Note de lecture sur : Eric J. Hobsbawm, Aux armes, historiens !, La Découverte, 2007. 

L’historien Eric J. Hobsbawm a fait en 1989 deux constats. Le premier, c’est que le bicentenaire « est largement dominé par ceux qui (…) n’apprécient guère la Révolution et son héritage », et le second qu’il s’agit de s’interroger non pas sur l’histoire de la Révolution elle-même, mais sur celle de sa réception et de son interprétation. L’auteur veut d’abord étudier la Révolution française comme une révolution bourgeoise. Les objectifs de celle-ci étaient atteints en 1814, à la chute de Napoléon : « Malgré l’anarchie et malgré le despotisme : l’ancienne société a été détruite pendant la révolution, et la nouvelle s’est assise sous l’Empire », écrit François Mignet. La révolution de 1830 fut le triomphe des classes moyennes, estime Alexis de Tocqueville. Auparavant, Saint Simon, l’inventeur du mot « industrialisme », et l’historien Augustin Thierry, son secrétaire particulier, envisageaient la création d’un seul Parlement anglo-français dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle européenne. Ce qui est frappant, c’est que ces historiens libéraux, Mignet, Thierry, Tocqueville, ainsi que François Guizot et Adolphe Thiers, « quel que soit leur effroi pour tout ce qui a pu se passer dans le pays, n’ont pas rejeté la Révolution ».

Puis l’auteur cherche à dépasser la révolution bourgeoise. Ainsi, la Commune de Paris de 1871 rattache les jacobins à la révolution prolétarienne. La Révolution russe allait apporter sa pierre de touche à l’histoire de la Révolution française. « C’est à l’anarchiste Pierre Kropotkine, auteur de la Grande Révolution, que l’on doit ce qui fut pendant longtemps le meilleur récit rédigé selon un point de vue de gauche disponible dans le monde », rappelle Hobsbawm. En revanche, on ne trouve pas dans les écrits de Staline de références à la Révolution française.
De même, les ambassadeurs des grandes puissances ne participèrent pas à la célébration du centenaire de celle-ci en 1889. A cette occasion, les antijacobins les plus hargneux le furent moins que ceux de 1989. La révolution a « considérablement augmenté la richesse du pays », explique The Edinburg Review. « Elle a donné à la France un corps solide de paysans propriétaires, toujours considéré au XIXe siècle comme un élément majeur de stabilité politique », ajoute Hobsbawm.

On peut également noter que les historiens de la Révolution française (Aulard, Mathiez, Lefebvre) « étaient des républicains et des démocrates, passionnés par les convictions jacobines, ce qui les poussait automatiquement vers la gauche du champ politique », mais pas des marxistes. De toute façon, ajoute Hobsbawm, « c’est aux libéraux de la Restauration que Marx a emprunté, on l’a vu, la représentation de la Révolution comme une victoire bourgeoise de la lutte des classes ».

Dans une postface de 2007 à ce livre, l’auteur note que « la révolution furétienne dans sa forme extrême –incluant à la fois le rejet total des facteurs socio-économiques et le déni de la portée historique de l’événement et de ses réalisations– est aujourd’hui terminée ». Certains champs peu explorés, explique Hobsbawm, comme la paysannerie et la vie rurale, doivent l’être. « Le social a retrouvé une place essentielle au sein de l’histoire de la Révolution, mais une place qui ne suppose plus la séparation, encore moins l’opposition, avec le culturel, le politique et la sphère des idées et des sentiments », ajoute-t-il. En tout cas, la Révolution française n’est pas absente des travaux historiens étrangers. C’est une belle revanche contre notre trop fade cocorico.