Parler de culture populaire aujourd’hui signifie-t-il consacrer le renouveau d’une culture du divertissement héritée de l’antiquité, comme l’évoque Richard Shusterman dans sa généalogie du concept, en l’inscrivant dans un ordre historique de la subversion et de la norme, ou au contraire mesurer le renouveau social à l’aune de nouveaux espaces de création mixant l’art et la communication, le centre et la périphérie, l’institution et la rue, l’universel et le singulier, le savant et le peuple ?

N’y a-t-il pas un risque, dans le panégyrique de formes d’expression exaltant le corps, l’expérience, l’individu, l’immédiateté, au mépris de formes plus intellectuelles, de basculement dans le populisme ?
Ainsi en est-il du modèle de la performance de la star qui du sport à la télé-réalité ou au blog en passant par certaines des formes les plus raffinées du hip-hop ou des arts urbains s’est transformé en véritable icône de la culture populaire dans une uniformisation qui n’est pas loin de rappeler les clichés les plus décriés de la culture de masse.
N’entretient-on pas également l’illusion, comme le montre Gus Van Sant dans son très critique film Paranoid Park, qu’il pourrait exister une catégorie particulière de la culture (qu’on l’appelle jeune, urbaine ou populaire) capable de résister aux règles de la domination sociale ?
Mais c’est peut-être dans les injonctions paradoxales de cette modernité du déplacement des valeurs et de la mobilité des acteurs que se situe, comme le souligne Hugues Bazin, la force d’une culture dont le propre est d’être toujours là où on ne l’attend et de résister à la fois au tout de la consommation culturelle et à « l’ethnicisation folklorique » des rapports sociaux. Échappant au déterminisme social et aux assignations identitaires, les cultures populaires actuelles n’en maintiennent pas moins ouvertes les interrogations sur l’individu et la différence.

Au fur et à mesure que s’affirme la résistance à la stigmatisation et à l’enfermement dans des « sub-cultures » (punk, New Age, Underground, techno, hip-hop… féministe, gay, écologiste…), la question de la reconnaissance de la différence sociale ainsi que du sujet psychique et du genre devient, comme le montre Teresa de Lauretis, indissociable de la conscience collective.

Pourtant, comment appréhender, à la marge du social, les rapports complexes existant entre l’art et ce que Olivier Alexandre, évoquant certains rendez-vous manqués du cinéma français, nomme « le peuple introuvable » ?

Contrant la tentation aux définitions immuables, Olivier Aïm dresse une sorte d’inventaire à la Prévert des catégories successives du populaire, soulignant leur valeur avant tout heuristique : « classes populaires », « quartiers populaires », « couches populaires » mais aussi « fêtes populaires », « chanteur populaire », « presse populaire », ajoutant que dans le cas de la culture, il n’est pas aisé de démêler ce qui l’unit au peuple.
Les conceptions qui se sont succédées pour appréhender, non sans idéologie, la nature complexe des cultures du peuple et de ses représentations : « culture de masse », « culture profane », « culture industrielle », « culture médiatique », « art populaire » mais aussi « culture dégradée » (conception de l’École de Francfort), riche de son hybridité (version post-moderniste) ou encore « métissée » (modèle des Cultural Studies), se sont montrées impuissantes à rendre compte d’un phénomène où sans cesse le vif saisit le mort.

Le débat qui oppose la prévalence des phénomènes de masse à l’atomisation, voire l’hyper segmentation liée aux médias informatisés, et traque les acceptions d’une culture pauvre ou d’une sous-culture définie par ses insuffisances plutôt que par sa valeur propre pour encenser la vitalité des « cultures rebelles », n’omet-il pas trop souvent la question des valeurs de l’art et ce qui fonde la force critique des esthétiques actuelles ? L’esthétique pragmatique prônée par Richard Shusterman a-t-elle vocation à offrir une réponse univoque à ce que serait un art de la contestation sociale ?

N’y a-t-il pas un risque, sous prétexte de résistance à l’enfermement catégoriel, de relativisme et de minimisation des valeurs, laissant du même coup le champ de l’esthétique à la réaction ? Les approches quasi-vitalistes de la créativité n’exposent-elles pas les formes émergentes à une dilution des valeurs esthétiques, avec leur fonction émancipatrice propre, dans des cultes et des rituels, au détriment de ce que Benjamin, critiquant la reproductibilité technique de l’art, évoquait comme « l’aura » de celui-ci ? Et partant d’inscrire les cultures populaires dans une totalité indifférenciée menaçant tout autant leur force symbolique que les tensions sociales dont elles sont à la fois l’alchimiste et le critique impitoyable, au risque d’effacer la singularité et les différences qui les portent.

S’écartant de la polémique des catégories sur la valorisation et la dévalorisation, Olivier Aïm propose, en prenant l’exemple de la télévision, de s’interroger davantage sur la réception, traçant à travers de nouvelles modalités d’appropriation et de détournement des circuits de médiatisation ce qu’en seraient les enjeux collectifs. Il dénonce l’idéologie du « décryptage généralisé » reposant sur le postulat d’une société fondée non seulement sur la communication mais encore et surtout sur la « stratégie » généralisée mesurée à l’aune du déterminisme techno-économique constitué par le marketing. Avec en prime l’injonction à la visibilité et à la transparence, véritable machine de l’oppression contemporaine et de ses rouages instituant un dictat de la parole en tout point identique à la condamnation au silence qui le précédait. Cette injonction spectaculaire à la visibilité des circuits médiatiques culmine avec la téléréalité dont le tour de force consiste, en transmutant le modèle de la star pour l’ériger en emblème de la figure populaire, à « enchanter l’ordure ».

