L’instauration de l’état d’urgence a aggravé le penchant autoritaire du pouvoir en place. Des élections libres sont organisées, les droits constitutionnels sont, dans une large mesure, respectés, mais les centres de décision s’éloignent de plus en plus du contrôle des citoyens. Philippe Marlière revient ici sur cette faillite démocratique et les voies étroites qui permettraient d’en sortir.

La responsabilité de l’exécutif est écrasante : il a, d’une part, militarisé l’espace public et dépolitisé le débat sur les circonstances des attentats (« il ne peut y avoir aucune explication aux actes des djihadistes » ; « aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle ne doit être cherchée au terrorisme » a martelé Manuel Valls en janvier dernier). De l’autre, il a capitulé devant les exigences du Medef et de la Commission européenne en matière économique et sociale.

L’autoritarisme se nourrit de l’épuisement de l’esprit civique : il s’appuie sur un État antisocial ; un état d’affaiblissement des droits et de la protection sociale. Comme l’ont montré les événements de mai 68, ce sont dans les périodes d’expansion des droits sociaux et du niveau de vie que les luttes progressistes prospèrent.

Où cette faillite démocratique peut-elle amener la France ? Il n’y a pas lieu d’être optimiste après que le premier ministre ait affirmé que l’état d’urgence devra être prorogé « le temps nécessaire de détruire Daech ». Deux évolutions sont envisageables[1] : d’une part, on pourrait assister à une véritable dérive autoritaire, semblable à la situation russe, hongroise ou turque. La France, notamment pendant la guerre d’Algérie, a fait l’expérience de situations autoritaires. Nous n’en sommes pas encore là, mais ce scénario n’est pas totalement à écarter, surtout si de nouveaux attentats viennent frapper le pays.

D’autre part, on pourrait envisager un sursaut démocratique national. Celui-ci ne pourrait inverser le cours autoritaire des événements que s’il s’appuie sur un mouvement populaire et antiautoritaire. Selon ce scénario, la vieille démocratie représentative serait renouvelée de fond en comble pour permettre au politique de reprendre le pouvoir face à l’économique. Nous substituerions alors au principe de gouvernement vertical, une approche plus horizontale du politique, reposant sur la parité généralisée, le non-cumul des mandats et la promotion de formes de participation délibératives qui impliqueraient toutes les couches sociales et ethniques de la population.

Convergences entre la gauche, la droite et le Front National

Ce scénario démocratique – au sein littéral du mot – n’est pas utopique. Il est même réaliste, à condition qu’il puisse prendre forme dans le cadre d’une riposte antiautoritaire. Celle-ci est indispensable pour rompre avec la spirale infernale de la violence d’État en réponse au terrorisme, qui détruit des vies innocentes et corrompt nos libertés. C’est en fait l’un des combats prioritaires – pour ne pas dire vitaux – de la gauche aujourd’hui.

Si l’autoritarisme étouffe la démocratie, il tue également la gauche à petit feu. La question sociale passant au second plan pendant l’état d’urgence, la gauche peine à articuler ses idées et devient inaudible. Mais il y a pire : une partie de cette gauche s’est convertie aux idées autoritaires ambiantes. Ce soutien – explicite ou pas, conscient ou pas – a pour point névralgique la gauche institutionnelle aujourd’hui au pouvoir : François Hollande, Manuel Valls, le gouvernement et la plupart des cadres du PS. L’autoritarisme exacerbé du premier ministre dans l’exercice de son pouvoir (dernièrement, avec la gestion musclée des manifestations anti-loi du travail ou des réfugiés à Calais), est un signe patent de faiblesse. Hannah Arendt observait que « [p]uisque l’autorité requiert l’obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l’autorité exclut l’usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échoué »[2].

