Les altermondialistes s’apprêtent à fêter dix ans de forum social mondial – soit une décennie de luttes et de mobilisations. Le FSM est une étape dans un cycle ouvert quelque part dans les années 1990, au Chiapas (insurrection zapatiste, 1994) ou à Seattle (manifestations en marge du sommet de l’OMC, 1999).
Mais il a des racines plus anciennes encore, dans le tiers-mondisme, le syndicalisme (ouvrier comme paysan), la solidarité internationale, les mouvements de luttes contre les dictatures latino-américaines de la seconde moitié du XXe siècle, etc. Les répertoires d’action des altermondialistes, les causes qu’ils défendent et leurs formes d’organisations ne sont pas nées en janvier 2001 – du moins ne sont-ils pas nés de rien.
L’espoir que les mobilisations altermondialistes ont fait (re)naître a probablement conduit de nombreux acteurs et observateurs à surestimer la « nouveauté » de ce cycle de luttes. 10 ans après, en France du moins, l’ambiance a changé.

De l’altermondialisme…

Les observateurs, que viennent renforcer certains acteurs centraux des premiers forums sociaux, ont renoncé à la bienveillance avec laquelle ils jugeaient ou évaluaient l’apport de ces mobilisations. D’enthousiastes, ils sont devenus plus critiques, alors même que la crise économique et financière montre la pertinence des hypothèses et propositions altermondialistes, et regrettent « l’essoufflement » de la (jeune) dynamique alter. Un retour de bâton, qui minore désormais l’intensité du cycle d’innovations dans lequel se sont engagés les militants altermondialistes, et dont le Forum social mondial est l’exemple le plus abouti. Nicolas Haeringer revient sur ce paradoxe, tout en tentant de dégager quelques pistes pour « repenser » le forum social mondial.
Le FSM a ainsi permis d’ouvrir une brèche dans la remise en cause de l’universalisme, nous dit Boaventura de Sousa Santos, selon lequel il n’y aura pas de « justice sociale globale » sans « justice cognitive globale ». Il appelle donc à utiliser le FSM comme un espace où conduire un « travail de traduction », pour agréger et organiser des coalitions, des campagnes et des luttes au sein de la dynamique altermondialiste. Ce travail de traduction va bien au-delà de la simple question linguistique, et se fonde sur le constat de l’impossibilité de construire et d’élaborer une théorie universelle de la transformation sociale. Il concerne les relations entre mouvements « du Nord » et mouvements « du Sud », comme les différences de pratiques et d’approches entre mouvements d’une même aire géographique.
L »évolution des organisations actives dans la dynamique altermondialiste peut s’expliquer de cette manière. Ainsi en est-il de l’évolution d’Attac : créée en 1998 pour promouvoir l’idée d’une taxation des transactions financières, l’association s’est peu à peu ouverte aux questions environnementales et écologiques. Ce « tournant vert », sur lequel revient Geneviève Azam, ne s’est pas fait sans débats et tensions. Reste qu’Attac semble s’être doté d’un second pilier, et ajoute à sa volonté de « désarmer les marchés » la nécessité de relier urgence climatique et justice sociale.

… au mouvement pour la justice climatique

Ce « tournant » ne concerne pas qu’Attac : la jonction entre les altermondialistes et les mouvements environnementaux les plus soucieux d’intégrer les préoccupations sociales à leur travail semble durable. Le réseau « Climate Justice Now ! », né en 2007 à Bali en est l’un des acteurs. Il a en effet permis d’ouvrir un espace pour la rencontre de ces différents mouvements, tout en gardant un pied dans les négociations onusiennes sur le changement climatique, comme l’explique Nicola Bullard.
Les mobilisations organisées en marge du sommet de l’Onu sur le changement climatique, à Copenhague, sont, à cet égard, un moment crucial, une « étincelle » qui pourrait bien être « le moment initial d’un nouveau cycle de luttes », nous dit Michael Hardt. Ce rapprochement n’est pas sans questions, et sans tensions : les revendications altermondialistes (particulièrement celles issues du mouvement ouvrier) ne sont pas immédiatement solubles dans la justice climatique. Le travail de traduction entreprit dans les forums sociaux, tel qu’analysé par Boaventura de Sousa Santos, doit donc également être engagé dans le cadre du mouvement pour la justice climatique. Christophe Aguiton et Hélène Cabioc’h en dégagent les grandes lignes théoriques, et montrent en quoi ce mouvement implique une remise en cause des fondements théoriques de la modernité occidentale.

de nouvelles perspectives de lutte ?

