Lecture croisée de Maurizio Lazzarato, Expérimentations politiques, éditions Amsterdam, 2009 & Mariapaola Fimiani, Erotique et Rhétorique. Foucault et la lutte pour la reconnaissance, éditions L’Harmattan, 2009. Construire des territoires de lutte, une démarche éthique et politique.

Comme le disait Jérôme Vidal, directeur de publication de La RiLi, sur la webradio A Bout de Souffle :

« ce qui fait vraiment défaut à la pratique politique, y compris la “politique révolutionnaire”, c’est le souci du quotidien. Il importe d’investir la question du quotidien d’une manière large en assumant les questions sur nos manières de vivre et en se demandant comment on peut introduire là-dedans de la différence, transformer nos manières de nous parler, de nous organiser, de nous agencer au monde qui nous entoure et les uns aux autres. Contrairement à l’idée qu’il faut donner une position secondaire aux luttes “minoritaires”, aux luttes dites “sociétales” |dont auraient été porteuses de manière privilégiée les luttes autour de Mai 68| pour réinvestir les luttes sociales, les luttes économiques, il importe de comprendre que luttes sociétales |les changements dans la conduite des individus| et luttes sociales |les changements dans la configuration du monde| vont de pair » |1|.

Le dernier livre de Maurizio Lazzarato, Expérimentations politiques, et le dernier livre de Mariapaola Fimiani, Érotique et Rhétorique, sont, chacun à leur manière, deux contributions essentielles à cette compréhension. Dit autrement, deux explorations passionnantes de la fonction critique de l’éthique et de la politique.

Si, en philosophe, Mariapaola Fimiani explore cette fonction essentiellement à partir du corpus foucaldien (plus précisément des derniers cours de Michel Foucault au Collège de France), et de sa confrontation avec la thématique hégélienne de la lutte pour la reconnaissance, c’est à rendre compte de la puissance d’invention du conflit des intermittents que Maurizio Lazzarato, en sociologue, s’attèle. Retour sur le mouvement de la Coordination des Intermittentes et Précaires d’Île-de-France (CIP-IdF) dans son émergence en tant qu’événement, qu’est-ce qui peut nous faire dire, du matériel de Lazzarato, qu’il ne vient pas trop tard ?

Une première réponse serait d’ordre conjoncturel : l’exceptionnalité de l’ouvrage, eu égard à l’hégémonie que prendraient les discours experts sur toutes formes de problématisation de la réalité et, par effet retour, toutes possibilités de débat collectif. Or, prévient Lazzarato, « le monde est relativement “plastique”, malléable, constitué d’une multiplicité de points de vue et d’une multiplicités de relations hétérogènes, et sa connaissance implique d’effectuer une coupe (et non une copie) de ces relations, en déterminant ainsi un point de vue singulier à partir duquel la multiplicité puisse être partiellement et provisoirement saisie. » (p.121) Ce sont les virtualités et les potentialités propres à une situation qui intéressent Lazzarato. Sa posture peut dès lors être définie comme contributive, pour reprendre un vocable défendu par Pascal Nicolas-Le Strat dans ses Moments de l’expérimentation : ici, le sociologue n’est plus « celui qui vient “juger” de l’extérieur, mais celui qui, du dedans, est susceptible de contribuer à la démarche en mutualisant des problématiques et des outils d’analyse, en sollicitant des formes conceptuelles, en suscitant de nouvelles expériences de pensée à travers une exploration langagière (la multiplicité des façons de désigner un projet et parler d’une pratique), des affinités théoriques (la diversité des points de vue conceptuels qui informent une réalité) et une sensibilité intellectuelle (il ne suffit pas qu’une sociologie parle d’un “objet”, encore faut-il qu’elle nous “parle” à nous, acteurs du processus) » |2|.

Dès lors, un des obstacles que Lazzarato aura à surmonter sera l’effort de « rationalisation » des mouvements sociaux, leur historicisation comme engloutissement de l’événement ; ou, dit autrement, il lui faudra rendre possible la prise en compte de la dimension « affectuelle » du mouvement, puisque ce sont les mutations existentielles qui sourdent du mouvement qui méritent l’attention. Lazzarato déploie donc tous les enjeux d’une « politique du trouble », du passage du code moral à l’éthique exposé par Foucault au début de L’usage des plaisirs.