Comment résister alors aux lames de fond des modes actuels de la domination culturelle lorsqu’elles finissent, contre mais aussi avec la complicité des intellectuels, des artistes et des usagers eux-mêmes, par tout engloutir et absorber ?

C’est peut-être avec et au-delà de l’appropriation des circuits, dans le détournement des symboles et des formes « autorisées » telles qu’il s’incarne dans le rap, le théâtre de rue, le cinéma du réel mais aussi les séries, la bande dessinée, les blogs ou le braconnage technologique que résident les premiers balbutiements d’une réponse à venir.

Pour les classes populaires et/ou issues de l’immigration, combler le fossé creusé par l’expropriation des valeurs de la culture dite légitime (enseignée à l’école puis mainstream) s’avère néanmoins extrêmement difficile. Mohamed Bourokba, dit Hamé |1|, du groupe de rap La Rumeur, le raconte dans son témoignage, c’est l’histoire d’un rachat presque impossible. Pourtant, comme le clame l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis, aucune injustice sociale n’est gravée dans le marbre. Le refus du populisme culturel exprimé par Hamé résonne en ce sens :
« Je fais partie, avec mes frères et sœurs, de la première génération depuis au moins trois siècles, qui a eu accès à l’instruction, à l’écriture, à la lecture. C’est violent : ça ne va pas de soi de ne pas être là où tes origines sociales, géographiques et ethniques devraient te conduire. Mes sœurs étaient en révolte contre ce qu’elles appelaient « le beauf rebeu ». C’était une figure qui représentait à leurs yeux l’impossibilité, pour elles, de s’émanciper. À leur contact, j’ai donc connu très tôt la nécessité de la révolte, de la résistance à l’enfermement, ce refus d’un destin déjà écrit… Avec La Rumeur, notre maître mot, c’était réappropriation… de la parole, donc des mots, donc de l’espace public… Pour moi, c’est ça le génie, le bouleversement, la révolution du rap : cette inversion du regard. Ce n’est plus la société et les médias dominants qui regardent l’immigration ou les jeunes de quartiers, ce sont les jeunes de ces quartiers qui regardent la société et qui donnent leur avis. C’est un renversement symbolique inouï. »

Rachat peut-être presque impossible certes, mais ni totalement joué d’avance, ni perdu.

Retrouvez deux articles issus de ce dossier sur notre site :

Les Bronzés font du ch’ti, un entretien avec Dias et HK du Ministère des affaires populaires

et Art populaire, art de masse et divertissement, de Richard Shusterman

Le sommaire complet de ce numéro, disponible en librairie et sur Cairn :

Un dossier coordonné par Patricia Osganian

Avec la participation de : Nicolas Haeringer Jade Lindgaard Anne-Sophie Perriaux Patrick Simon


- Éditorial

Cultures populaires : Populisme et émancipation sociale.


I- Généalogie d’un concept


- Divertissement et art populaire

Par Richard Shusterman


II- Mobilité et nouvelles formes de circulation


- La culture populaire aux prises avec ses circuits : le cas de la télévision

Par Olivier Aïm

- La ménagère a moins de cinquante ans. Ou : être populaire selon Médiamétrie

Par Thomas Courtois

- Le cinéma du milieu ou le peuple introuvable

Par Olivier Alexandre

- Les Inrockuptibles, le purisme rock, la variété culturelle et l’engagement politique : entretien avec Sylvain Bourmeau et Jade Lindgaard

Par Patrick Simon

- Quels espaces populaires pour la culture ?

Par Hugues Bazin

- Entretien avec Grand corps malade, slameur

Par Sylvia Zappi

- Esthétique pragmatiste et conscience du corps : entretien avec Richard Shusterman

Par Guillaume Garreta et Patricia Osganian


III- Représentations et valeurs de l’émancipation sociale


- Le skate entre émancipation et enfermement : à partir de Paranoid Park de Gus Van Sant

Par Patricia Osganian

- Entretien avec Teresa de Lauretis

Par Éléonore Lépinard et Pascale Molinier

- Les cultures immigrées sont-elles solubles dans les cultures populaires ?

Par Angéline Escafré-Dublet

- Les Bronzés font du Ch’ti : entretien avec Dias et HK, du MAP (Ministère des Affaires Populaire)

Par Pierre Tévanian

- Politiques du livre : entretien avec Stéphane Bernard et Jacques Verlhac

Par Nicolas Haeringer et Jade Lindgaard


Itinéraire


- « Hors–cadre » Entretien avec Mohamed Bourokba, dit Hamé du groupe La Rumeur

Par Pierre Tévanian


Livres


- « À Plusieurs voix » autour de Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires, de Foucault à Cronenberg

Par Maxime Cervulle, Françoise Duroux et Lise Gaignard

- Richard Shusterman, Conscience du corps. Pour une soma-esthétique

Par Barbara Formis


Thèmes


- « Un goût de sang dans la jungle » : l’Empire américain revisité

Par Philip S. Golub

- Et Obama conquit l’Amérique. Le triomphe démocrate de 2008 revisité

Par Josh Pacewicz et Étienne Ollion


|1| Le chanteur du groupe La Rumeur entame sa sixième année de procès pour avoir osé mettre en cause, dans un magazine promotionnel, l’inertie du ministère de l’Intérieur quant aux crimes racistes commis par les forces de police.