« L’ensemble des travailleurs doit choisir ce qu’il veut consommer pour savoir ce qu’il doit produire »
Charte de la Sorbonne, 1968.*|

« De quoi avons-nous vraiment besoin ? » : cette question connaît une bien étrange actualité théorique et politique.

D’un côté, elle a reconquis une forme de légitimité dans le débat politique et intellectuel, notamment à travers la montée en puissance du thème de la décroissance. Ainsi, il semble relativement évident pour beaucoup que la contrainte écologique impose désormais de réfléchir à des stratégies de limitation/réorientation de la croissance industrielle et de consommation des biens manufacturés. La prise de conscience écologique mondiale a « réactivé » – et diffusé – les préoccupations alarmantes du premier rapport de Rome en 1972 (« Halte à la croissance ! »). Désormais, à moins de considérer que le marché ou l’innovation technologique sont seuls capables de répondre à cette contrainte, il apparaît de plus en plus évident que les sociétés, au nord comme au sud, ne pourront faire l’économie d’une réflexion sur leur mode de développement et, partant, leurs modes de vie.

Nous nous trouvons donc dans une situation étrange où, alors que chacun avait le sentiment depuis vingt ans que rien ne pouvait ralentir l’extension de la dynamique capitaliste à la fois comme mode de production, logique d’échange marchand, la contrainte écologique ranime une critique radicale des modes de production capitalistes ; où alors que le capitalisme conçu aussi comme une économie libidinale (pour le dire vite, sa capacité à orienter et canaliser le désir humain sur des objets – ou des services) gagne les pays du Sud, une sorte de ruse de la raison écologique renouvelle la critique des modes de vie et de consommer à l’échelle de la planète.

Urgence, donc à penser les besoins. Mais d’un autre côté, et là réside le paradoxe, la question des besoins peine à s’imposer dans le débat politique. À certains égards, et pour beaucoup d’entre nous, la question semble d’un autre âge et, de fait, se heurte à des arguments politico-théoriques forts : ainsi une démarche qui consisterait à distinguer entre « faux » et « vrais » besoins, « besoins authentiques » et « besoins factices » est d’emblée soupçonnée d’ouvrir la voie à des formes de paternalisme moral (ou de naturalisme) inacceptable, soit à des tentations planificatrices plus ou moins autoritaires – tout aussi inacceptables. Selon quels critères déterminer la valeur des besoins humains ? Imagine-t-on un État démocratique qui se chargerait de déterminer (même avec l’aide de citoyens investis dans des instances de démocraties participatives) les « vrais » besoins de ses citoyens ?

Si dans les années 1950-1960, l’État planificateur pouvait décider et programmer la croissance du taux d’équipement électroménager ou automobile des Français, la démarche inverse semble aujourd’hui difficilement imaginable. De fait, on se rend bien compte que la liberté absolue du consommateur-citoyen est quelque part devenue « non négociable » : sa seule contrainte réelle est celle de son compte en banque ; si la soutenabilité écologique de ses comportements d’achat doit entrer en ligne de compte, elle est de sa « responsabilité », et surtout de celle des producteurs, qui doivent faire des efforts pour réduire l’empreinte écologique des équipements. Le minimum que l’on peut alors espérer semble être un lent processus de « prise de conscience » citoyenne et d’adaptation progressive des comportements de consommation à la nouvelle donne écologique. Pour le dire autrement, hors des cercles militants (de la décroissance notamment), quelle forme d’attrait peut aujourd’hui exercer l’horizon d’une « société d’austérité », plus ou moins choisie ? La question semble d’un autre âge, sortie des communautés alternatives des années 1970.

En somme, à propos des besoins il semble que l’affaire est close : il n’y a pas de besoins fondamentaux et nous savons tous aujourd’hui que les besoins sont des constructions. Cependant, la critique du substrat naturaliste de toute critique des besoins produit d’étranges effets : l’idée que les besoins sont des « constructions sociales » (qu’ils sont dans une large mesure fabriqués par la publicité et le marketing) possède aujourd’hui la force d’une évidence. Le naturalisme anthropologique est vaincu, mais ce « constructivisme » de sens commun ne semble pas avoir d’effet politique fort, à l’exception des pratiques individuelles ou collectives de détournement/réappropriation.
Il nous a pourtant semblé utile de poser frontalement la question des besoins. D’abord parce qu’on voit (re)naître des formes de mobilisation militantes contre la publicité et le consumérisme, ainsi que des « pratiques citoyennes » anti ou alter-consuméristes. Par ailleurs, en dehors même de la contrainte écologique et des débats sur la décroissance, on constate une réactivation de formes de critiques du capitalisme qui ne se réduisent pas à une critique centrée sur la production et le travail ? Autrement dit, l’enquête sur la fabrication de ces besoins dont nous n’avons pas besoin ce qui ne conduit-elle pas à revitaliser, dans le champ de la théorie, des notions désaffectées comme celle d’aliénation, et à formuler ainsi une critique plus forte, car plus globale, du capitalisme mondial et de ses soubassements anthropologiques ?

