La mobilisation contre l’AMI est l’une des victoires du mouvement altermondialiste. Alors que l’UE négocie des accords similaires avec les pays ACP, peut-on envisager un nouveau succès ?

Le sommet UE-ACP se tient ce week-end à Lisbonne dans une relative indifférence – tout juste la présence de Robert Mugabe a-t-elle fait l’objet de quelques commentaires. Quels en sont les enjeux, aux yeux des acteurs de la société civile, qui appellent à un contre-sommet ?

L’Union Européenne cherche à finaliser les Accords de Partenariat Économique, dont le contenu a déjà été refusé plusieurs fois, tant par la société civile que par les gouvernements des pays du Sud concernés. Mais l’UE n’a pas renoncé, ne renoncera sans doute jamais à obtenir ce qu’elle veut, avec les pays ACP en particulier. Elle cherche à obtenir tout ce qu’elle n’a pu obtenir depuis dix ans. Elle commence par les pays les plus faibles, et utilise des mécanismes qui s’apparentent à des menaces, comme un chantage explicite à l’aide au développement. Nous allons donc faire une dernière tentative pour mettre ces négociations en lumière, que le grand public ignore très largement. Cependant, nous savons qu’il est difficile de mobiliser autour de l’OMC, et bien plus encore autour d’un accord aussi complexe que celui-ci.
L’enjeu est donc, au moins, de faire honte à l’Europe, de publiciser un peu plus ce projet, ainsi que, pourquoi pas, de donner un peu de courage aux négociateurs du Sud.

Est-ce à dire que les acteurs de la société civile et les États du Sud, ou leurs négociateurs, se considèrent mutuellement comme des alliés ?

Non. D’ailleurs, les ONG du Sud se plaignent amèrement de leur représentation dans les négociations. Par ailleurs, l’Afrique de l’Est a déjà cédé, a déjà signé – en vertu de la stratégie retenue par l’Union Européenne, à savoir de diviser les pays ACP en sous-groupes, pour pouvoir mieux dicter sa loi.
Peut-être que cette mobilisation pourra donner un peu de soutien aux parties restant en jeu. Mais les négociateurs viennent en général des élites des gouvernements, et sont généralement très largement acquis à ce type d’accord.

Ils ne sont pas sensibles aux revendications des acteurs de la société civile ?

Le problème, c’est que le chantage marche. Peter Mendelson, le commisssaire européen chargé du commerce a clairement dit que l’UE réduirait ses importations en provenance des pays ACP d’environ 1 milliard d’euros, tout en coupant l’aide versée… Les États membres ne sont pas en reste, et profèrent des menaces similaires.

Les négociations portent notamment sur un accès sans aucune restriction (y compris en termes de droit du travail ou de protection de l’environnement) à l’ensemble des marchés, y compris les marchés publics des pays du Sud, alors même que dans le cadre de l’OMC, les négociations n’allaient pas aussi loin.
Les accords de Lomé et de Cotonou, que les APE doivent remplacer, étaient en comparaison perçus comme plutôt progressistes, porteurs d’une promesse. Lomé apparaissait comme une vraie possibilité pour le développement, ce que Cotonou a prolongé. Or le projet actuel consiste à annuler ces accords et ne propose rien d’autre qu’une conquête pure et simple des pays du Sud par les firmes transnationales européennes.

Quelle stratégie adopter ?

L’enjeu est évidemment d’essayer d’empêcher que ces accords soient signés – ce qui me paraît peu probable. L’UE y est trop attachée, s’est trop investie dans les négociations et a trop à y gagner pour qu’elle renonce. Alors je pourrais dire, bien sûr, que nous allons mettre en échec les APE – ce serait l’idéal. Mais en restant réaliste, je pense que nous devons nous contenter de rendre publiques ces négociations. Nous pouvons aussi montrer que ces accords sont honteux et léonins. Ils ne profiteront qu’à l’élite des pays les plus pauvres, au détriment de la majeure partie de leur population, pour laquelle les APE ne sont rien d’autre qu’un désastre : il n’est ni plus ni moins question que d’obtenir ce qui n’a pu l’être par l’OMC ou grâce à l’AMI.

Vous évoquez l’AMI, l’OMC, autour desquels d’importantes mobilisations ont pu se construire. N’est-ce pas possible dans le cas des APE ? L’AMI était un accord négocié dans le secret – la stratégie Dracula avait alors été beaucoup commentée, qui consistait à mettre sur la place publique ce que les gouvernements négociaient en coulisse, pour les forcer à rendre des comptes.

L’AMI avait été négocié par les pays de l’OCDE, pour être appliqué plus tard dans les pays pauvres. Le processus est donc différent.
Il est par contre certain que l’application de l’AMI aurait été similaire à ce que laissent entrevoir les APE. Il n’y a pas de véritable changement, si ce n’est que les APE ne prévoient pas qu’une entreprise puisse porter plainte contre un gouvernement dont l’action réduirait ses profits.
Quant à la mobilisation, je ne vois rien d’équivalent à celle qui avait permis de mettre l’AMI en échec. Le contexte est différent : les Français, frappés de toute part par leur gouvernement n’ont sans doute pas le temps de penser aux pays ACP, et je doute que ce soit différent dans les autres pays européens. Je ne suis pas certaine que la mobilisation prendra en dehors des militants des organisations qui s’en occupent du matin au soir.

Il me faut reconnaître qu’il est toujours difficile de mobiliser autour d’un enjeu complexe – c’est d’ailleurs un élément de stratégie des partisans de tels accords : la complexité de tels accords est un frein à toute mobilisation. Il nous a fallu des mois, voire des années d’une intense mobilisation pour parvenir à ce que plus de 800 collectivités locales se déclarent hors AGCS, par exemple – alors même que ça concernait directement les citoyens du Nord. Ici, nous parlons de « nos » entreprises qui vont envahir les pays les plus pauvres. Peut-on mobiliser autour de cela ? Je le souhaite… Mais il y a tant d’autres préoccupations… Si on prend le cas de la France : les régimes spéciaux, le pouvoir d’achat, le code du travail, etc.

Je ne suis pas certaine que nous parvenions à une mobilisation aussi large que contre l’AMI, qui réunissait des acteurs de tous les secteurs de la société, des fondations comme Copernic, des syndicats, ATTAC, etc. Lisbonne concerne principalement ceux qui s’intéressent au commerce. Du côté du Sud, la mobilisation est sans aucun doute plus large, mais se heurte déjà aux gouvernements en place. Nous devons donc nous concentrer sur quelques tâches : dénoncer ce que font nos gouvernements en Europe, puisque ce sont eux qui agissent sous couvert de l’UE, utiliser ce sommet pour essayer de donner du courage à nos camarades du Sud et tenter de raviver, autant que faire se peut l’esprit de combativité.