Un an après sa sortie, et au moment où Villiers-le-Bel s’est fait l’écho de Clichy-Sous-Bois, retour sur le livre de T. Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Analyse par Isabelle Rochet.

Un diagnostic édifiant

On a évoqué le caractère presque prémonitoire du roman de Jonquet (la page de couverture y fait d’ailleurs référence) : commencé avant les émeutes de banlieues et le meurtre d’Ilan Halimi, le récit de Jonquet aurait témoigné d’une extrême lucidité sur la violence sociale.

Construit à partir de faits divers, qui apparaissent comme les symptômes d’une société (1), le récit de Jonquet se propose en effet comme déchiffrement de la réalité sociale de banlieue. Le caractère paroxystique de violence annoncé par le titre inquiétant ouvre et achève le récit : le livre s’inaugure par le monologue intérieur et proprement délirant du fils dément Adrien Rochas et s’achève sur le martyr d’un enfant torturé par ses deux ravisseurs. Ainsi, la banlieue n’apparaît pas seulement comme la toile de fond de l’intrigue propre au roman policier -intrigue que l’on pourrait résumer comme les destins croisés du jeune Lakdar qui va se transformer en tortionnaire , et dont le récit va mettre en scène le processus d’endoctrinement, de manipulation, de déshumanisation, et de celui de la Jeune Anna Doblinski qui va retrouver son premier poste dans la cité scolaire de Certigny- car ce n’est pas seulement la chronique d’un tableau pessimiste que nous livre Jonquet de la banlieue, même si les traits de celle-ci sont essentiellement négatifs. La singularité du roman de Jonquet tient à ce qu’il entend dégager sous cette chronique du désastre une logique d’ensemble, de produire une analyse de fond de ce qui paraît le visage de la barbarie moderne. C’est donc de cette fracture profonde dont veut porter témoignage Jonquet, fracture entre la jeunesse de la banlieue, identifiée à cette partie de la cité, qui en apparaît comme un membre mutilé et le restant du corps social. Cette fracture du « ils » et du « nous » que le titre, emprunté à Hugo (2), annonce.

Un tableau clinique

Le tableau clinique de la barbarie qui affecte la jeunesse, baignant dans le plus grand cynisme, le nihilisme, et dont les émeutes sont les symptômes, ne traite pas seulement des comportements violents, extrêmes. Il met en scène la désagrégation du lien social, qui fait qu’il n’est plus grand chose de commun entre ceux qui peuplent les cités, les émeutiers et les autres. La jeunesse des banlieues, prise dans la logique mortifère de la haine antisémite, d’une explosion de rage destructrice, d’actes de vandalisme, est prise dans une logique de déshumanisation.

Ce diagnostic a valeur polémique : il s’agit de prendre la mesure de l’échec de la gauche qui s’est trompé d’ennemi, qui a victimisé les bourreaux. C’est ce qui s’exprime clairement par le biais de Simon Doblinski, militant de gauche, accablé par l’absence de réaction après les attentats du 11 septembre : « Le monde était devenu opaque », par les slogans antisémites dans les manifestations contre l’intervention américaine en Irak et qui se livre à son autocritique. Il y a une cécité de la gauche à ne pas porter le bon diagnostic, à mésestimer le danger que représente la montée d’une islamisation radicale des banlieues, épiphénomène de l’avènement d’un ordre de terreur mondiale. Dans sa chronique des flambées de violence, Jonquet met d’ailleurs en rapport les attentats kamikazes du djihad Islamique à Hadoué (3), la mort de Bouna Traoré et Zyed Benna dans le transformateur, l’appel du Président Iranien à rayer Israël de la carte, les attentats à New Delhi (4).

Quelle est l’erreur de la gauche ? C’est d’avoir voulu donner une signification sociale à ce qui relève du non sens. C’est d’avoir nommé révolte ce qui n’est que l’expression d’une haine radicale.

Ce n’est pas par hasard que Jonquet anticipe, par le biais du même Simon, l ‘objection sous une forme ironique :

« Fais bien attention, si tu tiens ce genre de propos au mauvais moment, devant un mauvais public, on va te soupçonner d’être une affreuse réactionnaire, voire te taxer de racisme, la prévint Simon avec une pointe de malice »(5).

