Noël Mamère, député-maire Verts de Bègles, nous donne son point de vue sur le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Depuis quelques années, je participe à nombre de combats avec les militants et responsables de la LCR. J’ai le plus grand respect pour leurs convictions, la continuité de leur action, leur droiture et leur honnêteté. Je ne croise pas les militants de la LCR dans les salons mais au cœur des combats des sans papiers, de la jeunesse, des antinucléaires, des luttes sociales. Ils tranchent de ce point de vue avec tous les petits marquis de la social-démocratie qui ne voient la gauche que comme une antichambre de leur ego, souvent démesuré, et de leur arrivisme.

Pour autant, mes divergences avec la Ligue sont bien connues et ne disparaîtront pas, bien au contraire, avec la création de ce nouveau parti qui devrait surgir au mois de janvier 2008 sur les cendres de la LCR. Je n’en serai pas. Cela n’étonnera personne mais, il me semble important de préciser ici la nature des divergences qui fondent ce refus. Au-delà du tintamarre médiatique qui l’entoure, on aurait tort de railler la constitution du Nouveau Parti Anticapitaliste. Ce n’est pas une simple opération de ravalement de la LCR mais bien un vrai projet politique dont la gauche toute entière doit examiner les fondements. Son succès d’estime dans la mouvance de la gauche de la gauche, révèle plus l’incapacité de la gauche de gouvernement à proposer une vision, un programme et un leadership qui réponde aux nécessités de l’époque, que l’émergence d’un nouvel espace politique se réclamant d’une rupture révolutionnaire. Dans la mesure où la gauche est orpheline d’un projet politique, la Ligue lui propose un projet de substitution dont elle évacue la difficulté principale : la question de la majorité politique, donc, des alliances. Une manière habile de contourner la politique par l’idéologie.

Première divergence fondatrice : la question de la révolution, précisément. La tradition révolutionnaire demande un moment précis où la question de la prise du pouvoir est posée, à travers un affrontement entre deux blocs. La prise du Palais d’hiver est le concentré chimique de ce moment fondateur. Lorsqu’Alain Krivine et Henri Weber décrivent Mai 68 comme une répétition générale, ils font référence à une révolution inachevée, celle de 1905 qui prépara et précéda, sur les plans idéologique, politique et militaire, celle d’Octobre 1917. Même s’il cherche à donner un coup de jeune au vieil édifice, Olivier Besancenot ne dit pas comment il rompt avec ce modèle quasi centenaire, issu de la révolution industrielle où une armée ouvrière cherche à l’emporter dans une bataille décisive face à une armée bourgeoise qu’il s’agit de démanteler. Il ne le dit pas parce que, au fond, il n’a pas de réponse à cette question.

Le NPA est prisonnier du mythe romantique de ses origines lointaines qui s’apparente souvent à un coup d’État, ou, formule plus adaptée à la France, à une grève générale désorganisant la machine de l’État central pour le briser. Outre les dangers de dérives bureaucratiques bien connues, à travers l’opposition entre « démocratie bourgeoise formelle » et démocratie directe, cette vaine quête du moment décisif n’est plus opératoire dans des sociétés développées comme les nôtres. Comme l’avait bien vu Trotsky lui-même, sans formuler de réponse à ce questionnement, la révolution ne peut être faite dans un seul pays. C’était déjà vrai, en 1917. Ainsi, à l’heure où les économies sont interdépendantes, toute rupture doit être pensée comme une séquence dans un moment long : la transformation d’un mode de développement. La révolution sera lente ou ne sera pas. Elle passe donc par une combinaison entre le changement des mentalités, la transformation des politiques publiques, à tous les niveaux et par une impulsion au niveau de l’appareil d’État, avec une variable qui consiste à trouver la dimension pertinente.

