus parmi les économistes pour dire que c’est un immense problème, même si, comme toujours avec les économistes, ils ne sont pas d’accord pour expliquer pourquoi. Dans la vision dominante, conventionnelle, ce surendettement des États, des entreprises et des ménages, est tellement important qu’il étouffe le reste de l’activité économique. Nous devons réduire toutes ces formes d’endettement, nous disent-ils, soit en augmentant les impôts que paient les gens ordinaires, soit en réduisant les services (seulement pour les gens ordinaires, ne l’oubliez pas – les économistes dominants sont en effet payés pour trouver des raisons pour lesquelles personne ne devrait jamais faire ce genre de chose aux riches). D’autres élites soulignent que la dette nationale, en particulier dans le cas de pays comme les États-Unis, n’est en rien comparable à la dette individuelle, parce que le gouvernement des Etats-Unis pourrait éliminer la totalité de sa dette en une nuit, en ordonnant simplement à la Réserve Fédérale d’imprimer de la monnaie et de la donner au gouvernement.

Sans aucun doute, les lecteurs vont objecter « mais justement, si vous imprimez des milliards de dollars, est-ce que ça ne créera pas une vive inflation ? » Eh bien, en théorie, c’est ce qui devrait se passer. Mais il semble qu’ici, la théorie est imparfaite, puisque c’est précisément ce que le gouvernement est en train de faire : il a imprimé des milliards de dollars, et jusqu’à présent, cela n’a eu aucun effet inflationniste notable.

La politique du gouvernement états-unien, sous Bush comme sous Obama (sur ces questions, la différence politique entre les deux est infime) a été d’imprimer de la monnaie et de la distribuer aux banques. En fait, le système financier états-unien a toujours fonctionné sur cette logique, mais, depuis 2008, elle a pris des proportions démesurées. La Réserve Fédérale a donné vie à des milliards de dollars d’un coup de baguette magique, et les a prêté à des taux d’intérêt insignifiants à d’énormes institutions financières, comme Bank of America ou Goldman Sachs. L’objectif hypothétique était de les sauver de la banqueroute, puis de les amener à prêter et ainsi faire redémarrer d’un bon l’économie. Mais il y a vraisemblablement de bonnes raisons de penser qu’il y avait aussi un autre objectif : inonder l’économie avec tellement de monnaie que cela finirait par générer suffisamment d’inflation, pour réduire les endettements (après tout, si vous devez 1000 dollars et que la valeur du dollar est divisée par deux, la valeur de votre dette est également aussitôt réduite de moitié).

Le problème, c’est que ça n’a pas marché. Qu’il s’agisse de faire redémarrer l’économie ou de créer de l’inflation. En premier lieu, les banques n’ont pas investi l’argent. Elles l’ont généralement prêté en retour au gouvernement, ou l’ont déposé à la Réserve Fédérale, qui les a rémunérées, pour le simple fait de le garder au chaud, à un taux d’intérêt supérieur à celui qu’elle faisait payer à ces mêmes banques pour l’emprunter.

Le gouvernement a donc concrètement imprimé de la monnaie, l’a distribuée aux banques qui se sont assises dessus. Ce n’est sans doute pas très surprenant, dans la mesure où la Réserve Fédérale est précisément dirigée par les banquiers mêmes auxquels elle prête de l’argent. Mais quand même : une politique qui permet aux banquiers d’imprimer de la monnaie pour qu’ils se la distribue à eux-mêmes peut fonctionner plutôt efficacement si votre but est de rétablir la fortune des 1% – et ça a plutôt bien marché pour cela. Elle peut permettre aux riches de rembourser leurs propres dettes tout en injectant un bon pactole d’argent frais qui gravite dans le système politique pour récompenser les hommes et femmes politiques de les avoir autorisé à faire cela. Mais la Fed reconnaît maintenant que ça a eu très peu d’effet pour pousser les employeurs à embaucher, ou même pour générer une inflation significative.

La conclusion est tellement évidente que même les élites commencent à l’admettre de plus en plus – du moins cette minorité d’entre elles qui se préoccupe de la viabilité à long terme du système (plutôt que de n’être concernée que par son propre enrichissement à court terme) : il faudra bien qu’il y ait des formes d’annulation massive de la dette. Et pas uniquement des dettes des riches, qui peuvent toujours être annulées d’une manière ou d’une autre si elles deviennent trop gênantes, mais aussi de la dette des citoyens ordinaires. En Europe, même les économistes professionnels commencent à parler de « jubilés », et la Fed elle-même a récemment publié une note blanche recommandant une annulation massive de la dette hypothécaire.

Le simple fait que de telles personnes l’envisagent prouve qu’elles savent que le système est en crise. Jusqu’à présent, l’idée même d’une annulation de la dette était le tabou suprême. Là encore : pas pour ceux qui sont tout en haut. Donald Trump s’est par exemple débarrassé d’une dette de plusieurs millions, sans qu’aucun de ses amis ne trouve cela problématique, mais chacun d’entre eux insiste avec ardeur pour dire que pour les petites gens, les règles doivent être différentes.