Qu’on ne s’attende toutefois pas à trouver dans ce numéro un algorithme pour distinguer le vrai du faux, par exemple en mesurant l’utilité à l’aune de la contrainte écologique. Les questions de l’autre développement, de la décroissance – sélective ou radicale – sont abordées ici selon un autre prisme. D’une part, parce que Mouvements y a déjà consacré un numéro (« Développement durable ou décroissance sélective ? », 2005) qui garde toute son actualité. D’autre part, et de façon plus fondamentale, parce que la mobilisation de l’impératif entropique, de l’inévitabilité des diverses contraintes écologiques, pour une critique de la consommation qui ne se contente de pointer du doigt l’« excès » (la consommation énergétique de l’Américain moyen) pour poser le problème d’une sortie du règne des besoins « artificiels » suppose trop souvent la question résolue au moment même où on la pose. L’expertise de l’ « empreinte écologique » fournirait le nouvel équivalent général, l’étalon qui permettrait de décider de ce que l’on peut ou non continuer à produire et consommer. S’il ne fait guère de doute que la « civilisation de l’automobile » n’est pas généralisable à la planète et a déjà fait suffisamment de dégâts, ce constat ne tranche pas pour autant des usages possibles et/ou légitimes de voitures, qui ne seraient pas forcément les mêmes que celles dont nous le XXe siècle productiviste nous laisse l’héritage. L’enjeu de ce numéro n’est pas la liste de ce dont nous aurions (vraiment) besoin mais la façon dont on peut repenser le problème, revisiter – du point de vue des besoins – des catégories comme celles de progrès technique, d’abondance, de bonheur ou encore d’aliénation.

La première approche que nous proposons est en forme de restitution, de retour sur ces années 1960 et 1970 durant lesquelles la question des besoins a joué un rôle décisif, en particulier dans le dialogue entre les « nouveaux » mouvements sociaux et des courants du marxisme qui redécouvraient le « jeune » Marx, le fétichisme de la marchandise, les liens entre exploitation et aliénation. Il est aujourd’hui courant de souligner la naïveté d’une critique de la société de la consommation qui s’inspirait d’Ivan Illich ou Guy Debord en passant par Henri Lefebvre et Herbert Marcuse pour bâtir un modèle où la figure de l’« artiste » est l’idéal de réalisation de soi. La liberté de l’individu, l’authenticité de ses désirs, fournirait le moyen de rompre avec la re-production d’un « système » considéré comme opérant selon une logique unique, que ce soit celle du taux de profit ou celle de la répression des désirs. Cela n’allait évidemment pas sans relations ambiguës à la modernité néo-libérale. D’autres ont souligné à quel point celles-ci ont facilité la récupération du discours de l’individu et des vrais besoins pour l’invention d’un nouveau capitalisme, encore plus porté qu’auparavant sur la fabrication des envies.

La réflexion sur l’aliénation portée par les critiques des Trente Glorieuses est pourtant loin d’avoir été aussi aveugle à ses propres contradictions. Les textes de Theodor W. Adorno et d’Agnès Heller inclus dans ce dossier en offrent un témoignage de première main. Non seulement parce qu’ils mettent en abîme l’adoption d’une posture de dénonciation morale (l’argent corrompt, les masses sont abruties dans la culture marchande) mais aussi parce qu’ils prennent – chacun à leur façon – pour cible le risque de dictature sur les besoins impliqués par le rêve d’un homme radicalement nouveau dès lors que les actions destinées à le faire advenir rompent avec l’expérimentation démocratique.

Depuis, la mise à l’honneur dans tous les domaines du rêve d’un individu seul responsable de la production de lui-même n’a fait que rendre plus intenses les contradictions de la libération par la consommation. Redonner une place à la question de l’aliénation dans nos visions du futur passe par une approche conjointe – mais aussi prudente – des liens qu’entretiennent trois registres de réflexion : celui sur les limites « objectives » à la généralisation ou même à la continuation des modes de vie inventés par le capitalisme de la demande ; celui qui vise à expliciter les normes, socialement situées et plus ou moins partagées, qui nous permettent de hiérarchiser les besoins, de critiquer les effets négatifs de telle ou telle pratique ; celui sur la pluralité légitime des actions laquelle tient non seulement à la diversité des expériences mais aussi au fait que l’aliénation ne saurait être la seule grille de lecture pour penser discriminations et inégalités.

C’est la raison pour laquelle ce dossier aborde les besoins sous deux autres angles. Le premier est celui du travail et de la technique. L’imaginaire de la gauche a longtemps entretenu la perspective d’une libération par le jeu des capacités techniques, la poursuite des augmentations de productivité rendant – à terme – possible l’abondance des biens et du même coup la lutte pour la satisfaction des besoins. La dialectique de l’accroissement des forces productives a été mise à mal par la révélation des dégâts du progrès. Les nouvelles figures du capitalisme – révolution numérique et automation, financiarisation et appropriation des connaissances, délocalisation au Sud de la production industrielle, économie de service – sont à l’origine d’un discours dans lequel les techniques ne sont plus seulement la réalisation du cauchemar prométhéen du contrôle mais les moyens d’une réappropriation du travail qui changerait radicalement les besoins.

Une seconde figure importante de la critique des besoins est celle de cette économie du bonheur qui ne prend pas pour objet la valeur monétaire ou le travail mais s’intéresse au bien-être. D’une part, ces tentatives pour rendre problématique le lien entre augmentation du PIB, croissance, consommation et satisfaction s’inscrit dans la quête de moyens et d’indicateurs qui mesurent le progrès à même de révéler les inégalités et les limites du développement, en particulier pour les pays du Sud. Mais il s’agit, d’autre part, de mesurer aussi le malheur engendré par une culture du capitalisme tardif qui multiplie insécurité et désinvestissements et qui finit par littéralement rendre malade. Si la leçon est a priori radicalement opposée à celle proposée par les utopies de la technique ou de la décroissance volontaire, elle les rejoint sur un point essentiel : la défense de cette idée selon laquelle l’égalité et l’investissement dans l’élaboration de biens ou de services collectifs, « publics », créent du bonheur et qu’ils satisfont « d’autres » besoins.

Dossier coordonné par : Jean-Paul Gaudillière et Hugues Jallon.