Le rôle des États – Nation devenant secondaire, c’est à une échelle régionale, l’Europe, qu’il convient de penser la transformation sociale et écologique, dans son articulation avec des mouvements sociaux, voire des ensembles d’États à l’échelle planétaire. C’est d’ailleurs sur cette question des rythmes et des objectifs que les camarades d’Olivier Besancenot se sont divisés au Brésil. Certains décidant de continuer l’expérience entreprise par Lula et le Parti des Travailleurs, les autres revenant à leurs pré-acquis. C’est à partir de cette expérience qu’a été initié le grand tournant vers le NPA et que s’est construit le refus de la stratégie du Front Unique avec les réformistes. Dès lors, le recours systématique aux mots et au mythe de la Révolution fonctionne comme une stratégie de l’émotion et de « l’illusion politique » au sens que lui donne Ellul. Pour la LCR, confrontée comme l’ensemble de la gauche à une impasse stratégique – la redéfinition d’une orientation de gauche à l’époque de la globalisation – la « révolution » devient un produit de consommation comme un autre.

La deuxième divergence, c’est celle de l’anticapitalisme. On peut être d’accord sur cette idée mais, au-delà du slogan « anti », que représente-t-elle en terme de proposition « pro » : Un refus total de l’économie de marché ? Une collectivisation généralisée, une économie mixte, un projet autogestionnaire ? Il est vrai qu’il y a là matière à débat, mais le recours au slogan permet d’éviter le questionnement sur le contenu même du mode de développement. Même si Olivier Besancenot et ses amis ne reprennent pas les vieilles antiennes staliniennes sur le nucléaire, le productivisme, le scientisme, ils sont prisonniers d’un modèle de croissance qui renvoie à une conception du matérialisme historique qui se définissait linéairement. Par son avancée inéluctable, le progrès était censé nous libérer. Je sais que la lecture critique de la Ligue sur cette question tente des percées vers ce qu’elle nomme « l’éco-socialisme », sorte de juxtaposition entre l’écologie politique et le socialisme. La question n’est pas seulement paradigmatique. Dans l’histoire de l’humanité, l’écologie politique ne succède pas au républicanisme et au socialisme. Elle a d’autres racines que le travail humain et l’extorsion de la plus-value par le Capital ; elle s’appuie sur la prise en compte des éco-systèmes, sur des valeurs comme l’autonomie, la durabilité, la réconciliation entre la nature et la société… Je ne vois nulle part dans le NPA, l’émergence de ces préoccupations.

Sur le fond, il y a là un problème de culture politique commune de la gauche. Quelque part, le NPA fait partie de « l’album de familles » dont parlait Rossana Rossanda, qui rassemble la gauche, des socialistes aux communistes, autour de la croyance du développement des forces productives. À l’époque de la globalisation, elles sont devenues des forces destructrices. La communion dans l’anticapitalisme ne peut donc suffire à bâtir une alternative globale. Là encore, depuis la faillite du socialisme réel, le projet de société alternative n’est plus évident à gauche. Cacher cette impasse sous un « label de qualité », fut – il anticapitaliste, est un peu court.

Il y a donc bien deux gauches, comme le dit la LCR, mais pas au sens où elle l’entend. La gauche écologiste est en rupture totale avec la gauche productiviste. Les « décroissants », intéressés par le discours radical de la Ligue, seront confrontés à cette contradiction.

Troisième divergence : La LCR relookée construit le NPA comme le parti des oxymores. C’est un parti libertaire et Guévariste. Comme il faut plaire aux milliers de jeunes qui se sont reconnus dans la campagne présidentielle d’Olivier, le nouveau Parti tente une impossible synthèse entre la culture libertaire, issue de l’anarcho-syndicalisme, du proudhonisme et des mouvements issus de Mai 68, et la conception foquiste de l’icône du Che. Guevara était certainement un militan
t courageux qui défendit ses idées jusqu’à en mourir. Il n’en avait pas moins une vision autoritaire et quasiment mystique du rôle de l’avant-garde armée libérant le peuple. Où sont la cohérence et le lien avec la situation de l’Europe du XXIème siècle prise dans les tourments de la mondialisation libérale ? À part une référence quelque peu démagogique à une figure christique, nous sommes loin des nécessités de la construction d’une formation politique confrontée aux défis de notre temps. Cette contradiction n’est pas mineure. Je suis pour l’existence des partis mais ils doivent rompre avec le centralisme démocratique qui a fait les beaux jours du léninisme et du stalinisme. Le peuple est représenté par le parti qui est lui-même représenté par le comité central, le bureau politique et, en haut, son secrétaire général. À l’heure d’Internet, des réseaux d’échange de savoir et du téléphone mobile, cette manière est non seulement obsolète mais révèle autre chose : Une croyance dans l’illusion de la vérité de la part d’une élite dirigeante qui, par consensus en son sein, propose une « ligne » qui doit rallier la majorité du parti. Elle est antagonique avec la face libertaire de la pièce jouée par le NPA.

