GAZA. Une délégation, constituée à l’initiative du Collectif National pour une Paix Juste et Durable entre Palestiniens et Israéliens – regroupant plus de 60 organisations -, s’est rendue dans la Bande de Gaza du 18 au 24 janvier. Mireille Fanon-Mendès France en faisait partie : son rapport, très détaillé, est accablant. Nous en publions ici quelques extraits, des témoignages recueillis auprès des habitants de Gaza.

Azebet Abed Rabo, à l’est de Jabalyia, quartier essentiellement agricole

Omar.H.B, plombier,

mercredi 7 janvier, 12h50

Le bombardement d’un immeuble de 5 étages a été d’une telle violence que deux des étages se trouvent enfouis sous terre. Aucune trace de vie n’est visible.

« Je ne comprends pas où est partie la maison ».

70 personnes vivaient ici. Avant le bombardement, des militaires israéliens sont arrivés et nous ont demandé de sortir. Un militaire a tiré à bout portant sur 3 enfants d’une même fratrie.

Khaled M. a perdu deux filles -3 et 6ans- ainsi que son fils de 4 ans. « Il faut que le monde entier sache que dans cette maison, il n’y avait ni Hamas ni brigade, c’était une maison pacifique ».

mardi 13 janvier,

Des bulldozers sont arrivés et ont détruit 50 maisons, un appui stratégique leur était donné par l’aviation qui a lâché des bombes, 7 personnes ont été tuées. Les autres se sont réfugiées dans une école de l’UNRWA.

Al Atatra, nord de Jabalya. Zone stratégique élevée ouvrant sur Beit Laya et Jabalyia dimanche 4 janvier, 7heures du matin

Mohamed Nahib Ghunienne

Des militaires forcent à coups de mitraillette la porte de la maison de deux étages de Azizi H.G.

Des parachutistes sont postés sur le toit pour garantir la progression des fantassins. La maison sera utilisée comme base militaire. De nombreux graffitis témoignent de la présence de l’armée « for ever Israel », entre autres…

Sa soeur, mère de 7 enfants, est tuée, Sa mère aussi

Zachia, 18 ans aussi

10 heures

Sa tante, Ebtissam, 39 ans, tuée à bout directement alors qu’elle se trouvait dans l’escalier, seules restent des marques de sang.

Au 1er étage, habitait son frère de 51 ans, Tellal, abattu d’une balle tirée à bout portant dans sa poitrine. Sa famille a contacté à la fois le Croissant rouge et les services des Nations unies, les soldats n’ont pas autorisé son évacuation. Il est mort de n’avoir pu être secouru.

Même lieu

Omar K., 26 ans, étudiant à l’école d’infirmiers, père de 3 enfants

Sa maison a été entièrement rasée par un char après avoir été encerclée pendant 6 heures.

Alors que des membres de sa famille sortaient en brandissant un drapeau blanc, sa mère et sa belle-soeur ont été tuées par des tirs.

D’autres se sont terrés dans la maison. Au bout de 2h30, les soldats, aidés des parachutistes, ont forcé la porte et ont demandé aux hommes de se déshabiller avant de les regrouper dans l’école située à une centaine de mètres de leur maison.

Pendant le transfert de la maison à l’école, Omar K. ainsi qu’un autre homme ont été mis à part.

Bandeau sur les yeux, mains attachées dans le dos, ils ont été jetés dans un char et pour éviter qu’ils ne bougent, un sac de sable ainsi que le couvercle du char ont été lancés sur leurs jambes.

Arrivé en Israël, Omar a été interrogé à propos de Gilad Shalit. Les interrogateurs lui ont proposé de collaborer. Ayant refusé, il a été battu, coups de crosse sur les bras, sur l’ensemble du corps, dont les parties génitales. Alors qu’il demandait de l’eau, il n’a eu droit qu’à de l’urine. Il souffre encore aujourd’hui de maux d’estomac.

Après deux jours, il a été transférré de Eretz à Sdérot où l’interrogatoire et la torture psychologique ont continué. Une fois de plus, il lui a été proposé de collaborer contre de l’argent. Refusant toujours, des filles sont arrivées, se sont dévêtues, tous les deux ont été une fois de plus dénudés. Les soldats voulaient prendre une photo de Omar avec les filles.

Quelques heures plus tard, jetés dans une voiture, les yeux toujours bandés, ils ont été libérés à Eretz. Il leur a été conseillé de marcher tout droit et de ne surtout pas dévier de la trajectoire conseillée, un avion les surveillait et pourrait à tout moment tirer sur eux.

Une fois franchi ce qui reste du poste de la frontière palestinienne, un homme les a prévenus qu’un char, posté non loin de là, les attendait. Omar a été hospitalisé pendant 3 jours, ses plaies ont été suturées et son bras cassé, à force des coups de crosse, soigné.