On peut se demander pourquoi. Pourquoi les riches se soucient tant du fait que la dette des pauvres ne soit jamais annulée ? Sont-ils simplement sadiques ? Les riches ne peuvent-ils pas finir par entendre qu’à tout moment au moins quelques mères laborieuses sont chassées de leur maison et sont contraintes de gager les jouets de leurs enfants pour pouvoir payer les frais de quelque maladie funeste ? Ce sont des explications peu vraisemblables. Si vous savez une seule chose sur les riches, alors vous êtes au courant qu’ils ne pensent pratiquement jamais aux pauvres – sauf peut-être comme objets occasionnels de la charité.

Non, la vraie réponse semble être idéologique. Pour le dire crûment : lorsque la principale source de richesse d’une classe dirigeante n’est plus la capacité à faire quoique ce soit, ou même à vendre quoique ce soit, mais une série d’arnaque au crédit menée avec l’appui du gouvernement, elle doit fortement compter sur chaque mécanisme qui contribue à tendre vers une légitimation du système. C’est pourquoi les trente dernières années de « financiarisation » se sont accompagnées d’une offensive idéologique sans précédent dans l’histoire humaine, pour convaincre que les arrangements économiques actuels – qu’elle a bizarrement nommé « le libre marché » alors même qu’ils ne fonctionnent presque exclusivement que grâce au fait que le gouvernement donne de l’argent aux riches – ne représentent pas le meilleur système économique mais le seul système qui puisse exister, à l’exception éventuelle du communisme à la mode soviétique. On a mis plus d’énergie pour convaincre les gens que ce système est moralement justifié, et qu’il est le seul système économique viable, que pour créer effectivement un système économique viable (comme l’a prouvé le quasi-effondrement de 2008). La dernière chose que veulent les 1%, alors que l’économie mondiale continue à tituber de crise en crise, c’est abandonner l’une de leurs armes morales les plus puissantes : l’idée que les honnêtes gens honorent toujours leurs dettes.

Donc : une forme d’annulation massive de la dette fait son chemin. Presque tout le monde est disposé à le reconnaître désormais. C’est le seul moyen de résoudre la crise de la dette souveraine en Europe. C’est le seul moyen de résoudre la crise des hypothèques en cours en Amérique. La vraie bataille porte sur la forme qu’elle prendra. En dehors des questions les plus évidentes, comme savoir combien de dette sera annulée (uniquement certaines dettes hypothécaires ? ou bien un ample jubilé de toute dette personnel jusqu’à hauteur, disons, de 100 000 dollars ?), et, bien sûr, au bénéfice de qui l’annulation se fera, il faut ici prendre en compte deux facteurs cruciaux :
Vont-ils admettre qu’ils seront en train d’annuler la dette ? Pour le dire autrement, est-ce que cette annulation de la dette sera présentée comme une annulation de la dette, comme une reconnaissance honnête du fait que la monnaie n’est désormais qu’un arrangement politique, ce qui reviendrait à amorcer un processus visant à commencer à ramener de tels arrangements sous contrôle démocratique ; ou bien est-ce qu’elle sera maquillée en autre chose ? Qu’adviendra-t-il ensuite ? Autrement dit : cette annulation sera-t-elle juste un moyen de préserver le système et ses inégalités extrêmes, peut-être même de manière plus féroce encore, ou bien s’agira-t-il d’une manière de commencer à les dépasser ?

Les deux questions sont à l’évidence liées. Pour se faire une idée de ce que l’option la plus conservatrice serait, on peut consulter un récent rapport du Boston Consulting Group, un think-tank économique mainstream. Ils commencent par admettre que, puisqu’il n’y a aucun moyen de croître ou de recourir à l’inflation pour échapper à la dette, l’annulation est inévitable. Pourquoi la repousser ? Mais leur solution est de cadrer l’ensemble sous la forme d’un impôt exceptionnel (levé une fois) sur la fortune pour rembourser, par exemple, 60% de la dette impayée, puis de déclarer que la contrepartie d’un tel sacrifice consenti par les riches sera plus d’austérité pour tout le monde. D’autres suggèrent que le gouvernement imprime de la monnaie, rachète les hypothèques et les donne aux propriétaires.

Personne n’ose suggérer que le gouvernement pourrait tout aussi simplement déclarer ces mêmes dettes inapplicables (si vous voulez rembourser votre prêt, vous êtes libres de le faire, mais le gouvernement ne reconnaîtra plus son statut juridique devant un tribunal si vous décidez de ne pas payer). Cela reviendrait à ouvrir des fenêtres que ceux qui gèrent le système cherchent désespérément à maintenir opaques.