Le politiquement « correct », ce que l’on a taxé d’ « angélisme de gauche »sont clairement désignés comme ce qui vient faire écran à une lecture sans concession, radicale de la réalité.

Cette erreur de diagnostic est du même ordre que celle commise par le psychiatre d’Adrien Rochas, c’est-à-dire criminelle. Celui-ci, sous estimant l’état délirant et dangereux d’Adrien en dépit des appels au secours de la mère, le laissant sans soin, conduira Adrien Rochas au meurtre de sa voisine. Elle fait écho à l’erreur de diagnostic du jeune urgentiste qui provoque la paralysie de la main du jeune Lakdar, sa mutilation. Au delà du thème de la pathologie sociale affectant la relation parents/enfants, de la mise en scène d’un « fossé de haine générationnelle et éthique » (6) le registre médical prend tout son sens lorsqu’il s’agit de diagnostiquer le mal de la barbarie dont souffre « cette part de la cité ». N’est-ce pas qu’elle-même toute entière est semblable à ce membre mutilé que traîne le protagoniste, comme une sorte d’appendice monstrueux et malade de la république ?

Ce n’est évidemment pas sans ironie que Jonquet met à jour la paternité du terme de racaille, comme si Marx figurait ici le père clandestin, caché par ceux là même qui s’en réclament : dans La sociale démocratie allemande, Marx défend les ouvriers qui veulent se débarrasser de « la racaille » « vénale, importune », « cette lie d’individus déchue de toute les classes ». Ce rebut de la société, ce « lumpen prolétariat » complice de la violence organisée et non du côté de la résistance. Il faut exhumer Marx, (comme le fait le substitut Verdier, figure de l’impuissance de l’Etat à intervenir dans ce monde qui échappe à tout contrôle) face à « une escroquerie intellectuelle totale » (7). L’escroquerie consiste à donner un sens de résistance ou d’émancipation aux exactions de la racaille.

Car non seulement la nature des émeutes est profondément réactionnaire, mais plus encore, elle constitue un danger vital parce qu’elle tend à détruire le lien communautaire, affectant toutes les relations humaines sous tous ses aspects, déliant les liens sociaux : il s’agit de détruire l’autre pour ce qu’il est. La violence brute n’est pas seulement celle qui veut atteindre l’autre, elle est celle qui veut rayer son être. La radicalité de l’analyse de Jonquet se veut ainsi prendre le contre pied d’une analyse des émeutes en terme de résistance ou de lutte sociale, d’expression, même sous une forme immature, et inorganisée, de lutte politique.

Une fausse radicalité

Il nous faut pourtant interroger cette radicalité : plutôt que ce déchiffrement du réel, sa mise à distance critique, le roman de Jonquet ne procède t-il pas à l’opération inverse : l’illustration par son récit, non seulement des images les plus médiatiques diffusées pendant et après les émeutes, mais encore conforter un certain nombre de discours ambiants dont François Gèze dans son article Les « intégristes de la République » et les émeutes de novembre a indiqué les grandes caractéristiques (8).

L’illustration des images les plus médiatiques de la banlieue tient d’abord à un ensemble de représentations essentiellement négatives, presque condensées dans la parole d’Anne décrivant l’école : « C’était laid, infiniment triste ».

Rappelons en les traits principaux : espace conflictuel d
e violence, de jeux de forces, de guerres entre les mafias, les gangs, le trafic de prostitution, la banlieue apparaît comme un espace non choisi, mais essentiellement subi par ses habitants, dont les tentatives pour y résister sont destinées d’avance à échouer. C’est un monde qu’il faut quitter pour survivre. L’intériorisation de cette violence paraît inévitable parce qu’elle broie d’avance ceux qui tenterait d’y échapper ou de s’y opposer. Ainsi, les relations humaines sont elles amenées à se réduire à celle de bourreaux ou de victimes, de dominants, de dominés, jusque dans l’institution scolaire qui n’échappe pas à cette logique binaire : jetés dans une arène peuplée de bêtes fauves (9) où ils jouent leur survie, les professeurs n’ont d’autre choix que d’accomplir un sacerdoce, victimes pitoyables, intériorisant la honte, ou le cynisme. Ce qui les amène pour beaucoup à la lâcheté. Ainsi, la jeune Anne Doblinsky, subissant la terreur d’élèves qui ne sont que des bêtes brutes, n’a rien à transmettre, et glisse peu à peu de la naïveté au sadisme.