Al Atatra si afa, près de Beit Laiya, près de la zone frontalière

Une forte odeur de phosphore flotte sur le village

dimanche 5 janvier, 16h

Omar Abu Alime

18 ans, élève de Terminale

Sa famille, avec neveux, cousins, oncles et tantes, était réunie pour le repas. 14 personnes.

Dès les premières bombes, un incendie se déclare dans la maison. Sa mère est blessée par un éclat de bombe ainsi que sa tante et deux de ses frères.

Aucune ambulance n’a pu approcher de la maison. Son père décide d’emmener les blessés et les morts à l’aide d’un tracteur. Pendant l’évacuation des blessés de la maison sur le tracteur, l’artillerie israélienne, entrée par le poste frontalier de Eretz -4 kilomètres du village- a tiré sur deux des cousins de Omar. Tués sur le coup, ils étaient âgés de 18 et 19 ans.

Les soldats ont intercepté les personnes assurant le transport des blessés. L’un d’entre eux a intimé l’ordre à Omar de lever son blouson. Il s’exécute, profitant d’un instant d’inattention, il s’enfuit et se cache dans une remorque.

Son père, Mohammed, alors qu’il dégageait les blessés, a été arrêté et face aux mitraillettes a dû se déshabiller « t’as un beau slip ! ». Les soldats n’ont permis l’évacuation que des blessés, quatre des morts sont restés à l’arrière du tracteur. Un des soldats participant à cette agression a souligné : « Je suis désolé pour ce que nous faisons » Certains des blessés, faute de soins, sont morts dans une voiture essayant de franchir le rond point principal du village de al atatra. Un bulldozer de l’armée israélienne en a profité pour ensevelir les morts dans la carcasse de la voiture. Ils sont ainsi restés, sans sépulture durant 14 jours. Ils n’ont pu être enterrés que jeudi …….

Dans ce village agricole où il y a de nombreuses cultures sous serres, les champs, les serres, le système d’irrigation ont été totalement broyés par des bulldozers venant de Eretz.

La terre a été massacrée sur plusieurs mètres de profondeur. Se manifeste ici une volonté délibérée de nuire durablement à l’activité agricole des Palestiniens de façon à leur rendre la vie impossible en détruisant les productions agricoles sur cette partie de la Bande de Gaza.

L’enjeu stratégique de ce lieu n’est-il pas de prolonger le no man’s land établi entre la frontière et les anciennes colonies évacuées depuis 2002 ?

Le mur érigé depuis cette date ne semblant pas suffisant aux responsables israéliens, l’opération « plomb durci » est aussi l’opportunité d’élargir cette zone.

Ce village a perdu plus de 50 morts, des dizaines de maisons ont été rasées, plus de cent endommagées et de nombreux donums de terre sont rendus inutilisables pour un certain temps.

Quartier de Zeitoun, sud de la ville de Gaza

Moktar Sammounie, fermier

27 décembre

Dès les premiers instants de l’agression, ma fille, avec son
mari, buvait du café, son enfant de 10 mois sur les genoux. Un obus les a tués. Ma fille a été blessée, elle a dû rester 8 jours à l’hôpital.

Tout le monde m’a dissuadé de l’emmener à l’hôpital. Mais qu’elle soit morte ou pas, je voulais le faire. Une ambulance a été trouvée, arrivée à l’hôpital, ma fille a repris connaissance. Aujourd’hui, elle va bien et son bébé qui doit naître dans deux mois n’a pas eu à souffrir de ses blessures. Il va bien. Mais il n’a plus de père. Et que va t elle lui dire lorsqu’il demandera pourquoi son père a été tué ?

Ahmad Rachid Sammounie

4 janvier, à 11h30

Mon frère était chez lui, enfermé avec sa famille. Un soldat a fait voler la porte en éclats et a tiré sur mon frère.

Un tir de char a visé la maison, mon neveu de quelques mois a été tué. Alors que les survivants sortaient, un soldat a tiré sur l’avant-bras de ma belle-soeur.

Mon père, ma mère, deux de mes frères ainsi que deux de mes oncles ont été aussi tués

Moktar Sammounie, fermier

dimanche 5 janvier, entre 7h et 7h30

Un avion Apache lance des missiles sur une maison, une seconde plus tard, un autre atteint un container servant à conserver les olives de la dernière récolte.

D’autres Apaches arrivent, des parachutistes se déploient sur le toit de certaines maisons.

Ma fille, enceinte, est touchée et semble ne plus respirer, la femme de mon neveu s’effondre.

Les survivants de la maison bombardée ont couru, rampé pour échapper aux tirs des snippers. Une autre de mes filles est tombée sous les balles, son enfant dans les bras.