À quoi donc ressemblerait une alternative radicale ? Quelques suggestions curieuses ont été faites : la démocratisation de la Fed, un programme de plein emploi pour pousser les revenus vers le haut, des formes de projet de revenu de base. Certaines sont assez radicales, mais elles impliquent toutes l’extension du gouvernement et l’augmentation du nombre total d’emplois et d’heures travaillées.

C’est un véritable problème, parce qu’alimenter la machine globale du travail, augmenter la production, la productivité, les niveaux de l’emploi, sont les dernières choses que nous avons besoin de faire maintenant si nous voulons sauver la planète de la catastrophe écologique.

Mais cela nous indique, je crois, une solution. Parce qu’en réalité, la crise écologique et la crise de la dette sont complètement liées.

Ici, il peut être ici utile de comprendre que les dettes sont, fondamentalement, des promesses de productivité à venir. Pensez-y de cette façon. Imaginez que tout le monde sur terre produise collectivement des biens et services valant un milliard de dollars par an. Et imaginez qu’ils en consomment à peu près autant – puisque c’est ce qui se passe généralement, nous consommons la plupart de ce que nous produisons, à un petit gaspillage près. Et maintenant, 1% d’entre eux trouvent un moyen de convaincre 99% d’entre eux qu’ils leur doivent encore, collectivement, un milliard de dollars. Eh bien, en dehors du fait que certains sont ici excessivement surfacturés, il est clairement impossible que ces dettes soient payées à leur valeur actuelle, à moins que chacun ne produise un peu plus l’an prochain. En réalité, si les taux d’intérêts sont fixés à, disons, 5%, ils devront produire 5% de plus pour rester au même niveau.

C’est là le vrai fardeau de la dette que nous passons aux générations futures : le fardeau de devoir travailler encore plus dur, tout en consommant plus d’énergie, en dégradant l’écosystème planétaire et, en définitive, en accélérant le catastrophique changement climatique, au moment même où nous avons désespérément besoin de le renverser. Vue sous cet angle, une annulation de la dette pourrait être la dernière chance que nous avons de sauver la planète. Le problème, c’est que les conservateurs s’en fichent, que les libéraux sont encore prisonniers de leurs rêves impossibles de retour aux politiques économiques keynésiennes des années 50 et 60, qui fondaient la prospérité sur une expansion économique continue. Nous allons devoir inventer une politique économique d’un genre entièrement différent.

Mais si une société de l’après jubilé ne peut promettre aux travailleurs et aux travailleuses du monde entier une expansion infinie de nouveaux bien de consommation, que peut-elle faire ? Je crois que la réponse est évidente. Elle pourrait offrir la sécurité des besoins de base – garantir la nourriture, le logement, les soins de santé qui permettent de s’assurer que nos enfants n’auront pas à faire face à la peur, à l’anxiété et à la honte qui définissent la plupart de nos vies aujourd’hui. Et, par-dessus tout, elle pourrait leur offrir moins de travail. Souvenez-vous que dans les années 1870, l’idée d’une journée de travail de huit heures semblait aussi irréaliste et utopique que, paraîtrait aujourd’hui la revendication d’une journée de, par exemple, quatre heures. Pourtant le mouvement ouvrier est parvenu à l’obtenir. Pourquoi, donc, ne pas revendiquer une journée de travail de quatre heures ? Ou bien quatre mois garantis de congés payés ? Il est parfaitement clair que les Américains – ceux qui ont un travail – sont surmenés dans des proportions absurdes. Il est également clair qu’une large part de ce travail est totalement superflue. Et chaque heure prise sur le travail est une heure que l’on peut donner à nos amis, nos familles, nos proches.

Ce n’est pas l’endroit pour proposer un programme économique détaillant comment ce pourrait être fait, ou comment un tel système pourrait fonctionner – ce sont des questions qui doivent être débattues démocratiquement (personnellement, j’aimerais voir le salariat entièrement aboli. Mais peut-être suis-je le seul). De toute manière, le changement social ne commence pas avec une personne définissant dans son coin un programme. Il débute avec des visions et des principes. Nos dirigeants nous ont fait comprendre qu’ils ne savent plus ce que signifierait avoir les unes ou les autres. Mais d’un certain côté, cela n’est pas important. Le changement réel et durable vient toujours d’en bas. En 2001, le monde a connu les premiers frémissements d’une insurrection globale contre l’empire actuel de la dette. Ces frémissements ont à peine commencé à changer les termes du débat. La perspective d’une annulation massive de la dette nous offre une opportunité unique de transformer cette impulsion démocratique en refondation des valeurs, vers un compromis authentiquement viable avec la Terre.
Il n’est pas sûr qu’il y ait déjà eu un moment politique avec autant d’enjeu.

Traduit de l’anglais par Nicolas Haeringer – www.mouvements.info

Cet article a été initialement publié dans Tidal #3, la revue de OccupyTheory – www.occupytheory.org