L’autre oxymore se niche dans la théorie du parti des « héros anonymes », tiré par la notoriété du facteur de Neuilly. Ici, la Ligue est prise dans ses propres contradictions après avoir construit un personnage médiatique qui dépasse l’organisation. Cette organisation a une histoire et des militants qui l’ont construite. Mais cette histoire et ces militants ne correspondent plus au format exigé non par « la nouvelle phase politique », comme voudraient nous le faire croire les dirigeants de la LCR, mais aux nécessités de la société médiatique. Un peu comme Ségolène et le nouveau PS des fans à vingt euros, la LCR se soumet à des lois que je connais intimement, pour les avoir subies et pratiquées dans mon métier de journaliste de l’audiovisuel.

La télévision a des règles exigeantes. Il faut fournir le casting, le contenu et le mode d’emploi, pour être le premier servi. Il faut donc faire correspondre la sociologie militante du nouveau parti à ces exigences. Les nouveaux militants doivent être jeunes, relativement dépolitisés, révoltés, faire « authentiques ». Il se trouve que cela sert les intérêts de la LCR. Dans son cavalier seul face au PS renvoyé à la gauche libérale, elle cherche à faire disparaître toute référence à des cultures politiques issues de traditions différentes (PCF, alternatifs, altermondialistes, Verts…) et à ces milliers de « vieux » cadres politiques engoncés dans leur histoire respective. La Quatrième Internationale construit ce type de parti au Brésil, avec le PSOL, autour de la figure d’Eloisa Helena, en Italie autour de Franco Turraglio, le parlementaire qui a refusé de voter les crédits de guerre en Afghanistan, ou encore au Portugal.

Cette stratégie est en fait profondément pessimiste. Elle est l’expression du repli sur soi d’un courant politique qui estime qu’on ne peut rien changer aux politiques publiques locales, nationales, internationales sans tomber dans la gestion sans fard du capitalisme. Le temps ne serait plus à la transformation sociale ou écologique. Puisque la société dérive à droite, il faut tenir, en organisant son pré carré en attendant des jours meilleurs. Comme si, quarante ans après mai 68, il s’agissait de construire des partis de témoignage qui gèleront un capital de voix de 5 à 10% de l’électorat, en attendant un hypothétique « Grand Soir ». Est cela que les chômeurs, les salariés, les paysans, les jeunes attendent de la gauche ?

J’estime pour ma part qu’il existe un espace à gauche, très important, c’est l’espace de ceux qui veulent à la fois une gauche majoritaire, une gauche de gouvernement et une gauche alternative qui ne succombe pas au social libéralisme et à la tentation gestionnaire ; une gauche qui refuse de s’asseoir sur le démantèlement du code du travail, sur les discriminations et sur les aspirations écologiques ; une gauche qui s’assume comme telle et ne cède ni aux sirènes de la globalisation ni à celle du repli sur les certitudes d’antan. Cette gauche ne se réduit pas aux Verts, évidemment. Mais l’écologie, au-delà de l’anticapitalisme, en est la matrice, tout simplement parce qu’elle répond à l’urgence du temps, marqué par la convergence des crises climatique, alimentaire et des ressources naturelles. La LCR, comme le PCF ou le PS, ne pourront en constituer l’ossature s’ils refusent de changer de paradigme.