Certes, soutenir que l’émotion est une composante de l’intelligence ne fait pas que lever, autour du « trouble de l’événement » |3|, des difficultés méthodologiques pour les sciences sociales : la sensibilité n’est pas, loin s’en faut, spécialement considérée comme un présupposé pour faire de la politique. Au risque de négliger la part de l’imaginaire dans la constitution de notre contemporanéité. C’est là, en quelque sorte, qu’apparaît toute l’actualité du matériel de Lazzarato. Actualité tout à la fois « historique » et « ontologique ». Prendre en compte le joug sous lequel nous plaçons nos existences, celui d’une pensée très commune, en même temps qu’innommable, une pensée qui va le cours tranquille des corbillards, ne se fait qu’à la faveur d’une rupture de sens, d’un vertige de l’immanence, dès lors lui-même occasion pour reconquérir le présent.

Pour que s’exprime et se vive toute la subjectivité éthique et politique déjà présente dans les mobilisations comme celle de la CIP-IdF, d’AC !, d’Act Up, etc., c’est une autre figure de la politique qu’il s’agit de faire émerger, d’autres pratiques qu’il faut consolider, d’autres formes d’organisation qu’il faut inventer – ce que Félix Guattari définit comme un travail politique « analytique » : réintégrer la complexité des individus, leur libido, leurs rêves, dans l’équation politique. Le questionnement de Mariapaola Fimiani porte en-deça ou au-delà, puisqu’elle se propose d’élucider les conditions de transformation de la société avec celles de la « vie vraie », une notion extraite par Foucault chez les Cyniques. Ou bien, plus exactement, quelle est la place du « souci de soi » dans les situations de conflit ? Plus généralement, quelle est la part de l’ eros dans les vérités qui nous font vivre ? Et encore : y a-t-il une puissance de la vie à côté du pouvoir sur la vie ?

En tout cas, aucune solution simplement « politique » à la violence dans laquelle nous sommes tous directement ou indirectement impliqués ne saurait être durable sans quelque chose comme une mutation de notre système relationnel le plus intime, mutation impliquant les conditions et le champ même de possibilité du savoir, d’après Fimiani. Quelque chose comme une attention bienveillante réciproque et sans flatterie.
Une politique hypersocialisée ne fait que confirmer le collectif dans lequel l’homme de gauche peut oublier l’individualité qui lui fait peur, qu’il s’empresse de ne pas cultiver et qui finit par lui faire véritablement défaut |4|. Elle nous ferait presque oublier « l’aspect déformant qu’impriment les conditionnements sociaux, institutionnels, politiques et matériels à la sphère de l’affectivité et du sentiment » (p. 127). Dès lors, que signifie tenter pratiquement de construire un territoire de la lutte sinon forger les techniques pour former une culture qui fasse attention au « souci de soi », – un soi, ici, autant individuel que collectif ? L’implication comme objectivation de l’expérience de groupe doit néanmoins, comme le disait David Vercauteren sur la même webradio, se doubler d’une résistance à l’objectivation, sauf à devenir une loi (au sens moral du terme) qui doit s’effectuer partout. Et il faut en même temps, rajoutait-il, faire en sorte que l’affect de révolte :

« sorte suffisamment du groupe pour qu’il puisse commencer à circuler ailleurs. C’est cet entre-deux-là qu’il s’agit de construire. Que les groupes commencent à s’agencer de cette manière-là et on aura fait un bond qualitatif |…|. Peut-être discutera-t-on autrement aussi des idées politiques et sortira-t-on des rencontres politiques qui ne s’agencent que sur des points de doctrines |…|. Les idées deviennent chaque fois locales |…| : qu’est-ce qu’on invente et comment on pense ça ? Comment on va résister à la culture du grand écart |entre le dire et le faire| ? » |5|.

Une question qui, à l’heure de l’altermondialisme, devant le désir de coordination des luttes, se pose avec la plus grande acuité.


|1| « Comment vivons-nous ? », entretien à écouter en ligne.

|2| Pascal Nicolas-Le Strat, Moments de l’expérimentation, Éditions Fulenn, 2009, p. 14-15.

|3| Marc Bessin, « Le trouble de l’événement : la place des émotions dans les bifurcations », in Marc Bessin, Claire Bidart, Michel Grossetti (éds.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, La Découverte, coll. « Recherches », 2010, p. 306-328.

|4| C’est aussi le point de vue défendu par Frédéric Neyrat dans sa contribution à l’ouvrage collectif coordonné par Alain Jugnon, La révolution nécessaire, laquelle ?, Villeurbanne, Éditions Golias, 2009, p. 251-257.

|5| « Micropolitiques des groupes », entretien également à écouter en ligne.