La gauche dite « radicale » est, en partie, également affectée par cette ambiance autoritaire. Depuis quelque temps, des rapprochements troublants voient le jour entre des sensibilités « républicano-souverainistes » issues de différentes familles de gauche. Si ces diverses tendances se déchirent sur les questions économiques, elles s’accordent à penser que l’immigration et la question des réfugiés est un problème national majeur, que « certaines » cultures sont « incompatibles » avec les « valeurs » de la république (en premier l’islam) ou que les méthodes sécuritaires du maintien de l’ordre sont justifiées. Cette nébuleuse de gauche est silencieuse face aux violences policières qui s’abattent sur les jeunes des minorités ethniques, se désintéresse du combat pour l’égalité entre les sexes (une question tournée en dérision et qualifiée de « bobo-sociétale »), ne mène aucun combat concret contre le racisme ou refuse de reconnaitre l’existence de l’islamophobie.

Les convergences autour de ces thèmes ne sont pas fortuites. Elles se cristallisent au carrefour d’un récit national qui promeut les « valeurs » de la république, notamment la laïcité, son pilier central. Or, tout le monde est « républicain » et « laïque » dans la France de 2016. Même le Front national de Marine Le Pen l’est devenu, ce qui est nouveau de la part d’un parti d’extrême droite. On reproche à Le Pen de détourner la tradition républicaine à des fins électorales. L’explication est un peu courte. Il faudrait surtout reconnaitre que ce sont des personnalités de droite et de gauche qui se sont ralliées à la conception identitaire et exclusive de la république que met en avant le Front national depuis une quinzaine d’années.

C’est à l’appui des principes d’« universalisme » et d’ « indivisibilité » du corps social, au cœur du récit jacobin, que prend pied un discours qui rejette la diversité culturelle et le pluralisme politique. La laïcité n’est plus ici un principe qui garantit la liberté de croyance et d’opinion, et qui permet l’accès égal de tous aux services publics, ce que prescrit la loi de 1905. Elle devient une arme de guerre anticléricale et, par-dessus tout, un prétexte pour stigmatiser les musulmans. Le « Printemps républicain »[3] est symptomatique de cette tendance. Ses initiateurs, qui se réclament de la gauche pour la plupart, se désintéressent de la question sociale. Ils n’ont que faire des discriminations liées au genre ou à l’ethnie. Ce qui les réunit est un discours identitaire qui désigne l’islam[4] – et non les inégalités socio-économiques grandissantes – comme le principal responsable d’une « dérive communautaire »[5]. Ce discours d’exclusion est, pour le coup, totalement compatible avec le républicanisme autoritaire de Manuel Valls[6].

En reprenant une interprétation identitaire et culturaliste de la république – une lecture traditionnellement de droite – certains segments de la gauche légitiment davantage le Front national. En retour, celui-ci est de plus en plus perçu comme un parti « républicain », c’est-à-dire « normal ». Ils contribuent également à renforcer le climat de suspicion à l’égard des minorités religieuses et ethniques. On pourrait ici parler de l’affirmation à gauche d’un « communautarisme républicain », qui nous renvoie à la 3e république : être Français-e, ce serait avant tout porter des « valeurs », adopter un mode de vie, manger, s’habiller et parler « comme un Français ».

Peu de place est laissée ici à l’hétérodoxie culturelle ou à la contestation de la doxa. L’ignoble chasse aux femmes portant le hijab ou la suppression des menus sans porc à la cantine, sont des actes qui participent pleinement de l’affirmation décomplexée d’un racisme ordinaire camouflé dans un récit républicain approximatif. Ce « républicanisme »-là, effectivement, ne perçoit pas (ou refuse de percevoir) les formes multiples de discrimination liées au sexe, à l’âge ou à la l’ethnie. Ce n’est donc pas un hasard si, en France, la lutte contre le sexisme et le racisme est à la traine par rapport aux autres pays européens[7].

La gauche et l’état d’urgence

Immédiatement après la tuerie du 13 novembre, dans la confusion, l’effroi et la psychose générale, François Hollande a mis en œuvre l’état d’urgence. Cette décision a été prise dans une atmosphère d’unité nationale que l’on n’avait plus connue en France depuis longtemps. Que pouvait faire la gauche critique dans de telles circonstances ? Elle devait faire preuve d’empathie à l’égard des morts, de leur famille et des Français sous le choc. Elle devait également défendre avec vigueur les libertés publiques mises à mal par le gouvernement (interdiction de manifester, arrestations arbitraires de « suspects » et violences policières contre les manifestants en marge du sommet de la COP21).

