Note de lecture. Peter May, L’homme de Lewis, éditions du Rouergue, 2011. L’univers de l’île de Lewis à nouveau passé au scalpel de l’écriture dans ce nouveau roman.

L’Ile des chasseurs d’oiseaux |1| nous avait familiarisés avec les figures de la nouvelle série de Peter May, exhumant histoires et drames familiaux situés dans la tourmente de l’île écossaise de Lewis. Ce second opus fait ressurgir Fin Macleod, flic en rupture, mais aussi Marsaili, son amour de jeunesse, Tormod Macdonald, le père de la jeune femme, atteint de sénilité, Fionnlagh, le fils tardivement découvert issu de cette liaison.

Après le tragique accident qui a coûté la vie de son fils et défait son mariage, Fin Macleod, qui a démissionné de la police, décide de quitter Glasgow pour revenir à Lewis retaper la ferme de ses parents et tenter de redonner un sens à sa vie. Juste avant son arrivée, on découvre le cadavre d’un jeune homme, miraculeusement préservé par la tourbe depuis une cinquantaine d’années, que les analyses d’ADN vont relier à Tormod, le père de Marsaili, et en faire le suspect n°1. Malgré la maladie d’Alzheimer qui ronge le cerveau de Tormod, ne laissant de sa mémoire que la fulgurance de souvenirs déchirés et des bribes, Fin Macleod va tenter de découvrir la vérité avant l’arrivée de l’inspecteur principal.

Dans un récit haletant menant l’enquête de Fin sur les traces du passé de Tormod et l’évocation, par le vieil homme lui-même, au fil de sa mémoire incertaine, de son histoire personnelle, le passé révèle un pan peu glorieux de l’histoire écossaise, celle des Homers, ces enfants orphelins ou abandonnés que l’église catholique expédiait dans les îles Hébrides où ils constituaient, le plus souvent, de la main d’œuvre gratuite pour les fermiers.

Débarqués du ferry, ils attendaient leurs familles inconnues une pancarte autour du cou, sur une terre étrangère dont ils ignoraient tout et où on leur ôtait toute trace du passé et toute identité, à commencer par leur nom d’origine. « Passagers anonymes, ils avaient débarqué du ferry à Lochboisdale, avec des pancartes autour du cou, leur passé effacé. Et à présent, avec Peter mort et son frère John enfermé dans les brumes de la démence, qui restait-il pour se souvenir ? Qui pouvait témoigner de leur véritable identité ? Ces garçons étaient perdus pour toujours… » |2|.

C’est ce passé pétri de douleur et d’humiliations mais aussi de dignité et d’amour, amour brisé, perdu, retrouvé, d’un homme pour une femme, d’une fille pour son père, inexorable amour fraternel, que le récit ravive.

Sombre hommage aux destinées tragiques façonnées par la pauvreté, l’asservissement, l’exil ou la maladie mais également aux sentiments indestructibles et aux valeurs humaines les plus élevées, L’homme de Lewis renoue, avec plus de force encore que dans L’Ile des chasseurs d’oiseaux, avec l’essence de la tragédie tout en lui donnant des accents cruellement contemporains.

Car ce roman de l’exil et du déracinement, cette élégie à la gloire des « sans » : sans familles, sans logis, sans terre, sans nom, sans identité, résonne comme les accents des drames modernes de l’oppression des plus faibles et de leur perpétuel exode, passagers anonymes ou clandestins, avec leur lot de vies brisées, d’injustices sociales, de frustrations et d’oubli.
Roman contre l’oubli, donc, mais aussi plaidoyer pour l’entraide et la communauté, qu’elle soit familiale, amicale ou sociale.

Comme toujours chez Peter May, la critique sociale regarde la métaphysique pour mieux s’en émanciper tandis que la métaphysique regarde la critique sociale pour mieux la relativiser. Cette impitoyable quête de l’essence de l’homme résiste à toute prétention anthropologique totalitaire et à toute naturalisation abusive tout en rendant au social et au politique la part qui lui revient, au croisement entre destin individuel et collectif. Sans jamais effacer la question de la responsabilité individuelle ni celle de la culpabilité. Les fréquentes références à la Bible et au Nouveau Testament, outre la guerre immémoriale entre catholiques et protestants qu’ils évoquent, en dessinent la genèse et le terreau. Comme si leurs fantômes étaient condamnés à revenir nous hanter depuis la nuit des temps dans une étrange pantomime d’alternance de cimetières et d’images d’Epinal.

Loin de tout mysticisme, le leitmotiv biblique vient au contraire éclairer les passions tout en rythmant la trame d’une histoire que la modernité, si encline à renier le pathos, mais aussi, avec lui, l’universalité, a rendue en partie indéchiffrable.

Là où L’Ile des chasseurs d’oiseaux retraçait un âpre combat d’hommes entre eux, s’affrontant en autant de destins singuliers d’où la virilité n’était pas absente, laissant les femmes à la périphérie, L’homme de Lewis leur redonne une place de choix. De même que l’esprit de conquête et la lutte à mort pour la victoire du premier roman ont cédé la place, dans le second, à la lutte pour la survie et pour la reconnaissance des laissés pour compte. Et c’est peut-être cette touche de féminité toute nouvelle, nous plongeant au cœur des émotions les plus profondes sans complaisance ni pathos excessif, celle qui réconcilie le monde des larmes de Dickens ou le lyrisme d’Elia Kazan du América, America avec le noir symbolisme des paysages déchiquetés (qui n’est pas sans évoquer l’esthétique expressionniste des tous premiers films de Terrence Malick) qui constitue la grande nouveauté de L’homme de Lewis, non seulement dans cette saga mais dans toute l’œuvre de Peter May. Comme si l’enjeu majeur était brusquement devenu, au-delà du plaidoyer social et du réquisitoire humaniste, le risque d’aimer. Non plus à l’instar des précédents livres comme rédemption mais comme sens de la vie. L’inestimable valeur de l’amour, quoi qu’il en coûte, contre la peur et l’oubli, comme signe ici et maintenant que nous sommes vivants.


|1| éditions du Rouergue, 2010. Voir la recension sur le site de Mouvements

|2| L’homme de Lewis, p. 250