Le deuxième jour, plus de cent personnes ont été sorties de force de leur maison, sous la menace des chars et des soldats qui avaient rapidement pris place chez certains d’entre eux. Elles ont été amassées sous un abri. Toutes pensaient que ce n’était que pour quelques heures. Elles n’avaient rien emporté, ni eau ni nourriture. Au bout de quelques heures, des soldats leur ont remis deux litres d’eau rapidement utilisés pour fabriquer le pain.

Le troisième jour, nombreux ont été à réclamer de l’eau et de la nourriture, au moins pour les enfants.

« je m’étais faufilé pour aller en chercher chez moi, à ce moment un F16 a lancé deux missiles sur l’abri où se tenaient les habitants amassés. Je suis revenu sur mes pas en me cachant derrière les arbres. Je les ai trouvés morts. Aux quelques survivants, je leur ai crié de hurler pour que les soldats arrêtent de nous tuer. Des drapeaux blancs ont été levés. Les soldats ont visé les pieds et les jambes. Toute personne cherchant ou à fuir ou à évacuer les quelques survivants blessés était elle aussi visée.

Après avoir pu joindre le Croissant rouge, les ambulances sont arrivées mais n’ont pu approcher. Seules, après plusieurs heures, celles de l’hôpital Al Quods ont pu accéder aux blessés, mais sous le feu des agresseurs. Elles n’ont réussi l’évacuation que de deux enfants agés de 3 et 7 ans.

Nous avons demandé à évacuer les corps de ceux et celles qui ont été exécutés par les soldats, nous avons insisté pour que les quelques enfants encore vivants soient préservés. Rien n’y a fait. Les soldats n’ont été sensibles ni à leurs pleurs ni à leurs cris, alors que 3 d’entre eux étaient tués par des snippers ; un autre a été exécuté lors de son évacuation.

Durant quatre jours, Zeitoun a été sous le feu incessant des tirs, y compris lorsque certains d’entre nous ont essayé d’aller chercher les blessés.

Pendant 18 jours, les secours n’ont pu arriver jusqu’à nous.

Ce n’est que dix neuvième jour que nous avons pu récupérer les corps ensevelis de nos proches sous les décombres de l’abri.

Où étaient les organisations des droits humains ?

Non seulement ils nous ont massacré, mais ils ont saccagé nos maisons, volé l’argent mis de côté pour le pèlerinage de La Mecque ; chez mon frère, souffrant d’une hernie, ils ont pris l’argent qu’il gardait précieusement pour recevoir des soins en Egypte.

Ville de Jabalyia, près de l’école de Faqqura où plus de 40 personnes sont mortes

Hussein El Dib, 27 ans, étudiant en droit

mardi 6 janvier, 15h30

Nous étions en famille, assis sous le auvent, d’un seul coup un missile atterrit dans le verger mitoyen. Une seconde après un autre tombe. La fumée envahit tout. Seuls s’élèvent les cris de ma famille.

Les éclats d’obus ont tué sur le coup ma mère, mon frère et ses enfants mais aussi les enfants de mon autre frère. Dix personnes de ma famille sont mortes en quelques secondes, sans savoir pourquoi. Ici il n’y a aucune installation militaire, ni personnel militaire.

Pourquoi cela nous est-il arrivé ?

Un de mes neveux est amputé de la jambe. Ma nièce souffre d’une blessure grave à la tête et la femme d’un de mes neveux a toujours des éclats d’obus dans son corps. Pour ma part, j’ai été blessé au ventre et à la jambe gauche. J’aidais ma famille financièrement, maintenant avec la mort de certains d’entre eux et mon impossibilité à travailler, je ne sais pas comment nous allons faire. Il n’y a rien d’autre à dire. Que voulez-vous dire de plus ? Pourquoi ?

Hôpital Al Awada, Gaza ville

Structure de 55 lits, où se pratique tout type de chirurgie excepté la cardiologie et la neuro chirurgie.

Rencontre avec le directeur, Docteur Fadel

Entre le 27 décembre et le 17 janvier, 379 blessés ont été accueillis dont 17 sont morts. 45% d’entre eux étaient des femmes et des enfants. La chirurgie a essentiellement consisté à amputer. Les blessures occasionnées par les missiles envoyés par les drones obligent à cela.

Il y a eu de nombreuses fractures de jambe et des fractures ouvertes du nez. Par ailleurs, la majorité des blessures dues aux éclats d’obus ont nécessité de nombreuses interventions pour les retirer.

Mais pour certaines victimes de ce type de blessures, il n’est pas possible de retirer les obus. Ils devront encore vivre avec… De très nombreuses blessures sont essentiellement les conséquences de l’effondrement des maisons qui se sont écrasées, après le bombardement, sur les habitants.

Les quelques attentats ciblés ont provoqué des hémorragies internes, des blessures en de nombreux points.