Ce ne fut malheureusement pas ce que fit la gauche dans les jours qui suivirent la tuerie, à de rares exceptions près. La gauche radicale qui se veut la porte-parole du peuple est pourtant incapable, dans les moments de crise nationale, de sentir le pouls de ce peuple. Elle fit donc ce qu’elle a toujours fait en pareille situation : publier de longs communiqués qui dénonçaient « l’impérialisme français », désigné premier responsable des tueries de Paris. On trouvait certes dans ces textes une condamnation sans appel des tueries, mais ces quelques phrases étaient noyées dans le flot déprimant de condamnations renvoyant dos-à-dos la « barbarie impérialiste » (française) et la « barbarie islamiste ».[8] Que les aventures militaires françaises aient une nature impérialiste et que les bombardements de notre armée provoquent des dizaines de morts civiles est indiscutable. Mais pourquoi renvoyer dos-à-dos « deux impérialismes » plutôt que de rendre un hommage appuyé aux morts, dans les heures qui suivirent le désastre ? Pourquoi n’avoir pas attendu que l’émotion retombe avant de se livrer à une telle analyse ?

Comment peut-on affirmer que les attentats perpétrés par Daech à Paris sont « détestables » mais compréhensibles car ils participent d’une logique de guerre ?[9]. Toute attaque armée contre des civils doit être fermement condamnée quelque soient les origines et motivations de ces actes. Aucun des crimes de l’armée française en Syrie ou ailleurs ne justifie la mort d’individus à Paris.

Une pétition intitulée « À quoi sert leur guerre ? » a eu le double mérite de condamner le plus inconditionnellement possible le terrorisme de Daech et de poser un lien entre l’état d’urgence, le climat d’union nationale et les attaques contre les libertés publiques[10]. Ce mouvement, au demeurant trop faible, a organisé des manifestations publiques qui mettaient l’accent sur les atteintes aux libertés dans les jours qui ont suivi la tuerie. Voici une démarche concrète, dans l’esprit des grands mouvements anti-guerres tel que le Campaign for Nuclear Disarmament (CND) et le Stop the War Coalition en Grande-Bretagne, ou le mouvement anti-guerre du Vietnam aux États-Unis.

La gauche radicale française, en partie imprégnée du récit jacobin autoritaire, n’a jamais considéré que le combat pour les libertés publiques/individuelles était une de ses priorités. Celles-ci sont souvent décrites comme des préoccupations de bourgeois libéraux ou de « bobos ». C’est une erreur fondamentale, car dans une société gangrénée par l’autoritarisme, comme c’est le cas en France à présent, aucune lutte pour l’égalité sociale et économique ne peut être victorieuse. Dans la période post-13 novembre, un sursaut anti-impérialiste ne sera possible que si la gauche rompt avec ce penchant jacobin, et décide de prendre au sérieux les libertés publiques.

Une gauche antiautoritaire

La gauche doit développer un récit national alternatif et progressiste. Décliner abstraitement les « valeurs » du républicanisme ne règlera rien, tant cette notion est aujourd’hui phagocytée par la droite du PS, la droite et l’extrême droite.

Un discours de gauche alternatif doit corréler trois impératifs. D’une part, il doit employer une rhétorique de classe, renvoyant aux objectifs traditionnels de la gauche : l’égalité et la solidarité. Il est surprenant d’entendre affirmer, au sein de la gauche radicale, que le clivage gauche/droite est obsolète, au motif que le gouvernement socialiste mène une politique de droite. Toutes choses égales par ailleurs, c’est un peu comme si on considérait que l’idée communiste est intrinsèquement criminelle étant donné les crimes du stalinisme. Singer Podemos et reprendre à froid ses mots d’ordre n’est guère utile car le contexte espagnol est différent de la situation française. En Espagne, l’opposition peuple vs. oligarchie s’est construite à partir des Indignados, un large mouvement citoyen. En France, un tel mouvement n’existe pas pour le moment. Par conséquent, cette taxinomie nous ramène, non vers Podemos que la plupart des électeurs français connaissent à peine, mais vers Marine Le Pen. Cette dernière rejette également le clivage gauche-droite et utilise l’opposition peuple vs. oligarchie. En outre, une telle rhétorique éloigne la gauche de la lutte des classes : la notion de peuple n’est pas une notion politique, mais renvoie à une réalité démographique ou sociologique[11].