« Anna commençait vraiment à apprendre le dur métier d’enseignant. La craie en tant qu’arme de destruction massive des tympans adolescents ! A méditer ! (…) Ça fait mal, hein, Steeve, quand ma craie elle te nique les oreilles »(10).

Êtres soumis à des processus dont ils sont les objets sans jamais pouvoir les réfléchir ou encore les infléchir, pris dans des relations brutales, la jeunesse des banlieues, a des comportements prévisibles tant Jonquet entend établir des relations de miroir entre la violence sociale et la violence intérieure. Ainsi, Lakdar, dont Jonquet retrace le procès d’aliénation, de déshumanisation, par la mise en scène d’une subjectivité désespérée, ne parvient pas à résister à l’endoctrinement qu’il subit par le biais de la pression des intégristes salafistes, des images d’Al Qaida appelant à la haine, à l’antisémitisme et qui se transformera en véritable tortionnaire. Il est impuissant à résister au pouvoir des images. Ainsi Anna dont le destin ne fera que répéter celui de la jeune professeure qui l’a précédée et qui subira la haine antisémite. Outre le fait que les figures des immigrés paraissent aliénées, et relèvent de stéréotypes : du « père éboueur aux cinq épouses » (11), au père rentrant de son travail de nettoyage épuisé et incapable d’exercer une quelconque autorité sur son fils qui le méprise. Ce sont encore les élèves qui figurent uniformes dans leur stupidité. L’uniformisation les prive de leur individualité : c’est pourquoi ils apparaissent toujours en tant que membres de communautés, religieuses ou ethniques, qu’ils revendiquent, mais dont ils ne sont au fond que les agents passifs :

« Anna prit une profonde inspiration avant de se livrer à l’exercice de l’appel. L’occasion de dévisager ses ouailles, les unes après les autres. Plutôt bronzées les ouailles. Une moitié d’Africains, une autre de Maghrébins, au premier coup d’oeil. Des Moussa, des Mamadou, des Mohamed, évidemment, des Rachid, des Saïd, et des Hamid, des Faridas, des Sékou, un Jason, une Samantha. »

Leur antisémitisme virulent n’est qu’un discours dont ils sont les agents obligés. L’aliénation ne prend pas seulement le sens d’une servitude, elle s’apparente ici à celle d’une stricte détermination de l’individu par rapport au groupe auquel il appartient, et avec lequel il s’identifie nécessairement, sans aucune distance. Il n’y a pas de marge de manoeuvre. Les valeurs cyniques, l’adulation des idoles, la fascination pour la presse people sont les traits saillants de cette misère culturelle de cette « culture des banlieues » auquel nul n’échappe, et qui mime le miroir déjà déformant des médias, Lakdar étant l’exception qui confirme la règle. La fascination pour la télé réalité, la Star’Ac, l’apologie des valeurs du néolibéralisme en constitue la teneur misérable.

Leur langue, ordurière, identique chez les garçons et les filles en fait des sortes d’automates, proférant toujours les mêmes injures à caractère sexuel, réduisant les échanges parlés à des rapports de force. La parole dans sa singularité disparaît au profit de monologues identiques vides de sens par leur monotonie :

« Et toi, tapé de ta sale race, le tien, de cul, va t’le laver au Canard WC ! ta teuche de pute elle pue la merde ! Va te faire niquer ! Ya Moussa qui t’attend »

Outre son caractère caricatural, la peinture de la banlieue de Jonquet a pour caractéristique d’illustrer un certain type de discours. L’idée force développée étant l’analyse des émeutes comme fait d’une poussée islamiste, d’une islamisation des banlieues, liées à une menace terroriste. Le thème de la banlieue comme territoire perdu de la république traverse ainsi tout le roman.

Un réel tronqué et figé

De ce procès de déshumanisation qui conduit à la barbarie dont il s’agissait de produire la compréhension, Jonquet ne nous livre qu’une sorte de parodie du réel fabriqué médiatiquement, parce qu’à aucun moment il ne se livre à un travail de déconstruction de ces représentations habituelles, de ces images dominantes, envahissantes, et complaisantes. Le réel de Jonquet est un réel tronqué : non pas subversion des images, mais prolifération des « éléments obligés » (12) qui concourent à l’occultation des tensions, des lignes de ruptures, traversant la réalité sociale, qui rendent celle-ci complexe, et non pas prise dans un système d’opposition rigides et fixes.