Hôpital Shifa

Rencontre avec le directeur de l’hôpital, Hassan Achour, et le chargé des relations publiques, Samir Ouemed.

Dès le 27 décembre, en 15 minutes à partir de 11h30, moment où plus de 60 avions ont criblé de bombes le local de la police de Gaza ville, alors que de nombreux enfants se croisaient sur le chemin des écoles avoisinantes, 180 personnes sont mortes. 300 blessés sont arrivés en même temps. Les 16 blocs opératoires étaient ouverts. Il a fallu mettre deux blessés par bloc. Ce n’était, toujours pas suffisant. Nous marchions sur les cadavres, mais nous ne pouvions éprouver de sentiments. Les blessés mouraient faute de soins rapides. Nous en sommes arrivés à installer des blocs d’urgence dans certains locaux d’ONG… Heureusement qu’elles ont répondu présent.

Un de mes confrères a vu arriver son fils blessé. Il n’a pas eu le temps de lui parler ou même de le serrer dans ses bras pour le réconforter. De la place, juste pour soigner, pour rien d’autre que soigner, soigner encore pour que le maximum puis
se être sauvé. Le fils de mon confrère a été envoyé en Belgique où il est encore.

Pendant 3 semaines, pas de sommeil, peu de temps pour parler ; la plupart d’entre nous est resté sur place, sans sortir et sans rentrer chez eux.

Par ailleurs, nous avions de vrais problèmes techniques, pas d’électricité et parfois plus d’eau. Nous avons dû fonctionner sur des générateurs, ce qui n’a pas été sans poser de problème au niveau de la réanimation. Mais que faire ? Que pouvions-nous faire ?

Rapidement des médecins d’Egypte et même de Norvège nous ont rejoints, en passant par les tunnels. Heureusement qu’ils existent, cela a permis de recevoir du matériel de soin, des médicaments et de la nourriture. Sans cela, nous serions en plus morts de faim et de soins.

Khusa’a, 400 mètres de la frontière israélienne

Tarek Najjar, 36 ans, commerçant

11 janvier, 5h30

L’armée a largué par mortier, pour faciliter l’arrivée des forces spéciales sur cette zone, des bombes au phosphore blanc. Les forces spéciales israéliennes s’imposeront dans 6 maisons et s’y installeront pendant toute l’opération. Les chars arrivent, détruisant tout sur leur passage, oliveraies, champs cultivés, maisons. Près de deux cents personnes essaient de sortir en brandissant un drapeau blanc. Les soldats tirent, tuant une femme, en blessant une autre à la jambe. Les habitants ont insisté et sont parvenus au centre du village.

Une ambulance a essayé de venir porter secours à la femme blessée, impossible. Le Croissant rouge a été appelé pour organiser une coordination. Encore impossible, ce n’est que 12 heures plus tard que les secours pourront accéder aux blessés. Pour leur permettre d’oeuvrer sans problème, ils ont arrêté 15 personnes qui ont été transférées en Israël où elles ont été frappées. Certaines ont été soignées pour côtes cassées et nombreux hématomes.

Entre temps, 8 bulldozers sont arrivés et ont commencé à systématiquement détruire plus de 75 maisons, peu importe que les habitants hurlent alors qu’ils étaient pris au piège. Certains habitants montent sur les toits avec des drapeaux blancs, pour affirmer : « nous voulons sortir, si nous devons mourir ce sera dehors ».

Rien n’y fait. Certains des habitants, sortis avant que les dents des bulldozers arrachent leur maison, se trouvent face aux soldats. Les soldats tirent, il y aura des blessés, dont Yasmina El Najjar, 26 ans et un mort, Rawhiyyeh El Najjar, 56 ans. Les maisons seront détruites sur nombre de leurs habitants.

Même lieu

Mahmoud Chauqi, 44 ans, fonctionnaire

Ma maison a été détruite, en plus ils ont versé du sable sur les décombres, aujourd’hui, il n’y a plus que du sable et quelques gravats. Je ne reconnais rien.

Lors du bulldozage de nos maisons, les soldats ont demandé aux habitants qui avaient réussi à sortir de se dévêtir et de se rendre vers le centre du village. A ce moment les forces spéciales tirent sur nous, il y aura un mort et des blessés. Nous avons alors reculé et nous sommes regroupés dans une cour, nous étions à peu près 300.

Les bulldozers continuaient et les gravats tombaient sur nos têtes. Certains ont essayé de retourner vers le centre du village en rampant. Les tirs ont repris. Mahmoud El Najjar, 58 ans, a été tué.

Nous avons essayé de rejoindre l’école de l’UNRWA, une bombe au phosphore a été larguée. Certains sont ressortis et ont réussi à fuir vers le village de Bani Suela, à 7 kilomètres de distance. Les chars n’ont cessé de nous viser et de tirer. 8 personnes sont mortes durant cet exode.