La crise climatique, et les réponses que les capitalistes tentent de lui apporter soulèvent de nouvelles questions, et impliquent de repenser les stratégies et les revendications. Maxime Combes analyse ainsi les limites des discours sur la transition « verte » du capitalisme et la nécessité de construire un nouvel imaginaire.
Après l’échec du sommet de Copenhague, Evo Morales a convoqué le sommet de Cochabamba. Dix ans après la guerre de l’eau qui fut un moment important dans l’arrivée au pouvoir du Mas et de Morales, la Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Mère Terre a rassemblé plusieurs milliers de militants, et près de 70 délégations officielles. Tadzio Müller revient sur la séquence Copenhague-Cochabamba. Il propose quelques pistes pour mieux saisir les dilemmes que le rapprochement entre les mouvements sociaux et des gouvernements (en Bolivie, en Équateur comme au Venezuela) dont les politiques redistributives sont basées sur l’extractivisme. De son côté, François Houtart revient sur les avancées permises par Cochabamba, et la « déclaration des peuples » qui en est issue : proposition d’un référendum sur les droits de la Terre-Mère et d’un tribunal sur la justice climatique et environnementale (incluant la reconnaissance de la dette « écologique »).
La question du rapport au politique, que pose la rencontre de Cochabamba, est à l’origine des débats les plus vifs dans lesquels les altermondialistes se sont engagés ces dernières années, particulièrement après l’accession au pouvoir de gouvernements « amis » ou proches, en Amérique latine. Entre distance critique et volonté de construire des passerelles directes, les positionnements (théoriques et plus encore pratiques) sont nombreux. Ezequiel Adamosky estime nécessaire d’inventer des interfaces qui permettent de « passer du social au politique ». Pour l’auteur, ce passage ne doit pas être compris comme celui de la lutte à une position plus mature, d’exercice du pouvoir. Il renverse au contraire les perspectives : il s’agit ici de s’assurer que le social puisse venir « coloniser » le politique, par ses expériences et ses pratiques – au moyen de formes d’organisations « anticipatrices », ou « expérimentales » – ce que pourraient (re)devenir les forums sociaux.
Ezequiel Adamosky construit son analyse à partir de son expérience, dans les forums sociaux comme dans les « assemblées de mouvements », organisées en Argentine après la crise de 2001. Ces luttes, et leurs formes d’organisations (assemblées de mouvements, donc, mais aussi l’expérience des piqueteros) ont profondément marqué l’imaginaire des altermondialistes… même si le désenchantement fut rapide : elles se sont taries à mesure que l’économie argentine se « redressait ». Pourtant, près de dix ans après, certaines formes se sont pérennisées. Emilio Taddei nous propose ainsi un aperçu de l’apport de l’expérience des usines récupérées puis autogérées.
Ces luttes et expériences locales peuvent sans aucun doute inspirer les acteurs qui cherchent à s’organiser pour faire face à la crise climatique. Mais l’urgence climatique implique également d’inventer d’autres approches : elle ne pourra se résoudre uniquement par une réappropriation du travail et de son organisation. Luc Semal et Mathilde Szuba nous permettent de positionner les « villes en transitions » et les « transitionners » dans ce panorama, qui intègrent dès maintenant, dans leurs pratiques, « l’après ». Ils n’anticipent pas tant « l’autre monde » des alters, que le monde de l’après pic-pétrolier – et nous rappellent ainsi que, si « un autre monde est possible », une autre planète ne l’est pas. Les transitionners dégagent ainsi les grandes lignes de ce que serait un « projet d’émancipation sous contrainte ».

Dossier coordonné par Christophe Aguiton, Hélène Cabioc’h, Amélie Canonne, Maxime Combes et Nicolas Haeringer.

Avec la collaboration de Morgane Iserte