Après le lancement des actions de Sauvons La Recherche (SLR) en 2004 et le relatif succès du mouvement, le milieu de la recherche est de nouveau en ébullition. Georges Debregeas, membre de SLR, revient pour Mouvements sur les luttes en cours.

Mouvements : Deux réformes sont programmées en parallèle : celle de l’Université tout d’abord, et maintenant celle de la recherche. Ces réformes ont été présentées séparément et elles ont suscité des mobilisations distinctes du monde universitaire et de celui de la recherche. Pourtant, la réforme de l’Université concerne très directement l’organisation de la recherche et de la production de connaissance. On le voit d’autant mieux avec les orientations affichées par le ministère de la recherche et les annonces faites sur la réorganisation du CNRS. Quels sont les principaux éléments de ce plan qui semble se dessiner maintenant ?

Georges Debregeas : La première réforme de la recherche s’est traduite par le vote de la loi dite « Pacte pour la recherche » en 2006 : elle concernait principalement les modes de financements et d’évaluation de la recherche publique, avec la création de plusieurs structures dont l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), une agence de financement sur projets très grassement dotée. La loi Liberté et Responsabilité des universités a elle été votée à l’été 2007, et touche aux modes d’organisation (ou « gouvernance » dans le langage technocratique) et de financement des universités. Le dernier étage de la fusée vient d’être lancé avec l’annonce du démantèlement, par découpage en instituts, des organismes de recherche (CNRS et INSERM principalement). Il est clair que cette stratégie de saucissonnage des réformes a permis au gouvernement, échaudé par les événements de 2004, d’éviter une confrontation avec l’ensemble du milieu académique. Elle a longtemps rendu obscures les véritables intentions du pouvoir, ce qui a fait dire à certains – à tort me semble-t-il – que cette politique était incohérente. Au contraire, il me semble qu’il est désormais facile de comprendre les objectifs poursuivis : Il s’agit d’abord de mettre le monde universitaire français en conformité avec la doxa libérale européenne telle qu’elle a été énoncée à Bologne en 1999 : faire de l’université un véritable marché concurrentiel. C’est le sens de la loi LRU qui fait des universités des pourvoyeuses de formations, en concurrence les unes avec les autres, gérant leur personnels et leurs finances comme de quelconques PME. On confie donc le pouvoir à des CA resserrés, on fait sauter tous les verrous contraignants de la fonction publique (statut des personnels, égalité de traitement des étudiants, etc.). A terme, cette libéralisation de l’université qu’anticipe la modification de ses statuts doit permettre à l’Etat de réduire son financement public. Il faut noter que cet objectif est largement partagé à droite, mais aussi par une large partie du PS, ce qui explique pourquoi le mouvement contre la LRU de l’automne dernier a été si faiblement suivi. Le deuxième objectif est de donner au ministère un contrôle absolu sur la production du savoir. Il s’agit donc d’affaiblir les statuts des personnels – en multipliant le recours aux CDD – ainsi que l’ensemble des institutions qui peuvent, par leur légitimité, opposer des formes de résistance aux injonctions du pouvoir politique. Au CNRS par exemple, organisme de recherche autonome doté de structures représentatives des personnels, on substitue deux agences (l’ANR pour le financement, l’AERES pour l’évaluation), dont tous les membres sont nommés directement par le ministère.

Les justifications apportées à la réforme mettent en avant les mauvais résultats obtenus par la recherche française dans la concurrence internationale. Comment ce constat a-t-il été établi ?

Georges Debregeas : C’est un constat sans véritable fondement, mais c’est effectivement l’une des caractéristiques importantes de cette série de réformes que d’être précédée d’un discours de dénigrement sensé les justifier. On fait appel pour cela à des audits publics par des institutions sans compétence sur ce sujet (cour des comptes, inspection des finances), ou bien à des officines politiques prétendument neutres (Institut Montaigne) mais qui dans le même temps militent pour la réforme. On fait également un tri des indicateurs pour construire une réalité sur mesure : un reproche récurrent fait au CNRS est par exemple le faible nombre de brevets déposés (de l’ordre de quelques centaines), alors qu’il s’agit d’un organisme de recherche fondamentale, qui produit 30000 publications scientifiques chaque année. La réalité, c’est que la recherche française se situe à un niveau tout à fait normal compte-tenu de l’investissement public qui lui est consacré. La part de la France dans les publications mondiales est de l’ordre de 5%, une part qui recule légèrement comme celle des autres pays occidentaux du fait de la montée rapide de nouveaux acteurs (Chine, Brésil, Inde).

