Compte-rendu. André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008.

La publication en 2008 d’Écologica, l’œuvre ultime d’André Gorz, nous offre une mise en perspective de sa pensée en nous présentant des textes écrits entre 1975 et 2007. Ce recueil permet ainsi d’avoir une idée de la trajectoire intellectuelle qu’il a suivie durant sa période de maturité |1|. À des articles originellement publiés dans diverses revues – comprenant deux entretiens de 2005 dont un retranscrit pour EcoRev, faisant office d’introduction – s’adjoignent des passages extraits d’œuvres antérieures : c’est notamment le cas des chapitres III et IV, respectivement repris d’Écologie et politique et Adieux au prolétariat |2|

Sans emphase ni prophétisme, avec le ton d’un pessimiste aguerri, Gorz a présagé avec une grande clairvoyance le devenir de notre monde comme un engouffrement dans la catastrophe économique et écologique. Sur le plan économique, on est frappé par la pertinence des analyses et des anticipations de l’auteur au regard de la très grave crise financière qui a explosé à l’automne 2008 et dont nous n’avons pas fini de subir les conséquences. Dès le début du livre, Gorz nous permet immédiatement de comprendre la logique qui préside à la crise du système capitaliste dont nous faisons l’expérience. Il nous conduit ainsi à imaginer les conséquences planétaires auxquelles nous expose à terme cette logique, nous contraignant alors intelligemment à penser le problème urgent face auquel nous nous trouvons : celui de la survie de notre planète dans les décennies à venir. Ce texte est donc le diagnostic d’une époque qui est la nôtre, et l’ordonnance de la médication qu’il faut nécessairement lui prescrire pour la sauver. Il est donc d’une vive actualité et d’une importance cruciale pour trois raisons : d’abord parce qu’il pose un constat clair des impasses du capitalismes, impasses économiques et écologiques, ensuite parce qu’il envisage des réponses tant politiques qu’éthiques qui permettent d’éviter un tel avenir. Ce qui pour Gorz implique concrètement de mettre en œuvre une écologie politique qui privilégie la décroissance.

Impasses du capitalisme

Le capitalisme désigne selon Gorz le système économique dans lequel règne la loi du capital, c’est-à-dire celle de la reproduction du profit par n’importe quel moyen et sous quelque forme que ce soit – reproduction au fondement de son accumulation – et où n’a de valeur que ce qui est susceptible de devenir marchandise. Il implique donc un mode de fonctionnement dans lequel l’accumulation du capital est potentiellement fondée sur l’exploitation et où l’exploitation est elle-même rendue possible par la marchandisation du travail humain. Il induit donc le tout-marchand comme la forme unique de toute société et le tout-marchandise comme la forme exclusive de tout rapport social.

Dans le premier chapitre, l’auteur met au jour la logique ayant conduit le capitalisme à des limites –tant internes qu’externes– limites qui, une fois atteintes, comme c’est actuellement le cas, ont pour conséquence irréversible de ne plus lui permettre de se reproduire. L’avènement de la crise dans laquelle le système est actuellement plongé a été accéléré à partir du moment où le capitalisme est entré dans un régime d’industrie financière. L’économie réelle a dès lors peu à peu été subordonnée à une économie fictive alimentée par la capitalisation des anticipations de profit et de croissance : elle est ainsi devenue un appendice des bulles financières, c’est-à-dire une preuve de l’incapacité pour le capitalisme à se reproduire sans le recours aux artifices de la spéculation. Corrélativement, le maintien de ce système économique ne fait qu’accélérer l’échéance d’une catastrophe écologique dont les conséquences seront irréversibles : sans une rupture radicale avec les méthodes et la logique économique qui le gouvernent, le capitalisme conduira à une catastrophe climatique dans les cinquante prochaines années. Ces limites –tant économiques qu’écologiques– ont été atteintes à l’issue d’un processus de rationalisation technoscientifique généralisé de la production, qui conduit actuellement à penser la décroissance (au moins comme manière de cesser d’anticiper la croissance) comme le seul impératif à suivre pour espérer la survie de notre planète. C’est pourquoi la sortie du capitalisme, barbare ou civilisée, s’impose comme un phénomène nécessaire. Ainsi se posent simultanément le problème de l’effondrement du capitalisme et la question de la possibilité de la venue d’un autre système économique et social.

Sortir du capitalisme

Pour Gorz, la sortie du capitalisme doit être écologique, d’où l’étude de la question de l’écologie politique dans le second chapitre. Comme le souligne l’auteur, il importe de distinguer l’écologie scientifique de l’écologie politique pour ne pas déduire les démarches mises en œuvre par la seconde comme des conséquences nécessaires dérivant des analyses de la première. Une telle distinction est capitale, puisqu’elle permet de déconstruire le sophisme idéologique du matérialisme dialectique (dogmatique) consistant à imposer des pratiques politiques déterminées en leur donnant le statut de nécessités scientifiques démontrées (qui permettent donc de légitimer ces pratiques). Penser les rapports entre écologie scientifique et écologie politique est actuellement décisif car il importe de penser l’interaction de l’espèce humaine (essentiellement dans la dimension de son activité industrielle, puisque c’est elle qui pose le plus de problèmes écologiques) avec l’écosystème terrestre, dans la mesure où l’emprise de plus en plus étendue de la technique sur la nature tend à perturber la capacité naturelle qu’a l’écosystème de s’auto-organiser et de s’autoréguler. Le problème étant que l’intégration des contraintes écologiques dans le cadre de l’industrialisme et de la logique du marché propres au capitalisme a pour conséquence de substituer à l’autonomie du politique (qui normalement laisse place à l’expérience de la liberté politique des individus par l’exercice du jugement de chacun dans la délibération collective) une expertocratie (qui place dans les mains de la sphère de l’Etat et d’une minorité d’experts l’examen et la détermination du contenu de l’intérêt général).

