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La reconnaissance aujourd’hui

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La montée des problématiques de la reconnaissance, depuis une quinzaine d’années, a généré un champ de recherches touffu. Issu d’un colloque qui s’est tenu en novembre 2005 à Nanterre, l’ambition de cet ouvrage est de parvenir à baliser quelque peu le sujet.

La première partie est consacrée aux « politiques de reconnaissance », elle s’organise autour des thèses d’Axel Honneth. Ce dernier reproche à Rawls de n’avoir théorisé qu’un concept « individualiste » de communication, c’est-à-dire un concept qui ignore l’interdépendance des libertés : je ne suis libre que parce qu’autrui me reconnaît comme tel, et réciproquement, et non parce seulement que je suis en possession de tel ou tel niveau de biens. A la suite de Hegel, on peut alors reconnaître trois formes de reconnaissance : amoureuse (domaine des besoins), prestation (division du travail) et juridique (égalité des droits, en particulier droit à la participation). Emmanuel Renault résume ensuite trois reproches qui sont fréquemment adressés à Honneth : la sous-estimation des données matérielles (les luttes pour la reconnaissance ne sont-elles pas sous-tendues par la lutte des classes ?), l’importance accordée à « la lutte » pour la reconnaissance, jugée excessive du côté libéral et improductives du côté « deleuzo-foucaldien » (pour qui se référer à une identité est toujours assujettissant), et enfin le soupçon téléologique, qui se demande si Honneth n’est pas nostalgique d’une société réconciliée. Stéphane Dufoix de son côté examine différents cas récents, les Indigènes de la République etc. pour mettre en évidence huit dimensions des politiques de reconnaissance : la repentance (faire une place aux victimes), la réparation (financière), le rééquilibrage (par la discrimination positive par exemple), la restitution (en nature, par exemple le gouvernement australien restituant des terres aux Aborigènes), la requalification des événements en cause (« opération de police » ou « provocation » ?), la remémoration, la reconstitution des faits et enfin la réconciliation - « 8R ». Christian Nadeau développe ensuite la question de la justice transitionnelle, post-conflit, en tant que sortie d’une situation intolérable, en discutant les thèses de Jon Elster. Martin Blanchard interroge les positions d’Habermas dans le cas des revendications des peuples autochtones au Canada. Il rappelle qu’Habermas s’est opposé aux revendications de droits collectifs de ces derniers au nom de la protection du droit des femmes. Sans nier cette éventualité Blanchard objecte que les droits collectifs existent de fait au bénéfice des cultures majoritaires et qu’Habermas ne les conteste pas pour autant, quand bien même ces cultures seraient oppressives. Il rappelle que l’appartenance comprend des « biens positionnels » tels que les ressources participatoires, il n’est donc pas si facile de séparer droits subjectifs et droits collectifs. Christian Lazzeri enfin dans un long article détaille la critique que Nancy Frazer a opposée à Honneth, notamment son oubli de la dimension économique et le risque de narcissisme, le cadre théorique proposé par Honneth permettant mal de distinguer les demandes de reconnaissance légitimes des demandes concourant à l’oppression. Frazer propose un modèle dualiste fondé sur la classe et le statut, les deux catégories accueillant deux sortes différentes de reconnaissance et de principe de justice. Lazzeri montre que les oppositions peuvent être conciliées, Frazer et Honneth s’accordant tous deux sur la priorité du juste sur le bien.

