Dans La grande surveillance, Seuil, 2007, Claude-Marie Vadrot décrit la nouvelle obsession sécuritaire qui s’est emparée de nos sociétés contemporaines.

Claude-Marie Vadrot nous propose une enquête dans le monde des usages sécuritaires de l’information, avec une thèse sous-jacente : l’obsession sécuritaire est en train d’accoucher d’une démocratie en liberté surveillée. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication laissent des traces, signalent notre passage et nous surveillent de manière de plus en plus constante et rapprochée. Faciles à réaliser, les fichiers se multiplient, la CNIL est débordée et ne peut assurer que l’usage qui en est fait est bien conforme à la loi. La loi elle-même entérine de plus en plus de dérogations, de situations d’exception, sur le modèle du Patriot Act américain. Les caméras se multiplient dans le RER, le métro, les rues des villes etc. Les élites rêvent d’une sécurité parfaite, entièrement automatisée. Les caméras seraient aptes de déceler un « comportement suspect » tout comme les caméras de Londres sont capables de décoder les plaques d’immatriculation des véhicules et de verbaliser une infraction. La surveillance se fait invisible, les caméras sont de plus en plus discrètes.

Bien étayé, cet ouvrage enquête tambour battant auprès des dernières trouvailles des autorités pour s’assurer de la loyauté de leurs sujets-citoyens. Il ne s’attache pas sur la validité des raisons invoquées pour étendre la surveillance. Il s’attache plutôt à relater les arrangements qui se construisent, jour après jour, dans les pratiques sociales les plus ordinaires. C’est la force et la faiblesse de cet ouvrage. Le lecteur plus avide d’analyse que de faits alignés les uns après les autres restera sur sa faim.

Ainsi pourrait-on interroger ce qui suscite l’acceptation de l’argument principal des installateurs de système de surveillance par les surveillés, à savoir qu’ils n’ont rien à craindre s’ils n’ont rien à se reprocher. C’est vers Hannah Arendt qu’il conviendrait alors de se tourner. Ce qu’un citoyen a à se reprocher ne saurait être décidé par les autorités, mais par les citoyens eux-mêmes. Et pour qu’une telle procédure soit possible, une part de privé, d’ombre, qui correspond à l’activité du sujet en tant que tel, doit être préservée. Les autorités confondent le pouvoir dont ils sont dépositaires avec leur propre sécurité. Ils se posent en incarnation d’une volonté générale qu’ils n’ont pas réellement consultée. Les plus zélés installateurs de caméras, tels Patrick Balkany, sont parfois ceux qui ont bien des choses à se reprocher. Et mettre les caméras entre leurs mains ne poserait aucun problème ? Les erreurs des systèmes automatiques ne sont guère abordées non plus. L’auteur rapporte juste comme une anecdote les déboires qu’il a subis avec les répondeurs automatiques d’un opérateur de téléphonie, incapable de répondre à la question qu’il avait à lui poser. Suite à un chéquier qui lui a été dérobé, Claude-Marie Vadrot se retrouve plongé dans un monde kafkaïen, menacé d’interdiction bancaire… Et finalement ce qui lui est reproché n’a strictement rien à voir avec ce qui s’est passé, voilà un élément pertinent pour la critique des vertus d’infaillibilité que d’aucuns tendent toujours à prêter aux machines, contre les êtres humains.