Tel est donc le problème de la démocratie selon Gorz : traduire les nécessités objectives qu’exige la préservation de l’écosystème en conduites normatives qu’exige un rapport respectueux à la nature et à l’environnement dans lesquels nous vivons, sans pour autant sacrifier une dimension ouverte à la délibération politique.

L’écologie, avant de devenir l’étude scientifique de l’écosystème terrestre (écologie scientifique) ou un programme politique de préservation de la nature (écologie politique) a toujours été, selon Gorz, l’expression d’une culture et d’une philosophie du quotidien spontanément dirigée contre l’impérialisme des appareils techniques, économiques et administratifs sur toutes les dimensions de la vie humaine, parce qu’il nie cette forme de vie dans laquelle l’homme se développe et se reconnaît comme une partie intégrante d’un milieu naturel. L’écologie est donc un naturalisme particulier qui renvoie en son sens le plus originel à la défense d’un monde vécu où l’homme et la nature ne sont pas séparés, où la nature n’apparaît pas à l’homme comme une réalité devenue étrangère. Pour Gorz, elle a toujours d’abord signifié la forme de rapport au monde la plus primitive et la plus intuitive au sein d’une nature, une attitude de confiance, d’intelligence et de connivence avec une nature déjà là, mais que nous tendons malheureusement à perdre de vue à mesure que la domination des appareils se fait plus omniprésente, et la transformation de la nature, plus irréversible. Le troisième chapitre, intitulé « L’idéologie sociale de la bagnole », illustre ce phénomène. Il porte sur l’analyse d’un objet qui a envahi notre quotidien et ne cesse d’être omniprésent dans l’environnement de nos sociétés modernes : à savoir l’automobile.

Une défense de la décroissance

Le quatrième chapitre montre qu’à la croissance destructive, il faut substituer la décroissance productive : car seule la décroissance peut être productive en terme écologique, autrement dit productive d’une meilleure qualité de vie, puisqu’elle seule peut être en mesure de limiter le gaspillage, c’est-à-dire « satisfaire le plus possible de besoins avec le moins possible de travail, de capital et de ressources physiques ». En effet depuis le début des années 1960 l’accroissement de la production a été motivé par l’intérêt qu’il y avait à favoriser la consommation pour l’enrichissement du capital. Pour accélérer et accroître cette consommation des usagers, des stratégies marketing et commerciales ont donc été mises en place : elles consistaient à baisser artificiellement la durée de vie des produits pour faire de la consommation une nécessité artificielle dépassant les besoins naturels normaux, nous faisant entrer dans l’ère du gaspillage, gaspillage qui permit et permet encore la rentabilité des capitaux en contraignant les consommateurs à acheter un volume de biens quantitativement plus grand pour une valeur d’usage qualitativement semblable. Si bien que nous nous trouvons actuellement face à ce paradoxe : ce n’est plus la production qui est au service des consommateurs, ce sont les consommateurs qui sont au service de la production. Mais Gorz a bien conscience dans le cinquième chapitre que la mise en œuvre de la décroissance est extrêmement difficile : car au meilleur des cas elle provoquerait une violente dépression économique, et au pire, l’effondrement du système bancaire mondial.

Politique et morale de l’écologie

L’écologie a donc une dimension éthico-politique. Politique d’une part, non pas en tant que théorie positive, mais en tant que théorie réactive à un système économique – le capitalisme – dont la logique a pour conséquence actuelle la dévastation de la Terre, et à terme, la destruction de la planète : l’écologie politique est donc essentiellement une théorie critique qui combat les conséquences du mode de production capitaliste. D’autre part, elle a une dimension éthique, puisqu’elle vise l’émancipation des hommes (face au phénomène de l’aliénation au travail) et la libération de la nature (face au phénomène planétaire de la violation impliquée par la surexploitation de ses ressources) en cherchant les moyens qui leur permettent de s’affranchir de la domination du dispositif technico-mondial (les immenses technologies), conséquence globale de l’extension du mode de production capitaliste dans le temps comme dans l’espace. Pour l’auteur, l’écologie politique, comme issue de secours permettant le salut de l’humanité tout entière face aux impasses du capitalisme, tire son modèle de l’économie de la connaissance caractéristique des sociétés modernes avancées, dont l’existence a été rendu possible par l’avènement de ce que Gorz a appelé, dans la lignée d’Ivan Illich, des « technologies ouvertes », c’est-à-dire des technologies « qui favorisent la communication, la coopération, l’interaction », comme les réseaux et les logiciels libres, cet aspect n’est sans doute pas le plus approfondi de l’ouvrage, et on peut le regretter. Mais, avant d’être une excellente introduction à l’écologie politique, Ecologica, traité anticapitaliste fondé en raison, constitue donc le manifeste d’un humanisme et d’un naturalisme exemplaires.


|1| Voir aussi à ce propos A. Gorz, Lettre à D., Galilée, 2006.

|2| A. Gorz, Écologie et politique, Galilée, 1975 ; A. Gorz, Adieux au prolétariat, Galilée, 1980.