Sauvons La Recherche s’est créé face à une diminution drastique des financements. Le gouvernement avait pris des engagements qui n’ont pas été tenus. Ou en sont les financements publics de la recherche en France par rapport à ceux observés dans les pays européens et en Amérique du Nord ?

GD : Contrairement aux discours répétés depuis 4 ans, l’investissement public stagne en euros constants, et diminue en pourcentage du PIB |1|. La plupart des crédits nouveaux ont été siphonnés par le soutien au privé : la France détient désormais le record européen des moyens consacrés au crédit impôt recherche, dont l’efficacité est pourtant largement contestée. Le signal le plus grave est le recul constaté des inscriptions dans les filières générales et en master recherche qui est directement lié au refus, par le gouvernement, de mettre en place un plan pluriannuel pour l’emploi scientifique. Alors que nous devrions, nous dit-on, avancer vers la société de la connaissance, le nombre de thèse soutenue cette année est plus faible que ce qu’il était il y a vingt ans !

Valérie Pécresse a annoncé le 20 mai dernier le découpage du CNRS en 8 instituts. Quels objectifs visent cette réorganisation et pourquoi s’y opposer ?

GD : Il s’agit ni plus ni moins que de démanteler cet organisme de recherche. Le CNRS est depuis longtemps dans la ligne de mire du gouvernement, qui voit d’un mauvais oeil son autonomie scientifique. En Juin 2007, Valérie Pécresse déclarait au Parisien : « Pendant longtemps, on a financé des structures de recherche plutôt que des projets. Les politiques ne s’autorisaient plus à définir des priorités, et certains organismes ont pris l’habitude de définir eux-mêmes leur stratégie. J’estime que ce pilotage doit être fait par le ministère, avec le concours de l’Agence nationale pour la recherche ». Cette capacité du CNRS à résister aux injonctions du politique tient pour beaucoup à la taille de cet organisme et au capital de légitimité accumulé depuis sa création il y a près de 70 ans. En le découpant en instituts thématiques autonomes, le gouvernement souhaite réduire à rien cette capacité. Il pourra ensuite plus facilement décider, par exemple, de ne financer qu’une partie des disciplines (celles qu’il considérera comme rentables, économiquement ou politiquement), alors que la décision de répartition des moyens appartient aujourd’hui à la direction du CNRS et se fait sous le contrôle de son Conseil Scientifique représentant l’ensemble des disciplines.

Le monde la recherche est relativement hétérogène du point de vue de son organisation et surtout de ses moyens. On sait que les Sciences de l’Univers, les Sciences du vivant ou les Sc
iences les Humaines, par exemple, diffèrent fortement du point de vue des crédits financiers, du nombre d’allocations de recherche distribuées ou des brevets déposés. Est-il possible de formuler des réponses collectives face aux réformes, sachant que les intérêts des différentes structures composant la recherche peuvent diverger ?

GD : C’est un piège, dans lequel hélas beaucoup de collègues sont tombés, de considérer que certaines disciplines ou institutions pourraient s’en sortir seules, parce qu’elles bénéficieraient plus que d’autres de la bienveillance gouvernementale. La tentation du pouvoir politique de prendre les rênes des outils de production et de diffusion du savoir est une constante de l’histoire. Face à ce risque, la seule issue est, pour les scientifiques et universitaires, d’opposer un front commun sur la base de quelques principes : respect de l’autonomie scientifiques des institutions, évaluations collégiales par les pairs sur critères scientifiques ou pédagogiques, statuts stables, etc. Il ne doit y avoir aucune concession à ces principes. Dans ce cadre seulement, il devient possible d’élaborer collectivement des solutions adaptées à des pratiques et des situations particulières : c’est ce qui a été tenté en 2004 avec les Etats Généraux de la Recherche.

L’Academic Pride du 27 mai vise à « affirmer publiquement la fierté des valeurs qui fondent les métiers du service public de la recherche et de l’enseignement ». Quelles sont les perspectives à court terme après la marche ?

GD : Cette marche des fiertés doit être un point de départ pour une nouvelle mobilisation. La prochaine étape importante sera le vote prochain, au CA du CNRS, du projet de création d’instituts. Il est probable que nous appelions à empêcher purement et simplement ce vote en bloquant le siège du CNRS. D’autres combats auront lieu aussi autour de la réforme des statuts qui est dans les cartons du ministère.

Propos recueillis par Patrick Simon