La deuxième partie s’intéresse au contenu de la reconnaissance : quelle reconnaissance ? Cinq interventions viennent y prendre place. Alessandro Pizzorno s’intéresse à la question de la rationalité et part de la Théorie du Choix Rationnel pour arriver à des enjeux de confiance. Sandra Laugier présente la pensée de Stanley Cavell, qui, à partir de Thoreau et Emerson, théorise la reconnaissance comme « acknowledgment », acte de consentement, montrant par là les conséquences pratiques du scepticisme. Estelle Ferrarese s’appuie sur Judith Butler pour montrer que la reconnaissance est un acte performatif et un acte de pouvoir, la reconnaissance crée ce qu’elle nomme. Ainsi ne sommes-nous pas seulement les auteurs de notre identité, nous sommes aussi interpellés comme incarnant telle ou telle identité, et cette interpellation peut être violente, à la manière des interpellations policières. Olivier Voirol montre comment la reconnaissance peut être instrumentalisée à des fins managériales. Reprenant les catégories de la Théorie de l’Agir Communicationnel, il montre aussi que l’intersubjectivité peut être court-circuitée par « le système » des rapports sociaux de production et de consommation. Jacques Bidet, enfin, dans un article court mais extrêmement dense, confinant parfois à l’elliptique, montre que la question de la reconnaissance est déjà au coeur des travaux de Marx.

La troisième partie s’emploie à critiquer les approches de la reconnaissance. Nathalie Heinrich montre que l’inégalité dans la reconnaissance n’est pas toujours illégitime, ainsi quand elle répond à une exigence d’ordonnancement des grandeurs dans le domaine de l’art. L’estime est inégalitaire, son but est de classer selon une hiérarchie. La « distinction » n’est pas toujours animée par une volonté d’écraser, contrairement à ce que soutient Bourdieu. Patrick Pharo de son côté montre l’illégitimité de certaines demandes de reconnaissance, trop narcissiques ou allant à l’encontre des droits universels. Pour lui Honneth exagère le poids de la société dans la constitution de l’estime de soi, il existe un noyau qui relève de l’éthique personnelle. Il propose un petit modèles en quatre éléments, « l’autarcie respectueuse » (le sujet s’estime lui-même), la « comparaison respectueuse » (concours ou luttes respectant les règles communes et objectives de comparaison), l’autarcie méprisante et la comparaison méprisante, qui ne limitent pas l’antagonisme. Elsa Pulcini enfin s’intéresse aux pathologies de la reconnaissance en particulier sous ses formes mimétiques, pouvant conduire l’agent à se trahir lui-même. Elle montre que Rousseau avait proposé deux solutions pour en sortir : changer l’objet du désir mimétique, vers la vertu – mais risque de tyrannie l’identité, ou aller vers l’authenticité et la fidélité à soi – mais risque d’absolutiser la différence.

La dernière partie entreprend d’ouvrir la problématique vers l’anthropologie. Plus courte, elle est constituée de trois interventions. Philippe Chanial relit Tocqueville et montre que pour celui-ci l’émulation (fondé sur l’honneur, le statut) endigue l’envie, qui refuse la concurrence et souhaite détruire la hiérarchie. Dans les sociétés modernes, dit-il, l’honneur s’obtient, ce n’est pas un dû. François Flahaut pour sa part montre qu’être reconnu ce n’est pas seulement avoir une place, c’est être plutôt que ne pas être ; à ce titre la naissance est un acte premier de reconnaissance. Il suggère de ne pas attribuer un pouvoir créateur excessif à la reconnaissance, il faut aussi un regard « gratuit ». Marcel Hénaff enfin s’interroge sur les raisons de cette poussée du questionnement sur la reconnaissance. L’explication dominante, dit-il, est qu’on comprend mieux les demandes non-économiques. Pourtant si elles étaient si centrales de telles demandes auraient dû se trouver chez Marx. L’explication qu’il avance est une disparition de la couche protectrice de civilité (Etat-providence, notamment, mais aussi famille), conduisant à un individualisme de la défiance qui génère à chaque instant des « dilemmes du prisonnier ». Revenant au don et à la triple obligation de donner recevoir et rendre il montre que ces obligations, si elles fondent les alliances, sont toujours risquées, il existe une possibilité de refus. Dans les sociétés modernes le don réciproque cérémoniel est remplacé par la loi.