Cette simplification du réel tient encore à l’absence d’histoire, comme si tout se déroulait dans un monde figé. Pas plus qu’il n’apparait de passé –le rapport à la colonisation n’est évoqué que brièvement avec le père de Lakdar qui a fui l’Algérie intégriste–, il ne semble pouvoir se dessiner d’avenir. Dans ce monde déterministe, tout est d’une certaine manière déjà écrit, et l’histoire s’est achevée. En ce sens, il y a un véritable danger à l’oeuvre ici. Danger de relayer l’idéologie, dans l’identification entre la montée de la barbarie et la jeunesse des banlieues, dans le fait de criminaliser et de médicaliser une « part de la cité », de l’exclure de la communauté politique. Faut-il rappeler qu’il existe des jeunes de banlieues instruits, cultivés ? Ou encore que des réseaux de solidarités y existent ? Ou tout simplement, que certains sont athées ? Et même, pourquoi pas, que certains s’y sentent bien ? Mais surtout, que la cité ne constitue pas un monde à part, ce qui supposerait que l’on puisse ramener la totalité de ses éléments à une unité, distincte du reste de la république ?

L’opération à laquelle se livre Jonquet est d’identifier « la racaille » qu’évoque Marx –dont la détermination est essentiellement négative puisqu’ elle se définit par l’exclusion, la privation– et la jeunesse de banlieue dont la détermination est d’abord celle d’habiter un lieu. On passe d’une absence de signification sociale à une signification spatiale. Comme si la première entraînait mécaniquement la seconde. Si l’on ne peut taxer Jonquet de « racisme » au sens strict, force est d’admettre sa complaisance à l’égard de discours dangereux car fabriquant la haine sociale, la coupure entre « eux » et « nous », propre à favoriser l’idée d’un remède radical. Comme le disait Hegel, saluant Machiavel : « On ne soigne pas la gangrène avec de l’eau de lavande ». L’actualité récente a révélé le sauveur. Si le roman policier est une forme de la littérature, c’est parce qu’il dévoile des aspects qu’une société tend à occulter, et nous donne à penser dans son exploration du réel. Tel n’est pas le cas de ce ro
man, dont le caractère prétendument radical et provoquant s’avère finalement si attendu et édifiant.

Notes

(1) Les références à des faits réels sont multiples. L’auteur prend d’ailleurs le soin de donner les références précises à la fin du texte en ce qui concerne le fameux projet pédagogique qui consiste à faire repeindre des portes pour imiter le geste d’enfants palestiniens et la série télévisée AlShatat, diffusée en France, qui contient des scènes de torture sous les ordres d’un « tribunal talmudique ». Outre la chronique très précise des émeutes, les dates, les lieux (Clichy, Livry Gargan, etc…), la mort des enfants de la cité des 4000 à la Courneuve, celle de Bouna et Zyed dans le transformateur EDF, Jonquet mentionne aussi des discours dont celui de Sarkozy faisant référence à la racaille et au fameux« Karcher ».

(2) Il s’agit du poème de Hugo de 1871, demande d’amnistie des condamnés de la commune. « Vous ne les avez pas guidés, pris par la main, Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ; Vous les avez laissés en proie au labyrinthe. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ; »

(3) Page 214.

(4) Page 215.

(5) Page 206.

(6) Page 235.

(7) Le terme a été prononcé par Alain Finkielkraut lors de l’émission « Réplique » intitulée « La France et ses nouveaux enfants », diffusée sur France Culture le 6 Janvier 2007, consacrée au roman de T. Jonquet avec la participation de Joël Roman.

(8) Revue Mouvements, « Emeutes et après ? », Numéro 44, Mars-avril 2006.

(9) « Elle n’avait que sa détermination à offrir en pâture à la meute que s’apprêtait à conduire Moussa » (p. 57).

(10) Pages 251, 252.

(11) Page 64.

(12) Ce terme est emprunté à Erik Neveu dans son article « La banlieue dans le néo-polar : espaces fictionnels ou espaces sociaux », in Revue Mouvements, numéro 15/16 Mai-Juin-Juillet-Aout 2001.