« 203. Sans doute, le concept critique de « spectacle » peut être vulgarisé en une quelconque formule creuse de rhétorique socio-politique pour expliquer et dénoncer abstraitement tout, et ainsi servir à la défense du système spectaculaire. »

Guy Debord.

Les démocraties occidentales vivent un drôle de paradoxe. Jamais le constat de Guy Debord selon lequel « le spectaculaire diffus », cette « idéologie par excellence », « accompagne l’abondance des marchandises » |1| n’a, semble-t-il, été aussi vrai. Dans le même temps, la critique de la nature ultra-médiatique de la société et la dénonciation du spectacle comme obstacle sinon à l’émancipation du moins à la démocratie, semble elle aussi s’être diffusée partout. Les formes sous lesquelles cette critique circule sont certes diverses et relèvent, bien souvent, d’enjeux différents, mais il n’en demeure pas moins que la méfiance vis-à-vis des médias, nourrie d’analyses plus ou moins précises, est quasi omniprésente sous des formes dispersées. Florilège :
Entendu dans un café à Saint-Denis, en novembre 2009 : « les médias, ce n’est pas compliqué, ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, ils créent des problèmes imaginaires et après on s’étonne que les gens s’énervent. La banlieue, ce n’est pas la jungle, on n’est pas des animaux et eux, ils parlent de nous comme si on était au zoo. »
Entendu récemment dans la bouche d’un homme politique à la radio : « Je me demande pourquoi les médias tiennent tant à créer des querelles imaginaires. Votre responsabilité dans la décrédibilisation de la politique est importante »,
Lu sur un blog, un au hasard parmi les centaines de ceux qui apparaissent si l’on cherche « critique des médias » sur Google :
« Nous pourrions reprocher les dérives suivantes à certains journalistes ; l’usage de leur rhétorique au détriment de la vérité et l’ancrage dans une logique économique (accompagné notamment d’une monstration du sanglant). À cela, il faut ajouter la problématique de la censure, qui à mes yeux est double : d’abord, il y a la censure que j’appellerai « externe ». (…) Et, il y a une censure « interne », alimentée par les journalistes eux-mêmes, qui choisissent l’information, et occultent certaines parties de la réalité » |2||.
On pourrait poursuivre l’exercice longtemps. Les exemples ici cités valent d’abord par leur diversité. Mais surtout, ils dessinent dans leur pluralité et leur dispersion un cadre général qui invite à lire autrement l’importante masse d’essais, plus ou moins journalistiques, qui par ailleurs entendent dévoiler les dessous de la manipulation médiatique. Ainsi que le notait, Bénédicte Delorme-Montini, qui s’est livrée en 2006 à une étude de cette littérature très particulière : « il n’y a plus, depuis des années, de rentrée littéraire sans son flot de livres sur les médias, généralement écrits par des gens des médias qui bénéficient d’une large couverture médiatique » |3|. Pris ensemble, ces discours sociaux disséminés et cette production importante de commentaires et d’essais qui se veulent tous critiques, engagent à reconsidérer le statut et le rôle de la « critique des médias » plus académique ou plus militante. Notamment parce que le contexte créé par la circulation de ce discours social de critique rend la tâche difficile, tant en termes de posture que de pratique, à la « critique des médias » radicale qui souhaite œuvrer à la transformation du système médiatique et à l’émancipation vis-à-vis de ce dernier.
C’est là l’enjeu de la question posée par ce numéro. Où en est, aujourd’hui, la critique des médias comme projet politique ? Où se tient –t-elle dans un espace social qui a, en quelque sorte, digéré (souvent mal) certaines de ses analyses ? La question est d’autant plus vive que cette circulation/appropriation ne change clairement rien au fait que l’espace médiatique est chaque jour plus marqué par la marchandisation de l’information et qu’il y a bien un problème médiatique dans nos espaces politiques. Les signes de ce qui fait problème sont nombreux, et ce n’est pas l’objet direct de ce numéro que de les explorer, mais il suffit de citer, par exemple l’Affaire Coupat, pour évoquer un grand nombre d’entre eux (rapports avec le politique, pratiques journalistiques indigentes, cadrages médiatiques douteux etc.).
De fait, la collision entre la banalisation d’une certaine critique des médias et le renforcement des logiques marchandes dans les industries médiatiques crée un climat où, d’un côté, le cynisme des entrepreneurs de spectacle peut être total (ils peuvent se permettre de dire très tranquillement, en public, qu’ils ont pour métier de vendre « du temps de cerveau disponible ») et, de l’autre, le mouvement social lui, se trouve mis face à un drôle de choix : « faire » ou « ne pas faire avec » un système dont ils récusent unanimement les valeurs.
On voit comment une telle situation soulève inévitablement des questions quant au rôle encore envisageable pour une analyse critique des médias, qu’elle soit économique, discursive, ou sociologique. Répondre à cette question impose dans un premier temps un retour réflexif sur les traditions théoriques et pratiques de la critique des médias. À la fois, pour en comprendre les spécificités mais aussi pour en extraire les outils les plus opérants et actuels. C’est ce que propose la première partie de ce dossier où, entre autres, Olivier Voirol offre un regard neuf sur ce que l’École de Francfort peut fournir comme outils politiques pour aujourd’hui et où, par exemple, Henri Maler de l’Acrimed et les militants du collectif « Les Mots Sont Importants » exposent le sens et la portée de leur engagement.
Comprendre la spécificité de la critique radicale des médias et en opérer une première évaluation politique nécessitait, en outre, de se pencher sur certaines de ces « critiques médiatiques des médias » qui participent au contexte décrit précédemment. C’est l’objet de la deuxième partie de ce dossier qui se demande si « les médias mainstream » peuvent vraiment critiquer les médias. Car le tout n’est pas d’afficher une posture. S’affirmer critique ne dédouane pas de participer à la « fabrique du consentement ». D’Arrêt sur images, à l’Hebdo du médiateur, en passant par les critiques journalistiques faites aux journalistes hier et aujourd’hui, les papiers de cette partie ouvre, dans leur agencement, une interrogation sur la possibilité d’une critique des médias interne au système médiatique. À l’examen, il apparaît qu’en la matière l’autocritique est un exercice difficile. Quand critique interne il y a, elle évolue dans des eaux si orageuses qu’il semble que la transformation ne viendra pas sans critique externe, laquelle n’est pas que de l’ordre du discours. Ainsi le dernier morceau de ce dossier propose un détour du côté de ces expériences fortes que sont les médias alternatifs. De l’openpublishing à la radio libre, les critiques en actes des médias sont à la fois pensées et invitées à nous dire comment elles se pensent, achevant ce retour réflexif sur la critique radicale des médias en en explorant les dimensions pratiques, lesquelles sont riches de potentiels politiques de transformation.

Dossier coordonné par Samira Ouardi.
Avec Danielle Follett, Sylvia Zappi et Pierre Zarka.


|1| G. Debord, La société du spectacle, Buchet/ Chastel, 1967

|2| |->http://julien.lecomte.over-bl…

|3| B. DELORME-MONTINI, « Quand les médias écrivent sur les médias » in Le Débat n°138, Gallimard, Paris, février 2006