Ce livre assez dense est servi par une très bonne introduction qui estime que la montée des théories de la reconnaissance coïncide avec un déclin relatif des théories utilitaristes de la justice, déclin amorcé par Rawls. Alain Caillé et Christian Lazzeri s’en félicitent, mais s’en inquiètent un peu aussi, du fait de la prolifération de demandes et de l’excès possibles de certaines d’entre elles. La structure du livre reflète bien cette interrogation. Ce livre remplit donc relativement bien le contrat annoncé, celui d’offrir un panorama des problématiques posées par les théories de la reconnaissance. Certains parti-pris auraient tout de même pu être justifiés, notamment au regard des dynamiques sociales. Il est étonnant d’avoir laissé Derrida et la French Theory de côté, par exemple. Les problématiques avancées par Derrida ne sont pas totalement absentes du livre, on les retrouve en partie chez Nadeau ou dans la présentation des thèses de Frazer par Lazzeri, mais on aurait aimé savoir pourquoi ce courant est aussi peu représenté.

La dimension politique est aussi un peu faible, par exemple la corrélation entre montée des théories de la reconnaissance et l’essoufflement de l’idée de progrès, en particulier de progrès technique, qui permettait de croire qu’un jour tout le monde serait en haut de la rampe, donnant à penser que la critique du classement pouvait être laissée de côté au profit de celle de la (re)distribution des moyens. Du coup la teneur générale des interventions est plus celle d’une prise en compte des exclus plus que celle d’une critique des excès des inclus, notamment par le biais d’une consommation ostentatoire de plus en plus débridée, du « bling bling » présidentiel aux hôtels sept étoiles. La revendication de reconnaissance n’est pas forcément une critique de l’économie capitaliste, cette dernière peut parfaitement la récupérer à son profit, ainsi que Luc Boltanski & Laurent Thévenot l’avaient montré à propos de la « critique artiste ». Ainsi la demande de reconnaissance se confond-t-elle parfois complètement avec le consumérisme, ainsi de l’exemple des marques, témoignant non seulement de l’emprise profonde de la publicité sur les identités (voir notamment les travaux de Paul Ariès), mais aussi du caractère factice, ou inconséquent, de certaines critiques du capitalisme.

Ainsi la montée de demandes de reconnaissance pourrait s’interpréter non comme une évolution post-matérialiste mais comme une emprise croissante des entreprises à but lucratif sur la construction des identités et leur rivalité. À ce sujet Honneth reste largement en-deçà de la première école de Francfort, notamment de Marcuse.

Publié par Mouvements, le 13 juillet 2010. http://www.mouvements.info/La-reconnaissance-aujourd-hui.html

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1 Message

  • La reconnaissance aujourd’hui

    15 juillet 2010 09:07, par Digger

    Assez d’accord avec les critiques finales de F. Flippo, Honneth reste en deça du courant chaud de l’Ecole de Francfort, la 1ère génération. C’est ce que montre aussi les articles d’Alex Neumann dans la revue Variations. Et les théories de la reconnaissance sont un pli immanent à la forme sociale capitaliste, un réformisme impuissant des bonnes volontés et des voeux vieux du 1er de l’An. Il est regrettable aussi hormis la non référence à l’Ecole Derrida/French theorie, de ne pas voir de référence dans ce livre à la mouvance de la " critique de la valeur " (wertkritik) , c’est à dire à des auteurs comme Moishe Postone, Robert Kurz, Anselm Jappe, etc :

    http://palim-psao.over-blog.fr/

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auteur Fabrice Flipo
Maître de conférences en philosophie, membre du comité de rédaction de Mouvements, ses travaux de recherche portent sur les théories et l’histoire du développement durable.

Pourquoi ce texte?

Dans cet article, Fabrice Flipo propose le compte-rendu de l’ouvrage collectif paru chez CNRS éditions issu d’un grand colloque organisé par le laboratoire SOPHIAPOL (dir. A. Caillé et Ch. Lazzeri) à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense : La reconnaissance aujourd’hui sous la direction d’A. Caillé et Ch. Lazzeri, CNRS éditions, 2009.

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