Selon Gary Younge, journaliste au Guardian, faire rivaliser les identités au sein du parti Démocrate nuit gravement à la réalisation des coalitions dont il aurait besoin.

Lors de sa tentative pour accéder à la présidence en 1984, Jesse Jackson émit le vœu d’avoir une femme pour vice-présidente — et il fut le seul candidat à faire ce choix aux primaires. Entraînant dans son sillage une nouvelle cohorte d’électeurs, il a ainsi mobilisé une « coalition arc-en-ciel » de Noirs, Latinos, syndicalistes, féministes, pacifistes et de gays qui défiait vraiment la vieille garde du parti démocrate.

D’abord considéré comme un candidat marginal, il a finalement occupé la troisième place avec 20 % des suffrages. Aussi, même quand les membres du parti ont cherché à l’écarter, ils savaient qu’ils auraient à
répondre à ces exigences nouvelles que le candidat avait éveillées.

Walter Mondale, le candidat démocrate finalement nominé, choisit alors Geraldine Ferraro comme partenaire à la vice-présidence — un premier pas considérable pour un parti de cette importance, et une grande victoire pour la promotion des femmes dans la vie politique américaine. À la suite de cette promotion, Angela Davis, professeure et militante, rappela que les soutiens de Jesse Jackson portaient des badges sur lesquels on pouvait lire : « Jesse a ouvert la porte, mais c’est Ferraro qui entre ! »

La causalité entre ces deux événements est discutable. Il est cependant clair que la nature même de la candidature de Jackson pouvait être
instrumentalisée en faveur du contexte qui a rendu possible le choix de Ferraro.

L’idée selon laquelle les luttes en faveur de l’égalité sont connectées entre elles et que nous devons tous progresser ou tomber ensemble est
évidemment négligée par Ferraro. La semaine dernière, apportant son soutien à Hillary Clinton, elle déclara que c’était parce qu’il était Noir que le présidentiable prometteur Barack Obama avait de l’avance dans les primaires : « Si Obama avait été Blanc, il ne serait pas dans cette position », affirma-t-elle. « Et s’il avait été une femme de quelle couleur que ce soit, il ne serait pas non plus dans cette position. Il a beaucoup de chance d’être ce qu’il est. Et le pays a marché. »

Tout ceci est clairement abracadabrant. Comme n’importe quel autre candidat, Obama devait rendre publique son histoire personnelle, et la race contribue largement à cette histoire. Mais si être un homme noir apporte de tels avantages électoraux, alors comment expliquer qu’Obama ne soit parvenu à emporter les suffrages que de 6 % de la population et 1 % du Sénat ? Tout comme pour la récente controverse en rapport avec ses anciennes prédications de pasteur, il est fort probable qu’Obama ait gagné autant de voix que celles qu’il a perdues pour les mêmes raisons.

Mais quand on se penche sur cette idée absurde selon laquelle Obama est un candidat privilégié, Ferraro n’est malheureusement plus seule. Ces derniers mois ont vu se succéder des féministes blanches, d’un
certain âge, déclarant que les ambitions présidentielles d’Obama traduisaient une victoire de la race sur le genre.

Plus choquante encore, étant donné sa vie d’engagement à la fois sensé et enthousiaste, a été la réaction de Gloria Steinem qui a affirmé dans un article du New York Times : « Le genre est probablement la plus forte contrainte dans le mode de vie américain, et la question qu’il pose peut se résumer à qui doit être à la cuisine ou qui peut être
à la Maison blanche… Les hommes noirs ont obtenu le droit de vote un demi-siècle avant que les femmes, quelle que soit leur race, aient été autorisées à glisser une enveloppe dans l’urne ; ils ont généralement accédé à des postes de pouvoir, militaire et administratif, avant n’importe quelle femme. »

En faisant l’impasse sur le fait que des hommes noirs étaient lynchés quand ils tentaient d’exercer leurs droits civiques, 50 ans après que les femmes blanches ont pu se rendre librement aux urnes, son
argument s’avère aussi partiel que partial, et facteur de division. Steinem déclara ultérieurement qu’elle avait été mal comprise. On peut en douter quand on connait la clarté légendaire de son expression, d’autant qu’il s’agissait là du cœur de son argumentation. Vint ensuite Robin Morgan, l’auteure du fameux essai féministe « Fini, tout cela ! », qui a réactualisé pour notre époque un refrain vieux de
trente ans. « Quelques pays qui ne soient pas racistes doivent exister, mais le sexisme est vraiment partout, » écrit-elle. « Alors pourquoi les femmes ne devraient-elles pas être simplement fières de leur féminité et des siècles, voire des millénaires de luttes, qui nous ont menées si loin, exactement comme les Afro-américains, femmes et hommes, le sont des
leurs ? »