Une gauche antiautoritaire doit traiter avec détermination la question du racisme, en développant des mouvements antiracistes de masse. Elle doit comprendre que le racisme est un problème central dans la société française aujourd’hui. Tous les racismes, ainsi que l’antisémitisme, sont pernicieux mais il est important de reconnaitre que l’islamophobie est devenue le problème majeur. La gauche doit placer la lutte antiraciste au cœur de son combat pour rassembler les catégories populaires et les jeunes issus de l’immigration. La gauche ne pourra redevenir une force populaire que si elle mène une politique antiraciste concrète et cohérente.

Prendre les libertés individuelles au sérieux

La gauche radicale en France pourrait s’inspirer de l’action de Martin Luther King et du mouvement des droits civiques aux États-Unis, mais aussi de la Commune de Paris qui tenta de bâtir une société de citoyens égaux et libres. Elle pourrait aussi se souvenir qu’il y avait deux grands courants dans la Révolution française : le premier, jacobin et autoritaire, d’humeur bourgeoise et orienté de haut en bas ; le second, libertaire, d’esprit essentiellement prolétarien, orienté de bas en haut, et qui privilégiait la défense de la liberté. En somme, une gauche radicale plus libertaire et moins jacobine serait mieux armée pour combattre le tournant autoritaire que connait le pays.

Philippe Marlière
Professeur de sciences politiques à University College London

[1] Je reprends l’analyse d’Yves Sintomer : « La France peut évoluer vers un régime autoritaire », L’Obs, 13 février 2016, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20160213.OBS4610/yves-sintomer-la-france-peut-evoluer-vers-un-regime-autoritaire.html

[2] Hannah Arendt, La Crise de la culture, Paris, Gallimard (Folio Essais), 1989, p. 123.

[3] « Manifeste pour un Printemps républicain », Printemps républicain, 10 mars 2016, https://printempsrepublicain.fr/manifeste-pour-un-printemps-re%CC%81publicain-279df1bfe3a1#.vxn8nh2hz

[4] Guillaume Gendron, « Au lancement du Printemps républicain : n’ayez pas peur du mot islamophobe » , Libération, 21 mars 2016, http://www.liberation.fr/france/2016/03/21/au-lancement-du-printemps-republicain-n-ayez-pas-peur-du-mot-islamophobe_1440912

[5] Jérôme Martin, « Le Printemps républicain en 5 tweets », Contre-attaque(s). Pour en finir avec l’islamophobie, 30 mars 2016, http://contre-attaques.org/magazine/article/le-printemps

[6] Philippe Marlière, « Néo-républicanisme vs. extreme droite : un clivage mortel pour la gauche », Mediapart, 18 décembre 2015, https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/181215/neo-republicanisme-vs-extreme-droite-un-clivage-mortel-pour-la-gauche

[7] Philippe Marlière, « L’universalisme républicain face au racisme décomplexé », Mediapart, 13 avril 2015, https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/130415/l-universalisme-republicain-face-au-racisme-decomplexe

[8] « Leur guerre, nos morts », NPA, 14 novembre 2015, https://www.npa2009.org/communique/leurs-guerres-nos-morts-la-barbarie-imperialiste-engendre-celle-du-terrorisme

[9] Julien Salingue, « Vos guerres, nos morts », 14 novembre 2015, http://resisteralairdutemps.blogspot.co.uk/2015/11/vos-guerres-nos-morts.html

[10]  « À qui sert leur guerre? », Collectif Ni guerres, ni état de guerre, novembre 2016, https://www.change.org/p/a-toutes-et-tous-a-qui-sert-leur-guerre

[11] Philippe Marlière, « Le peuple, oui, mais quel peuple ? », Mediapart, 4 février 2015, https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/040215/le-peuple-oui-mais-quel-peuple