Récemment, un directeur régional de l’Organisation nationale des femmes (Now) a déclaré au Washington Post : « Il y a des gens qui défendent Obama seulement parce qu’ils veulent n’importe qui sauf une femme. Est-ce qu’ils préféreraient un homme blanc à un homme
noir ? Évidemment. Mais ils choisiront un homme noir
plutôt qu’une femme. »

Cette tentative de jouer la race contre le genre, cédant l’un pour sauver l’autre, n’est pas neuve. Au début de la guerre de Sécession, un débat féroce eut lieu à l’occasion du 15è amendement de la Constitution
américaine qui prévoyait le droit de vote pour les hommes noirs, à l’exclusion de toutes les femmes.

Elizabeth Cady Stanton, l’une des suffragettes les plus actives du pays, pensait que l’affranchissement des hommes noirs allait provoquer une explosion de violence sexuelle. Dans une publication féministe, « la Révolution », elle écrit qu’à choisir, « il serait préférable que Bridget et Dinah se rendent aux urnes, plutôt que Patrick et Sambo ». Les hommes noirs ont, parfois, été aussi excluants. « Les femmes au sein du SNCC |l’aile estudiantine du mouvement pour les droits civiques| ne peuvent être que soumises », a dit un jour Stokely Carmichael.
En effet, opposer la race au genre de cette façon est aussi réducteur que réactionnaire, comme peuvent l’être des politiques de l’identité. Dans un premier temps, cela contribue à reléguer les femmes à un rôle
subsidiaire, les traitant non comme des êtres humains à part entière mais comme des sujets divisés, habités par des identités binaires qui entrent en conflit et en contradiction. Une fois, ce sont des Noires. Une
autre fois, ce sont des femmes. Et dans la plupart des cas, elles ne semblent jamais pouvoir être les deux en même temps.
« Je suis convaincue que la division la plus importante en ce monde est celle entre les hommes et les femmes, mais je ne crois pas que la plupart des gens soit de cet avis », assure Marj Signer, la présidente de la section Virginie de Now. « Beaucoup trouvent d’abord une identification dans la race, et cela peut favoriser Obama. Mais ils oublient le sexisme. » A moins, peut-être, que les femmes noires
ne perçoivent que trop clairement d’où parle Signer et
choisissent d’aller dans la direction opposée.

Traiter les identités comme des blocs monolithiques et interchangeables est profondément biaisé. La classe, le genre, l’orientation sexuelle – il suffit de nommer une identité pour qu’elle ait ses propres racines, dynamiques, et dimensions. Le sexisme et le racisme ont des histoires et des manières de procéder différentes. Essayer simplement de les interchanger, même à des fins rhétoriques, ne vous en apprendra pas
davantage ni sur l’un, ni sur l’autre.

Ordonner les identités selon un classement qui les hiérarchise est un procédé insidieux qui cherche à privilégier l’expérience et la souffrance d’une personne au détriment d’une autre. Et les classer quantitativement en leur donnant un rang où l’une passera toujours, de quelque façon, après l’autre est le premier pas vers le fondamentalisme.

C’est le genre de compétition dans laquelle on ne trouve aucun gagnant, car dans ce cas de figure, il n’est même pas nécessaire qu’il y en ait un. Ni Obama, ni Clinton ne méritent d’être les porte-drapeaux de
cet antagonisme. Ni l’un ni l’autre n’ont mis l’antiracisme ou le féminisme à l’ordre du jour. Il n’y a rien qui laisse à penser qu’elle serait pire que
lui concernant la race, ni lui pire qu’elle concernant le genre.
Jeter des groupes sous- représentés les uns contre les autres de cette façon sape tout simplement le potentiel des coalitions progressives nécessaires pour éradiquer ce qui fait obstacle à l’émergence de
plus nombreux candidat-e-s noirs ou femmes. Si c’est ce à quoi s’emploient entre eux les Démocrates, alors je vous laisse imaginer quelle partie de plaisir ce sera pour les Républicains.

Traduction : Najate Zouggari, pour Mouvements

Article paru dans le Guardian « Comment is free » 17 mars 2008

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